Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Mécène pendant des décennies du peintre Maurice Valadon (1883-1955), Pierre Levasseur, entrepreneur avionneur s’était constitué une collection qu’a poursuivie sa fille Colette. Jamais exposés, 14 tableaux du peintre montmartrois sont mis en vente le vendredi 23 novembre à l’Hotel Drouot par le commissaire priseur Tessier, Sarrou & Associés.

Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Maurice Utrillo (1883-1955) La place des Abbesses. Huile sur toile. Signée en bas à droite (55 x 65 cm) est. 50 000 – 60 000 €. Photo © DR

Utrillo ne peint pas Montmartre, il crée Montmartre

Comme sa mère Suzanne Valadon qui apprend à peindre en regardant travailler les peintres pour lesquels elle pose de Toulouse-Lautrec à Puvis de Chavanne en passant par Degas et Renoir, Utrillo était autodidacte. A partir de 1903 jusqu’à sa mort, en 1955, il s’inspire du Montmartre où il est né – et où il est enterré, au cimetière Saint-Vincent, face au Lapin Agile – et de la banlieue où il a été élevé par sa grand-mère, sujets qu’il peindra toute sa vie, soit en ayant le paysage sous les yeux soit d’après des cartes postales. Pourtant, il ne reproduit pas. Le Montmartre réel est une pâle copie de son Montmartre. Se refusant à l’anecdote, le peintre réduit ses paysages urbains à quelques éléments structurels, dépouillés à partir pourtant de choses qui existent dans la réalité – des coins de rue, des façades, des arbres dépouillés, de la neige, une barrière – pour dépasser le « figuratif ».
« Un Utrillo est immédiatement reconnaissable tant par le sujet que par la facture, écrit l’historien d’art Marc Ottavi dans le catalogue  très détaillé de la vente : « interprétation très personnelle, naïve et savante à la fois, des paysages, notamment montmartrois, qui ont fait sa célébrité. Ce n’est pas le paysage qui s’impose à Utrillo mais Utrillo qui choisit ses motifs, qu’il reconstruit et réinterprète. Le paysage réel n’est qu’un point de départ. Inutile d’aller sur le terrain pour comparer une peinture d’Utrillo avec le modèle : elle a plus de réalité que celui-ci. »

Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Maurice Utrillo (1883-1955) Rue du Pot-de-Fer à Paris Huile sur toile Signée en bas au centre (73 x 60 cm) est.40 000-50 000 €. Photo © DR

Dépasser la légende noire du peintre maudit

Si sa biographie charrie les stéréotypes bien éculés de la vie de bohème  et du peintre maudit (père inconnu, désargenté, alcoolisme précoce et persistant), crises de démences et séjour à l’asile), le peintre a su rapidement fidéliser. Ainsi « des marchands d’occasion qui l’avaient soutenu à ses débuts – l’hôtelier le père Gay, le commissaire-priseur Louis Libaude, l’encadreur Clovis Sagot, Henri Delloue, Druet ou le brocanteur Soulier, … – laissent la place à Léopold Zborowski qui s’occupe déjà d’Amedeo Modigliani » relate Marc Ottavi. C’est ce dernier qui en 1919, malgré un environnement commercial difficile, prend en charge les frais d’hospitalisation d’Utrillo à l’asile de Picpus et requiert l’aide financière de deux industriels, Jonas Netter et Pierre Levasseur.

Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Lettres autographes et documentation relatives au contrat Utrillo-Levasseur. Photo © DR

Un mécénat vital pour un peintre intoxiqué

Alors que l’on trouve au même moment chez les brocanteurs ou encadreurs de Montmartre certaines de ses toiles à 30 francs, le contrat d’exclusivité – très favorable à Utrillo – établi avec Pierre Levasseur stipule que le peintre fournira chaque mois sept tableaux (entre 12 et 20 figures) contre une mensualité de 2 000 francs. Cette générosité a un impact sur le travail de l’artiste. Durant la période 1919-1922, dates du contrat, l’historien remarque dans sa peinture « l’extrême cohérence du traité, de la matière et des couleurs étonnantes de vivacité et de tonalité ».

Malgré les internements en asile (Saint Anne, Picpus, Aulnay …) qui se succèdent et les frasques réalisées en état d’ivresse, l’artiste respecte les termes du contrat. Quelques toiles anciennes seront même livrées en complément.
Dès janvier 1920, alors que les amateurs se faisant plus nombreux, Utrillo renégocie les conditions du contrat initial faisant passer de 7 à 6 le nombre de toiles à fournir et portant les mensualités à 2 500 francs. Mais d’après le carnet personnel de Pierre Levasseur, entre 1920 et juin 1922, où le contrat prend fin officiellement, seules 45 toiles seront livrées, obligeant Suzanne Valadon à fournir en complément et, à regret, des œuvres provenant de sa propre collection. L’industriel a soutenu la commercialisation des œuvres en les confiant en courtage quelquefois à des galeries (Gonot, Richemond-Chaudois, Roche-Estrez, Paul Guillaume). Toutefois, amoureux de l’œuvre, ce passionné a conservé 14 peintures du Maître dans son appartement parisien. « Connu de quelques initiés (dont Messieurs Paul Pétridès et Jean Fabris), c’est un ensemble, jalousement gardé pendant un siècle, qui est dispersé aux enchères à Drouot par la SVV Tessier & Sarrou. » note l’historien d’art.

Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Maurice Utrillo (1883-1955) Le jardin à Picpus Huile sur toile Signée en bas à droite 64,5 x 80 cm est.20 000/30 000 €. Photo © DR

Un datage et un état de conservation minutieusement répertoriés.

Si les œuvres de la collection Pierre Levasseur ne sont pas datées, elles appartiennent à la période colorée qui succède à la manière blanche vers 1915 et seule une très belle peinture figurant le maquis à Montmartre (lot n° 1) présente une différence significative de datation : 1919 pour l’Association Maurice Utrillo et 1910 pour Paul Pétridès. Grâce aux dates de livraison et aux reçus correspondants, les commissaires de la vente ont pu déterminer qu’aucune peinture d’Utrillo figurant dans cette collection ne fut exécutée après avril 1920. Sur chaque fiche descriptive, la datation du tableau est indiquée par Paul Pétridès et par l’Association Maurice Utrillo.

En 1962, Colette Levasseur, fille de l’industriel a chargé le restaurateur Henri Linard du nettoyage des peintures, ce qui fut fait. Afin d’assurer une tension correcte à la peinture, il a été nécessaire de tendre les toiles sur un châssis à clef. Les châssis d’origine, modestes mais quelquefois porteur d’inscriptions ou désignations de lieu par Maurice Utrillo, ont été conservés et sont fixés sur l’arrière des nouveaux châssis. La fiche d’intervention du restaurateur Henri Linard (1962) sera remise à l’acquéreur de l’œuvre correspondante. Par ailleurs, un rapport d’état complet pourra être requis sur demande près l’expert ou l’étude.

Une collection exceptionnelle d’Utrillo mise en vente le 23 novembre à Drouot

Maurice Utrillo (1883-1955) L’ancien maquis à Montmartre Huile sur toile Signée en bas au centre (65 x 81 cm) est.40 000/50 000 €. Photo © DR