Voyages

Quebrada de la Flechas (province de Salta, Argentine) ou quand la poussière a une âme

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 8 mai 2022

Il est des lieux dont on a envie de parler, en même temps, on aimerait les garder pour soi. Comment conjuguer ce plaisir du partage et la jalouse nécessité de ne pas ébruiter le fragile ou l’éphémère ?
Notre carnet d’horizons nous emmène à Quebrada de la Flechas  dans les vallées Calchaquìes au cœur de la province de Salta en Argentine, nous avons rendez-vous avec la poussière entre la terre et le soleil.

C’est assez loin, il faut l’avouer, cela peut même paraître déraisonnable aujourd’hui, mais quel saisissement ! Les trépidations de la route pierreuse de la veille se sont déjà effacées dans une nuit dont l’air rare a permis à l’imagination de se projeter dans la géographie exubérante de simplicité qui s’annonce sur la carte à suivre avec pour objectif intermédiaire le kilomètre 4406 de la Ruta 40, comme une visée aléatoire, un point de ralliement au dépouillement minéral absolu.

Hacienda de Molinos, petit matin Photo © Jean de Faultrier

Le petit matin nous surprend, une lumière ambrée s’invite à notre réveil et nous tire par la main, c’est dehors que tout se passe nous dit-elle. Pas un souffle, pas un bruit, des fenêtres fermées mais une porte ouverte, une porte qui boit goulument une lueur prometteuse. On froisse clandestinement le dallage avant de mordre dans l’aurore de nos yeux trop petits pour tout contenir

Et soudain à gauche, un embrasement autant vigoureux que fugace confisque le regard, la terre est en feu tandis que le village dort encore, le soleil même caché impose ses nuances éruptives. On est témoin de l’indicible, de l’inénarrable, mais on est aussi farouchement égoïste de ce moment quémandé à la nuit et reçu de la main des dieux. Cela ne dure pas, on est l’humble tributaire d’un moment périssable, on franchirait presque la porte de l’église pour y déposer une révérencieuse offrande. Et, quand on en parlera, on ne sera pas crédible.

Le soleil se lève sur la Cordillère des Andes Photo Jean de Faultrier

Après s’être gorgé de café acidulé, comblé de petits pains et de confiture amère, il est temps de partir. La portière claque dans le silence offusqué de cet entre-deux indéfinissable où la lumière s’essaie à un autre jour, un oiseau s’échappe dans un froissement mat vers la branche sèche d’un arbre assoiffé. Le village prend fin brutalement avec une dernière maison de pisé, là à droite, il faut maintenant aller rudoyer la terre sableuse qui nous attend.

Soulevant un nuage de poussière ocre, la voiture n’a plus l’audace que lui permettaient il y a peu des asphaltes rassurants, il faut la dompter tant les cailloux et les ornières se jouent de sa trajectoire ; la route requiert une attention soutenue mais la mesure qu’elle impose dans l’allure offre des instants que l’on peut consacrer au paysage qui ne défile pas parce que, au fond, il nous défie, nous rapetisse.

La vallée de Las Flechas tient son nom des traits inorganiques de la roche Photo © Jean de Faultrier

La vallée de Las Flechas tient son nom de ce que, depuis les millénaires qui la virent se forger à l’ombre granuleuse de sommets lointains, la roche décoche des traits inorganiques mais assez régulièrement alignés vers un ciel qui a dompté tout l’horizon jusqu’à la plus élevées des cordillères.

Sorte de piste de sable, de terre et de pierres, la route serpente entre les brisants qu’elle évite, il lui arrive d’épouser paresseusement le lit rectiligne d’un fleuve éteint, qui ne se souvient même pas de l’eau qui l’a sculpté, avant de zigzaguer à nouveau puis franchir une à une des portes de roche vertigineuses. Parfois un ravin monochrome où le temps pourrait s’arrêter montre des hypothèses à la fois tentantes et dangereuses si l’attention fluctue. Un dernier coude et le regard ne peut s’empêcher de s’échapper encore du sol, il s’accroche à des rayures telluriennes qui s’élancent vers le ciel pour percer peut-être un nuage qui ne viendra pas. De temps en temps un cactus figure un cierge qui brûle pour le salut du silence qui règne.

Route Quarante, un peu plus loin si c’est possible Photo Jean de Faultrier

Une pause surchargée de la poussière écrue qu’aucun vent ne pousse propose une mesure du lieu, mais en fait une démesure, un non-lieu, un ailleurs englouti par le nombre. « KM 4406, route numéro Quarante ». Un peu de maté, un geste pour réajuster le chapeau, repartir.

Ruta 40, kilomètre 4406 – © Jean de Faultrier

Cette copieuse vallée, dont les reliefs sculpturaux transcrivent la force transformatrice des âges oubliés, il ne faut ni la provoquer ni la brusquer, elle a une présence puissante à respecter. Tout ce qui affleure sur son sol est le fruit d’un mouvement brut des éléments où se rejoignent l’air et la terre, la nature est dans son mystère intime, hors de notre pensée rationnelle.

La journée engloutit lentement la distance et derrière nous la poussière retombe sur la route qui nous oublie, elle efface nos traces, elle reprend son non-souffle. De petits panneaux blancs à quatre chiffres font défiler des mesures dérisoires à l’échelle de l’espace qui nous absorbe. Petit à petit, les reliefs trahissent le retrait de la lumière, signe que du temps est en train de passer, la chaleur s’érode même un peu alors qu’une petite ville s’annonce avec la promesse d’une grillade robuste et d’un vin charpenté.

En approchant de Cafayate Photo Jean de Faultrier

Le présage était bon, la bourgade, ocre et discrète, est un havre de douceur et de saveurs, elle semble avoir épousé le ciel afin de le laisser exprimer tous ses caprices extrêmes. Ce soir, c’est un déferlement chromatique, un déchaînement d’iridescence dont les yeux volent les idées pour en tapisser les rêves toute la nuit.

Demain ? Nous écouterons encore le soleil se lever.

Le soleil s’éloigne loin derrière Cafayate Photo Jean de Faultrier

Plus de feuillets du Carnet d’horizons

Plus d’informations : 

sur Quebrada de las Flechas : Argentina (circuit d’exception) : « « La Ruta 40 est un symbole du voyage en Argentine. Plus longue route du pays avec presque 5200 kilomètres au total, elle traverse l’Argentine du nord au sud, reliant les glaciers de Patagonie aux déserts andins.

C’est l’une des routes les plus longues mais aussi des plus fameuses au monde, car elle longe la cordillère des Andes sur tout son parcours, permet d’observer des paysages variés, grandioses et extrêmes. Son intérêt touristique est ainsi très fort, la Ruta 40 traversant 11 provinces d’Argentine et plus de 20 parcs naturels. Dans cet article, je vous emmène découvrir les vallées Calchaquies du nord de l’Argentine, dans la province de Salta. Cette partie de la Ruta 40 est difficile, faite de graviers et de terre, mais le conducteur qui s’y aventure sous la poussière aura la chance de connaitre de magnifiques paysages de montagnes arides, parsemés de charmants petits villages. Le point le plus hallucinant du parcours est sans doute la quebrada de las flechas, où s’admire de grands rochers aux strates inclinées, telles des flèches jaillissant des entrailles de la terre, résultat du travail des plaques tectoniques pendant des millions d’années. »

Ruta 40, kilomètre 4406 Photo Jean de Faultrier

sur magia en el camino (en espagnol) : Les propositions de séjours et  les idées de visites foisonnent depuis Cafayate jusqu’aux alentours (là-bas, un alentour nécessite une journée de voiture…) pour satisfaire toutes sortes de soif : de repos, de découverte, d’exploration, de visite, ou de soif tout courte.

A propos de deux écrivains qui parlent avec lyrisme de cette région :

  • Juana Manuela Gorriti (1819-1892), dont l’œuvre généreuse et riche s’inspire de tous les récits vivants légendaires ou non de la Province de Salta malgré son exil en Bolivie. Il faut relire d’elle « Terre natale » constitué de récits de voyages.
  • Juan Carlos Davalos (1887-1959) dont les ouvrages évoquent plus précisément les paysages de la Ruta 40 d’aujourd’hui : « Salta, son âme et ses paysages », « Les vallées de Cachi et Molinos ». El Tribuno, le journal quotidien de Salta, dit de lui qu’il était « un poète de l’âme».

NB : Le voyageur de cet horizon n’est pas très sûr de leur disponibilité en France et/ou en français…Mais il existe des éditions numériques téléchargeables.

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