Histoire : Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, de Georges Vigarello

Seuil, 470 p., 22 €

Passionnant récit – des Romains à notre fragilité moderne – de ce « fait global et social » qu’est la fatigue (et en creux, le travail), l’historien Georges Vigarello le place au carrefour de notre rapport au corps, aux émotions et du sentiment de soi.

Sa plume alerte et sa prodigieuse érudition apportent le recul nécessaire pour comprendre ce qui est en jeu à l’heure du burn-out, de la banalité du travail et de notre quête de bien-être.

Le glissement de la physiologie à la psychologie

Un récit nourrit d’une multitude d’angles historiques et de sources pluridisciplinaires ; de la lexicologie à la littérature (de Prévost à Proust, de Zola à Perec). Georges Vigarello mène comme à son habitude (du ‘sentiment de soi’ en passant par la « beauté » et « le gras ») une véritable enquête, se refusant toute thèse préétablie. Ce que fait de sa lecture, un quasi roman où le lecteur peut y accrocher souvenirs, émotions, et son histoire subjective pour une réflexion ouverte sur la notion plutôt liquide de fatigue ; de la « langueur » au XVIIe siècle, désignant des « faiblesses » discrètes, non spécifiées jusque-là, celui d’« épuisement », au XVIIIe siècle, pour devenir « surmenage » puis « stress psychique » au XXe, pour faire reconnaître « le burn out » au XXIe

La psychologisation de la fatigue

Après une lente reconnaissance attachée aux représentations du corps et de l’effort, Vigarello nous apprend que ce qu’elle recoupe n’a cessé de changer au fil de l’histoire ; au Moyen Age, c’est « l’éreintement » du guerrier, du pèlerin, ou du voyageur qui est la préoccupation centrale. Celle-ci se déplace au fur et à mesure que la fatigue au travail fait l’objet de reconnaissances, d’évaluations, et de rationalisation chronométrée. Les pages sur Taylor sont autant terrifiantes dans sa quête que fascinantes sur les retombées. Vigarello pointe que le mot stress étudié par Selye en 1936, apparaît en même temps que les congés payés….

Mais entre temps, « la fatigue de l’esprit » initiée par Descartes a pris de l’ ascendance sur celle de la physiologie, depuis qu’elle s’intériorise. La conquête progressive de la conscience de soi en transforme la nature et les enjeux allant jusqu’à concerner les identités de chacun: et « devenir le « sentiment plus aigu des obstacles opposés aux initiatives, aux libertés, troubles refluant sur le “ressenti” de chacun. » 

L’ambivalence moderne de la “fatigue” n’échappe pas à la lucidité de l’historien, d’autant qu’elle s’appuie sur des revendications de non-acceptation de la domination, sous toutes ses formes : « Il y a non seulement intériorisation du ressenti, mais de la réaction à la fatigue. On négocie avec l’intériorité, on la pacifie. » Pour conclure sur une véritable dynamique sociétale explosive qui ne manque pas d’éclairer la société d’aujourd’hui : « La fatigue, faiblesse diffuse, insatisfaction obscure, insuffisance obstinée, est devenue l’une des manières d’être de notre temps »