Lang Lang au risque des Variations Goldberg BWV 988 de JS. Bach

Double CD Deutsche Grammophon, env. 18€
Version « Deluxe » 4 CD DG inclue le concert live à Leipzig. env. 25€

Comme tout ce qu’il touche, Lang Lang en fait souvent trop (c’est en fait deux enregistrements qu’il édite), relayé par une machine médiatique qui exige toujours plus d’esbroufes, de déclarations tonitruantes, alors même que pour aborder son premier enregistrement dédié à Bach, la superstar chinoise assumait un véritable parcours initiatique en pleine maturité et à la recherche du plus grand respect musicologique.

Malgré ses moyens techniques exceptionnels, avec humilité, il s’est ressourcé auprès de spécialistes baroques. On peut donc se réjouir qu’avec la maturité qu’il assume, les Variations Golberg œuvre monumentale et intimidante s’il en ait, perdent un peu de leur hautaine distance, et ouvre de nouveaux horizons au plus grand nombre. Au risque de céder à un romantisme peu trop dansant.

Lang Lang, Berlin, 20.03.2020 © DG Anais Hallier

De Gould à Lang

Il faut faire crédit à Glenn Gould (1932-1982) d’avoir à la fois popularisé ce sommet de l’écriture pianistique et d’avoir créé autour de lui un mythe quasi mystique; en effet insaisissable canadien  a fait deux enregistrements tonitruants des Variations Goldderg BWV 988 en 1955 à ses débuts et 1981 quelques mois avant sa mort, soit l’écart d’une vie d’interprète et de méditation.

Un passage à la maturité

Lang Lang lui aussi revendique que son enregistrement des Goldberg constitue l’aboutissement d’un voyage de 20 ans, sauf qu’il n’a pas résisté en fait à livrer d’emblée deux “performances”: la première enregistrée en concert (le 5 mars 2020), à la Thomaskirche de Leipzig où Bach a travaillé et où il repose; la seconde un enregistrement en studio, réalisé peu de temps après à Berlin, ce qu’appuie lourdement la promotion en le proclamant comme “premier album au monde constitué d’un enregistrement en studio et d’un concert donné à la célèbre Église Saint-Thomas de Leipzig”

On le croit sur parole quand il affirme que son approche de Bach lui a permis “d’apprendre à mieux se connaître et d’approfondir ses connaissances”. Avec une certaine humilité peut-on ajouter puisqu’il a cherché les conseils d’experts baroque comme le chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt, ou encore le claveciniste Andreas Staier.

Dans le somptueux livret de l’album tout à la gloire du pianiste, on apprend que pour illustrer la manière dont se développent ses interprétations, Lang Lang aime citer un proverbe chinois : « Lorsqu’on peint un dragon, le dernier élément est le plus important : les yeux ». « Travailler avec Staier, précise-t-il, c’était avant tout dessiner le corps, comprendre la structure.  Mais au bout du compte, chacun doit trouver sa propre façon de peindre les yeux. »

« C’est une œuvre qui vous permet de donner tout ce que vous avez, mais elle vous fait aussi comprendre ce qui vous manque, ce qu’il vous reste à apprendre, insiste Lang Lang. Les Variations Goldberg sont exceptionnelles : c’est l’œuvre la plus créative du répertoire pour clavier, et, surtout, la plus multidimensionnelle. Le principal défi , c’est qu’il faut rendre chaque variation spéciale en soi, mais en même temps relier toutes les variations entre elles. Il faut avoir une vue d’ensemble – on doit être à la fois le producteur et l’interprète. »

Du thème à la simplicité épurée à la  cathédrale sonore

Composée en 1740, à l’origine destinée à distraire l’ambassadeur de Russie à Dresde, cette œuvre de circonstance est constitué de 32 morceaux, en concordance avec les 32 mesures d’une l’Aria séminale.

La structure générale sévère, presque mathématique des Goldberg se définit ainsi  : Aria, Variations 1 et 2 ;  puis canon, genre, virtuose ; canon, genre, virtuose ; et ainsi de suite jusqu’à la Variation 27, après quoi l’ordre est changé pour canon, genre, quodlibet, Aria da capo. L’œuvre s’ouvre donc sur une lente sarabande très ornementée – la fameuse Aria qui fournit la ligne de basse et les harmonies (impliquées par cette basse) nécessaires aux variations…. Et se termine par un quodlibet ?  effectivement traduit littéralement de latin « ce qui plaît » ou « n’importe quoi » l’avant dernière variation est donc une plaisanterie musicale, puisque Bach y cache eux chansonnettes allemandes bien connues et plutôt grivoises.

Une demi-heure de plus que Glenn Gould !

Au cœur de la formule, cette dimension quasi ludique n’a pas échappé au pianiste superstar. Et surprendra son monde ! D’autant que  pour mieux comprendre le défi que Jean-Sébastien Bach a lancé aux pianistes, il n’a précisé ni d’indications de tempo, ni de règles pour l’ornementation … Chacun est donc libre de son temps au sens propre et figuré. Lang Lang prend le chemin intérieur.

Le résultat probablement contesté par les orthodoxes apporte pourtant un éclairage stimulant à ce chef d’oeuvre. Mais de là à parler de spiritualité sous prétexte par exemple que le 25e variation, qui dure d’habitude six ou sept minutes, est ici étendue au-delà de 10… comme l’aria finale passe de 4’ à près de six minutes et demie… n’exagérons pas !

Par contre, sa qualité de chant et de sonorité, et son don de la mise en scène (et de soi) dans les plages rapides caractérisent l’enregistrement studio (la version live est plus alerte au détriment de la précision) et constitue une passionnante “performance” sonore, comme Lang Lang aime bien le dire. A chacun de se faire une opinion !