Coffrets musique : Couperin, Rossini, Purcell et Celibidache, Gens, Café Zimmerman

On ne peut finir 2018 sans un dernier hommage à François Couperin, inventeur de la musique française intime et intérieure, et à Rossini à la fois très joué et toujours méconnu. Sergiu Célibidache, monstre sacré, et les 20 ans d’un ensemble baroque roboratif, le Café Zimmermann, complètent cette sélection. Sans oublier Les Héroïnes lyriques françaises magnifiquement incarnées par Véronique Gens et un splendide King Arhur de Purcell.

Coffrets musique : Couperin, Rossini, Purcell et Celibidache, Gens, Café Zimmerman

Seul le disque a vraiment fêter l’anniversaire François Couperin, dont Warner avec ce coffret patrimonial.

François Couperin édition. [16 cd Erato 38€]

A contre-courant des fastes de son siècle, attaché au service de la Chambre du Roi (il y jouait mais sans rechercher le titre donné à D’Anglebert fils), François Couperin (1668-1733) évite les fastes de l’opéra, fuit les bassesses et les mondanités de la cour pour se consacrer à sa poésie, expression de l’indicible : « J’aime beaucoup mieux ce qui me touche que ce qui me surprend. » Cette exigence incarne le passage du règne de Louis XIV à celui de Louis XV, d’un siècle à l’autre, avec la volonté de réaliser une unification des Goûts. Non sans paradoxe car si notre « Bach français », comme l’évoque Christophe Rousset dans sa biographie parue chez Actes sud, fait triompher la musique italienne, il contribue aussi par son raffinement à créer une subtilité française qui parcourt le XIXe siècle et que Debussy synthétise.
Des célèbres Leçons des Ténèbres aux Nations, ce coffret qui n’est pas hélas une intégrale concentre l’exceptionnelle vitalité des recherches interprétatives de plusieurs générations sur le compositeur depuis 1950. Elle est dominée par l’intégrale des œuvres pour clavecin, véritable creuset d’une nouvelle esthétique, de Laurence Boulay, au jeu subtil parfois précieux mais toujours sensible. S’y retrouve aussi les grandes figures du clavier de Marcelle Meyer (1953) à Christophe Rousset (1993), sans oublier Gina Bachauer, George Cziffra ou encore les chanteurs Dietrich Fischer-Dieskau (1933) et Patricia Petibon (1996). Cette synthèse confirme ce que Christophe Rousset souligne : « On doit s’incliner non comme devant le chevalier Couperin, mais comme devant le premier poète de la musique française. » Ce dernier poursuit le ‘réenchantement’ de Couperin, avec un nouvel enregistrement des « Nations » et un portrait savoureux de son intimité musicale avec le compositeur de Tic-Toc-Choc « Couperin & moi » (tous chez Aparté).

Coffrets musique : Couperin, Rossini, Purcell et Celibidache, Gens, Café Zimmerman

Rossini Edition [Warner 50 cd 86€]

Gioacchino Antonio Rossini (1792-1868) semble tellement présent sur les scènes lyriques mondiales, que personne n’a jugé utile de construire une programmation spécifique pour les 150 ans de sa disparition. Pourtant ce n’est qu’une poignée d’opéras essentiellement comiques (Il Barbiere di siviglia, La Cenerentola, L’Italia in Alger, Le Compte Ory…) qui tiennent le devant de la scène sur les 40 qu’il a composés. Un autre visage du génie Rossinien existe. Deux générations de musiciens avaient contribué à en dessiner les traits dans les années 70 et 80. Las cette réhabilitation semble épuisée, faute de prises de risques des producteurs et peut-être de voix ad hoc.
Si elle n’est pas intégrale l’édition Warner rend justice à cette dynamique ‘vintage’ qui n’a pas trouvé – sauf l’exception du Cécilia Bartoli Rossini (Edition – Decca, 15 cd, 6 dvd. 100€) – de relais comparables dans les générations suivantes. Elle réhabilite – à côté des grandes chefs d’œuvres lyriques buffa, et les œuvres sacrées (Stabat Mater par Pappano, Messa di Gloria par Accordo)- , un grand nombre d’opéras seria délaissés et pourtant passionnants : Ermione, Zelmira, Edipo a Colono (par Scimone), Tancredi (par Ferro), Bianca e Falliero (par Renzetti), L’assedio di Crinto (par Schippers), Semiramide (par Zedda), Guillaume Tell (par Gardelli) … Tous ces bijoux lyriques sont portés par des chanteurs d’exception – les Marilyn Horne, Cécilia Gasdia, Sherill Milnes, Ruggero Raimondi, Nicolai Gedda, Samuel Ramey, Rockwell Blake, Chris Merritt, Kathleen Battle et Maria Callas, que l’on retrouve – et c’est l’autre dimension de ce coffret – dans une vingtaine de récitals lyriques où ces voix pétillent et nous enchantent. Les chanteurs d’aujourd’hui feraient bien de s’en inspirer. Joyce diDonato, Vivica Genaux et Juan Flores si rares l’ont bien compris. Rossini cache des trésors d’émotions vibrantes que ce coffret libère, même si parfois certaines prises de rôle semblent un peu datées.

The Munich years. Sergiu Celibidache [Warner 49 cd 79€]

Coffrets musique : Couperin, Rossini, Purcell et Celibidache, Gens, Café Zimmerman

Ce coffret n’aurait pas dû exister. Sergiu Celibidache (1912 – 1996) est roumain et comme Cioran son compatriote, il a la tête métaphysique. Rester célèbre pour son perfectionnisme démoniaque pour le détail sonore et son mépris hautain pour les caciques du show-biz classique et leur volonté de patrimonialiser la musique (il quitta le Philharmonique de Berlin quand Karajan y fut nommé). Quasiment toute sa vie, pour traquer le beau son sans contingence de temps ni il s’opposa à la notion même d’enregistrement, contraire selon lui à la célébration du mystère temporel vivant de la musique comme art du devenir, de l’éphémère et de l’instantanéité. Le tempo, véritable valeur esthétique ne pouvait donc jamais être objectivé par un métronome, d’où des concerts aux lenteurs habitées par cette quête de l’essence pure de la musique, cette idéalité transcendantale. Loin de toute considération formatée.
Heureusement, pendant les longues années (1979 à 1996) avec le Philhar de Munich, il accepta que certains de ses concerts soient captés. Ce legs constitue ce coffret aux interprétations des symphonies de Beethoven, Schubert, Brahms, Tchaïkovsky, mais surtout Bruckner aux longueurs hors du temps. Mystique du son qu’il traque pour mieux s’en évader, l’autocrate roumain reste unique au XXème siècle sans véritable prédécesseur, ni successeur. Là réside sa grandeur et sa nécessité.

Café Zimmerman. Coffret de 20 ans [16 cd Alpha €]

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Il a déboulé sans crier gare il y a 20 ans avec l’ambition de rafraichir les perruques du XVIIIe avec des tempos ultrarapides, des articulations nettes et des couleurs tranchantes, et de développer une approche collégiale sans chef désigné.
20 ans ont passé. Pari tenu. Loin d’être un feu follet, Café Zimmermann – du nom du célèbre établissement de Leipzig où Bach rencontrait toute l’Europe musicale – sous l’aiguillon pétaradant du violoniste Pablo Valetti et la claveciniste Céline Frisch est désormais bien installé parmi les chevaux légers de l’interprétation baroque. Il faut dire que l’impulsion de leurs archets de feu bouscule tout ce qu’elle investit : Bach et fils notamment Carl Philipp Emanuel Bach, Vivaldi et à découvrir leur contemporain Charles Avison. Un coffret qui contient à peine une dynamique réjouissante.

Véronique gens, Tragédiennes. De Lully à Saint-Saëns. v.1 à 3 [Erato 15€]

Coffrets musique : Couperin, Rossini, Purcell et Celibidache, Gens, Café Zimmerman
Elle est pratiquement la seule avec son port altier, son autorité naturelle et la somptueuse étendue de ses registres pour rendre vie aux grandes Tragédiennes baroques, classiques et romantiques du répertoire français, femmes blessées, anéanties, meurtries ou furieuses, sans tomber ni dans la grandiloquence ni l’artifice. D’Iphigénie à Médée, Véronique Gens fait revivre avec son complice Christophe Rousset des héroïnes magnifiques dont beaucoup tombés dans l’oubli comme Catherine d’Aragon dans Henry VIII de Saint-Saëns, d’Alde dans Roland à Roncevaux de Mermet ou d’Ina dans Ariondant de Méhul ? De belles découvertes pour le mélomane loin des figures trop rabâchées de la scène lyrique.

Purcell King Arthur. Lionel Meunier [Vox Luminis Alpha 23€]

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Le chef fondateur de Vox Luminis réussit avec ce King Arthur un coup de maitre. Pourtant la concurrence est rude. Les plus grands – de John Eliot Gardiner à William Christie, plus récemment Hervé Niquet ou Leonardo Garcia Alarcon – en ont révélé toutes les couleurs et les nombreuses saveurs. Crânement, Lionel Meunier réussit à insuffler une vie et une spontanéité à ce chef d’œuvre qui font frissonner. La combinaison de la rigueur polyphonique et d’une extravagante ferveur constitue un véritable bouillon d’émotions où l’on en sait plus où donner de l’oreille on l’on ne sait plus donner du cœur : c’est vert, sombre et violent. Tout s’appuyant sur la verve des voix d’un plateau très homogène et d’un chœur plus déboutonné que jamais. Quelle fournaise malgré le célébrissime « Cold song what power art you » du troisième acte chanté par Sébastian Myrus !