Culture

Accepterons-nous (enfin) de ralentir ? Laurent Vidal, Harmunt Rosa et Gaspard Koenig l'espérent

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 6 mai 2020

Le fascinant confinement qui fige encore l’humanité a obligé des milliards de femmes et hommes à vivre la lenteur, même si certains ruent dans les brancards sanitaires. D’aucuns comme Gaspard Koenig ou Hartmut Rosa rêvent d’une fin de la vitesse. C’est oublier selon Laurent Vidal, la discrimination millénaire des « hommes lents », victimes de notre société « métronomique ».

Un filon éditorial entre kit pratique et guide de management personnel

L’injonction de « ralentir » a toujours fait flores en librairie et dans les magazines. Avec des dizaines d’articles et de livres déclinant non sans pertinence un art de vivre « slow » au mieux, à tenter au pire de se mettre volontairement au bord du fleuve qui n’a plus rien de tranquille.
« L’économie de l’immédiateté : tout peut arriver, sans prévenir, avant que nous passions à autre chose. » Jonathan Curiel, directeur général adjoint des programmes du groupe M6 dans son essai “Vite”, écrit avant le confinement constate lui aussi non sans désabusement notre consentement aux « nouvelles tyrannies de l’immédiat ou l’urgence de ralentir ». Au banc des accusées : « La société du « vite », c’est aussi une société du désengagement. » Les causes, multiples : la société médiatique, les réseaux sociaux, l’info continue, les fictions… Le style journalistique revigorant à mi-chemin entre le guide pratique et le manuel de management rejoint ce filon éditorial multipliant des règles en kit. Pariant sur la volonté ou la capacité de chacun à s’adapter…

Pour une critique sociologique et philosophique de la vitesse

Las, rien ne semble y faire : l’accélération des cadrans semble exponentielle, comme le théorisent depuis des décennies des intellectuels importants comme le regretté Paul Virilio (1932 – 2018) qui de La Vitesse de libération’ (1995) au ‘Grand accélérateur (2010) appelle à « conjurer la vitesse »
Autre critique radical de cette civilisation de l’accélération Hartmut Rosa qui depuis son ‘Accélération’ (2010) tente de « mettre un frein à un monde en excès de vitesse ». En janvier 2020, son dernier essai « Rendre le monde indisponible » au titre prémonitoire tant la pandémie confirme le renversement de valeurs auxquelles l’auteur aspire : une mondialisation économique suspendue par un virus, l’IA impuissante devant le biologique … Le sociologue y stigmatise notre arrogance à tout maitriser, rappelant avec force qu’ « un monde qui serait connu, planifié et dominé serait un monde mort ». Il invite à se mettre en « résonnance » avec le non-maitrisé car « la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. »

Sortir de la multiplication des possibles pour un périple unique

Dans son ‘Ralentir’ édité le 16 avril 2020 dans la formidable collection ‘Tracts en crise’ de Gallimard avec ses deux numéros quotidiens gratuits, Gaspard Koenig tire à chaud les enseignements des grands penseurs de la vitesse – de Montaigne à Claude Lévi-Strauss sans oublier Hartmut Rosa… – confrontés au « grand ralentissement » forcé.
D’emblée, il assume le sentiment « ambigu » d’une libération. Car à contre-courant des prêt-à-penser en « ismes » (consumérismes, libre échangistes, mondialismes, voire utilitarisme, nationalisme …), c’est “la redéfinition de la liberté” qu’il met au centre des enjeux : « Aujourd’hui, elle est liée à la vitesse et à la multiplication des possibles. C’est cela qui se joue dans cette histoire de ralentissement. » Et de railler tous les idéologues qui trouvent dans la crise une preuve par le chaos de leurs aveuglements.
Il faut sortir de « ce rêve d’omniscience, d’Homo deus qui aurait tout vu et tout connu » au profit d’un cheminement de soi éveillé qui « devienne intéressant, singulier et unique », en d’autres termes, privilégier du périple au voyage. Et il invite à faire confiance à une prise de conscience culturelle : « De même que la culture a inventé la vitesse, c’est aussi le changement de culture qui va apporter toutes ses modifications, notamment de nos réflexes de consommateurs, de citoyens et de touristes. » La tentative d’un triomphe de l’esthétique sur l’urgence est enlevée, dense, et stimulante. D’autant qu’elle revendique un revenu minimum pour tous pour s’en donner les moyens !

Pour accepter la lenteur, encore faut-il cesser de culpabiliser

Changer les mentalités et les possibles, l’ambition utopique stimulante réunit Koenig et Laurent Vidal. Encore convient-il de briser la culpabilisation engendrée d’une véritable guerre culturelle millénaire à la lenteur et aux lents. Dans un récit kaléidoscopique passionnant, multidisciplinaire et subtilement illustré, l’historien rend justice à tous ces hommes lents qui « sont le sous texte de nos sociétés modernes »
Par des chapitres, enlevés et synthétiques, Il égrène et décortique le lexique et la typologie de ceux qui rompent à l’émergence puis l’injonction des horaires ou cadences des « sociétés métronomiques ». Et ils sont divers : des moines ‘ocieux ‘ (oisifs du Moyen Age) aux Amérindiens paresseux, en passant par les esclaves et autres ouvriers « indolents »… Ils sont stigmatisés par les colonisateurs ou patrons imprégnés de morale chrétienne ou d’utilitarisme chronométrée. « Guerre à la flânerie systématique de l’ouvrier » (1911) tel est l’argument de Frederick Taylor, l’inventeur du taylorisme, et mentor des pratiques managériales qui n’ont cessé de se multiplier, pour justifier une organisation rationnalisée du travail.
En contrepoint, de cette société obsédée par l’efficacité – au travail, dans les loisirs et les voyages – le directeur de recherche à l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine détaille les stratégies qui ont par force ruses, résistances passives ou sabotages, constituées une véritable philosophie de la lenteur. Lui qui depuis la sortie du livre, une occasion historique dans le confinement nous invitent d’abord à « accepter la fragilité de leur présence (…) afin de préserver l’intensité des possibles qui caractérise leur existence sociale. »
Est-on prêt pour autant individuellement à les et se déculpabiliser pour dessiner une nouvelle ère ? Les premiers indices du déconfinement progressif restent ambivalents ; d’un côté l’appel déjà à plus de travail, de l’autre à l’ouverture nécessaire des plages. Au milieu, cette généralisation du télétravail tant redouté des managers qui ouvre un appel d’air… pour ralentir ?

Références bibliographiques

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