Dans son récital-enquête, Pascal Amoyel humanise Beethoven

Après Georg Cziffra et Liszt, le pianiste Pascal Amoyel propose un récital-enquête sur Beethoven. Avec son ‘Looking for Beethoven’, au Théâtre du Ranelagh à Paris, il ouvre brillamment les festivités pour les 250 ans de la naissance du compositeur. En balayant les stéréotypes sur le mythe, il valorise sa quête d’humanité éprise d’une inextinguible utopie fraternelle.

Sortir Beethoven de sa gangue d’interdits

Si sa tignasse folle et un certain mimétisme physique le font ressembler à Beethoven, Pascal Amoyel rappelle en prélude de son récital-enquête le nombre de ses interprétations, à ce jour, de la sonate Appassionata (op.81) qui a jalonné sa carrière. Car dans ce spectacle récital dont le pianiste maîtrise de plus en plus les risques, il s’agit bien d’une interprétation librement assumée d’un monstre trop sacré, trop écrasé par les stéréotypes (romantiques) ou d’interdits (prêches par les spécialistes de tous horizons) : indomptable, intouchable, exige de maturité… Le pianiste ajoute même – non sans malice – que Beethoven n’était pas son compositeur préféré, mais qu’il a appris à le connaître, à le découvrir dans « l’instant présent ». C’est ce cheminement qu’il partage avec chaque public d’un soir. Avec une gourmandise communicative.

Dans son récital-enquête, Pascal Amoyel humanise Beethoven

Le pianiste n’hésite pas à incarner plusieurs personnages pour faire revivre Beethoven. Photo © Christian Visticot

Revendiquer une vision personnelle

C’est un regard décomplexé, personnel voir intime que revendique Amoyel aussi bien sur la vie trop mythifiée du compositeur que pour les partitions archicélèbres que tous connaissent, ne seraient-ce sur quelques notes, qu’il joue sur scène : Clair de lune, op. 31/2, La Tempête (3e mouvement), op. 57, Les Adieux, op. 101, op. 106, Hammerklavier, op. 109, op. 110, op. 111,… Pour nous y entraîner, pendant une heure et demie, il endosse du clavier, le rôle de Beethoven lui-même et de bien d’autres comme ce père brutal, le professeur Haydn, ou ses mécènes dépassés. Et brosse un portrait tout en chair et passion.

Effacer les masques entre acteur et soliste

Il faut saluer la performance scénique d’Amoyel si loin du soliste compassé enfermé dans sa tour d’ivoire. Tout au contraire, on sent l’acteur jubilé, humé et interagissant avec le public de chaque soir, n’hésitant pas à l’improvisation. Au fil de ses spectacles Le Pianiste aux cinquante doigts, puis Le Jour où j’ai rencontré Franz Liszt, son jeu est de plus en plus maîtrise, assumant avec gourmandise le plaisir de la scène et du clavier. Pour devenir une passionnant médiateur, grâce à cette forme créative et hybride du « récit-récital », qu’il contribue à populariser et promouvoir dans son Festival Notes d’automne au Perreux-sur-Marne (du 11 au 17 novembre) balayant au passage les frontières entre les genres.

Dans son récital-enquête, Pascal Amoyel humanise Beethoven

Mélomanes et néophytes n’ont aucun mal à s’engager dans le récit intime et coloré de Pascal Amoyel. Photo © Philippe Hanula

Fédérer tous les publics

Cet engagement scénique et musical permet surtout à tous les publics de (se) trouver eux aussi leur Beethoven ; le mélomane appréciera la qualité et la liberté du jeu pianistique d’un virtuose, tout en approfondissant les réflexions égrenées autour des 32 sonates, véritable laboratoire et journal intime du compositeur…. à partir des meilleures sources notamment ce testament de Heiligenstadt (1802) où Beethoven confie son désespoir d’être isolé du monde : « Ô vous ! Hommes qui me tenez pour haineux, obstiné, ou qui me dites misanthrope, comme vous vous méprenez sur moi. »
Le néophyte, celui qui va peu ou a peur au concert, suivra sans peine le récit touchant d’une vie meurtrie, enfermée sur elle-même, en lutte avec ses démons, ses malheurs mais libérant une musique chargée de tant de joie. Beethoven n’a-t-il pas écrit : « Quiconque entendra ma musique sera délivré de la souffrance ».
Pour tous, Amoyel donne des clés d’écoute, émaillées d’une conviction profonde chevillée au corps et au clavier qu’il condense ainsi : « La joie est refusée à Beethoven tout au long de sa vie, notamment à cause de sa surdité. Alors qu’il devient un maître reclus, il va essayer de transmettre à travers sa musique toute la fraternité, l’amour qu’il a pour les autres hommes.  Sa volonté était que sa musique soit le catalyseur pour être heureux dans la vie.»

Dans son récital-enquête, Pascal Amoyel humanise Beethoven

Il faudrait plusieurs artistes de la trempe de ce comédien soliste pour donner les clés de la musique classique au plus grand nombre. Photo © Philippe Hanula

All looking for Amoyel

Saluons aussi la gageure de ne pas tomber ni dans la vulgarisation pseudo pédagogique, ni dans l’éclairage biographique racoleur, le défi de bousculer les genres – entre érudition et intimité – est réussi parce qu’il s’appuie sur les convictions d’un interprète, qui met ses tripes à partager sa relation intime avec une partition ou un compositeur. Loin des postures et des artifices. C’est cette chaleur sincère non dissociée du rapport à la musique, vécue comme une nourriture spirituelle à transmettre, que le public perçoit et apprécie. Il faudrait tant d’autres artistes hybrides de sa trempe pour réconcilier le public avec la musique savante. We are all looking for more Amoyel !