Culture

De ‘La France sous leurs yeux’ à ‘L’œil Noir’, le regard politique de Yohanne Lamoulère

Auteur : Anne-Sophie Barreau
Article publié le 29 avril 2024

Pour la « grande commande photographique » pilotée par la BNF dont la vertigineuse exposition « La France sous leurs yeux » se tient jusqu’au 23 juin 2024, Yohanne Lamoulère a remonté le Rhône dans un drôle de bateau qui a fait venir à elle les gens qu’elle a photographiés tout au long de ce périple. En début d’année, la photographe était en Loire-Atlantique aux côtés du metteur en scène Mohamed El Khatib et du graphiste Bonnefrite pour la création en Ehpad « Terminato ». En juin, elle sera de retour sur ses terres marseillaises pour tourner son premier film, L’œil Noir : où qu’elle soit, son objectif se tourne vers une population tour à tour marginalisée, isolée ou reléguée construisant pas à pas pour Anne-Sophie Barreau une œuvre éminemment politique. Elle revient pour Singular’s sur ces trois temps forts de l’année 2024.

« Anita », le bateau à bord duquel Yohanne Lamoulère, son compagnon, et leur fille ont remonté le Rhône pour la grande commande photographique Photo Christophe Chagneux

Utopie

On ne peut pas parler des portraits que vous avez réalisés sur le Rhône dans le cadre de « la grande commande photographique » sans mettre en lumière l’embarcation à bord de laquelle vous avez remonté le fleuve

Le bateau fait complètement partie de ce travail. C’est lui qui, tout au long de ce parcours sur le Rhône, m’a permis de rencontrer les gens. À cet égard, même si c’est une chose que j’avais déjà amorcée dans mon travail, je n’étais jamais allée aussi loin dans cette idée d’un dispositif qui se met au service du propos. Fabriquer ce bateau composé d’une barge à laquelle nous avons ajouté une caravane et un moteur m’a permis de m’interroger a priori sur ma place en tant que photographe et d’avoir d’emblée un statut d’égalité vis-à-vis des gens que je photographiais.

Un rapport d’égalité du reste central dans votre pratique. Vous avez coutume de dire que l’appareil photo argentique que vous utilisez, le Rolleiflex, crée lui-même un rapport égalitaire

Yohanne Lamoulère, Sacha Photo Yohanne Lamoulère

Au même titre que le Rolleiflex, le bateau a eu un rôle de médiateur. On voit tout de suite qu’il a été fait à la maison, il incarne la marginalité mais aussi une forme d’utopie, la preuve qu’avec des matériaux récupérés, un peu d’huile de coude et du temps, on peut voyager et partir de chez soi. Les gens qui aiment les yachts l’ont sans doute à peine remarqué, d’autres en revanche, un peu en marge de la société, ou les actifs du fleuve, ou encore tout simplement les gens qui flânent, ont tout de suite été touchés par notre démarche, ce sont eux qui m’intéressaient. Quand je parle de rapport égalitaire, j’entends par là que nous étions embarqués au même titre que les gens qu’on rencontrait. On était sur l’eau, on ne photographiait pas le fleuve depuis les berges, c’est très différent.

Je n’avais plus besoin d’aller vers les gens, ce sont eux qui spontanément venaient à moi. Ils nous faisaient des signes depuis la berge, les ponts, les bateaux, les écluses. Il est même arrivé que ce soit eux qui nous photographient.

Réel et fiction

Comment avez-vous procédé s’agissant de la photo proprement dite ?

Yohanne Lamoulère, Anouk (La France sous leurs yeux, BNF Mitterand) Photo Yohanne Lamoulère

Photographier avec un Rolleiflex depuis un bateau, c’est immédiatement intégrer la question de la distance. On est en effet souvent très loin, mais aussi, dans un bateau comme le nôtre, très lents. Il y a donc énormément de situations que l’on rate et que l’on est obligé de rejouer. Cela m’intéresse beaucoup. Ce n’est pas sans ressemblance avec le travail que je fais à Marseille qui combine des choses directement fabriquées à partir du réel et d’autres appartenant à la sphère de la fiction.

Ce qui m’intéresse dans le fait de rejouer une situation, c’est ce décalage qui fait que le spectateur s’interroge sur la typologie de l’image qu’il regarde. Ce mélange de réel et de mise en scène complexifie le rôle des images. J’aime que les photos soient polysémiques et que chacun ensuite puisse voir ou imaginer une histoire.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles n’ont presque jamais de légende. Prénom, nom de quartier ou de ville, et année sont les seules indications.

Yohanne Lamoulère Marlène Photo Yohanne Lamoulère

Avez-vous quelques exemples en tête ?

Je pense à une photo d’un pirate, Sacha, qui pointe une arme sur son visage. On peut penser que c’est une mise en scène or il n’en est rien : Sacha vit sur un bateau de pirate et est habillé en pirate toute la journée. A l’inverse, pour le portrait d’une jeune fille, Marlène, fait à Lausanne, tout a été rejoué. Quand j’ai rencontré Marlène, j’ai trouvé qu’elle ressemblait beaucoup à Brune, ma fille, que j’ai photographiée dans le delta du Rhône. Sur la photo, Brune a un arc. Marlène, quant à elle, mangeait une pomme. D’où l’idée, en écho à l’arc de la faire poser avec cette pomme. J’avais pour cela la robe idéale, une pièce que j’avais mise dans mes affaires en me disant qu’elle me servirait et que Marlène a revêtue. Ensemble, les images créent une narration. Chacune est une partie de la phrase. 

Quel regard portez-vous sur l’exposition « La France sous leurs yeux » présentée en ce moment à la BnF qui réunit l’ensemble des travaux des lauréats de « la grande commande » ?  

Yohanne Lamoulère, Mister Harold (La France sous leurs yeux, BNF Mitterand) Photo Yohanne Lamoulère

Ce qui est formidable, c’est la pluralité de sujets et de regards portés sur le pays. Il n’y a pas une seule jeunesse, une seule campagne, l’exposition donne pléthore de clés. Il est pour le moment impossible selon moi d’en faire une analyse globale à chaud. C’est une boîte de Pandore à ouvrir plus tard.
Ensuite, du fait de mes accointances, je suis naturellement touchée par certains travaux plus que par d’autres. J’ai notamment trouvé le travail de Bertrand Meunier sur Tahiti magnifique. En outre, j’ai découvert des travaux, notamment celui d’Anaïs Kugel, très fort, sur la prostitution. Quand on connaît les photographes, on voit que chacun a creusé son sillon. Julien Magre, par exemple, a travaillé sur des espaces naturels mais avec une approche intime, identique à celle qu’il a quand il photographie sa famille. On reconnaît tout de suite son écriture.

Je trouve très bien que les photographes ne se travestissent pas en faisant un sujet dans l’air du temps et privilégient, au contraire, ce qu’ils savent faire.

Centres d’art en Ehpad

Terminato, avec le peintre-graphiste Bonnefrite Photo Yohanne Lamoulère

Pour aborder un autre sujet, vous avez, en début d’année, participé au projet « Terminato »

Il s’agit d’un projet porté par le metteur en scène Mohamed El Khatib. Pendant la crise sanitaire, il a voulu mettre en lumière les Ehpad sur le long terme. Il ne voulait pas juste y passer mais véritablement y rester. C’est ainsi qu’un premier centre d’art a vu le jour dans un Ehpad de Chambéry, « Les Blés d’Or ». Une trentaine d’artistes ont créé des œuvres à l’intérieur de l’établissement puis les ont laissées sur place aux bons soins du personnel soignant et des personnes âgées qui ont pour mission de les présenter dans cet espace désormais accessible et ouvert. D’autres centres d’art ont vu le jour depuis.

Pour ce projet, vous travaillez en trio avec Mohamed El Khatib et le peintre et graphiste Bonnefrite

Nous adorons travailler ensemble. Le dispositif est plus léger dans le sens où notre trio n’agit pas forcément dans des endroits qui deviendront des centres d’art. Pour le Grand T, la maison de la culture de la Loire-Atlantique, nous sommes intervenus dans trois Ehpad du département. On arrive toujours de manière un peu situationniste. Le premier jour, on discute avec les gens et on regarde ce qu’on peut faire, le deuxième, on fabrique, et le troisième, on accroche et on laisse tout sur place. Il faut être vif et on arrive dans des endroits ou les gens ne nous attendent pas, le projet nous challenge, c’est une excellente chose, il nous interroge sur notre place dans le collectif et nous oblige à fabriquer pour les autres de manière instinctive et rapide. Nous avons enchaîné trois Ehpad en dix jours, c’était complètement fou. À chaque fois, on essaye de faire des choses différentes. Dans le dernier Ehpad, à Guérande, nous avons décidé sur un coup de folie d’emmener les personnes âgées à la mer. On pousse tout le monde dans ses retranchements, c’est génial.

Le but de Mohamed est de faire des Ehpad des espaces de vie, de passage, et de transit.

Terminato, Yohanne Lamoulère avec deux résidents d’Ehpad du département de Loire-Atlantique Photo Yohanne Lamoulère

 

L’œil Noir

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je m’apprête à réaliser un film expérimental écrit pendant le confinement intitulé L’œil Noir. Le projet est de reconvoquer sur un rond-point des jeunes que j’ai souvent photographiés par le passé. Cet espace clos qui représente la perception que l’on a de la banlieue en France est traversé par des personnages et des véhicules. Les personnages jouent leur propre rôle. Cheyreen par exemple, une jeune fille que j’ai beaucoup photographiée, tord le cou aux préjugés, elle résiste, elle incarne une féminité flamboyante. Un garçon incarne la colère, deux autres représentent l’amitié et la dualité, un autre personnage est un ancien gilet jaune. Il a été malmené par le système mais lui aussi lutte et résiste. À la fin, il joue à l’accordéon un morceau de Maloya, un courant musical réunionnais interdit par l’administration française dans les années 50 qui est aussi une musique de transe tournant sur elle-même.

C’est vraiment un travail sur le motif du cercle et de l’arène tauromachique du théâtre grec, et, plus largement, un travail qui interroge la question de la périphérie que je ne cesse de scruter.

J’ai souhaité qu’il y ait une horizontalité de salaire totale sur le tournage, que l’équipe soit la plus organique possible. Le scénario est très court, il fait deux pages. J’engage les jeunes à faire de la mise en scène, à s’emparer du réel et à faire des choses qu’ils ont envie de faire. En somme, c’est exactement comme pour la photo, je pose une balise, en l’occurrence un scénario très simple, et ensuite, on laisse le réel entrer à l’intérieur. J’adore travailler ainsi.
Premier tour de manivelle le 17 juin !

Propos recueillis par Anne-Sophie Barreau 

Pour suivre Yohanne Lamoulère

 le site de Yohanne Lamoulère

la création en Ehpad «Terminato » avec le metteur en scène Mohamed El Khatib et le graphiste Benoît Bonnemaison-Fitte (dit Bonnefrite)

jusqu’au 23 juin 2024, La France sous leurs yeux, 200 regards de photographes sur les années 2020, BNF Mitterand : Grâce à la « grande commande photographique » d’une ampleur historique – avec un budget de 5,46 millions d’euros – se dessinent les contours d’une France en clair-obscur, à la fois ouverte sur le monde et tentée par le repli, connectée et fragmentée, égalitaire et inégale, marquée par une nouvelle hiérarchie des territoires, une plus grande individualisation du travail, une économie et des paysages nouveaux, et des rapports au monde de plus en plus divergents.
En miroir de cette mutation de la France contemporaine, se donne aussi à voir l’évolution de la photographie de presse. Certains photographes font le choix d’être dans la captation de l’instant, voire de l’événement, se rapportant par là-même à la grande tradition du photoreportage de presse. D’autres optent quant à eux pour une temporalité moins marquée, revendiquant en ce sens un registre plus métaphorique et de nouvelles stratégies visuelles à même de nous faire prendre conscience des situations en jeu dans notre monde actuel.

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