Deux intégrales pour bien commencer l’année Beethoven

Pour l’année « BTHVN 2020 », lire le 250é anniversaire de la naissance de Beethoven (1770-1827), deux intégrales discographiques de son œuvre se disputent la faveur des mélomanes : Universal DG Decca (118 cd et 5 vidéos) vs Warner Classics (80 cd). Puisant dans leurs prestigieux fonds d’archives, les deux éditeurs donnent à entendre l’histoire de l’interprétation beethovenienne. Pour mieux savourer les concerts qui vont se multiplier pour cette année commémorative.

Deux intégrales pour bien commencer l’année Beethoven

Portrait de Beethoven par Joseph Karl Stieler, 1820

Beethoven hier et aujourd’hui, entre objectivité ‘classique’ et subjectivité ‘baroque’

Trop occulté par la légende, aucun compositeur n’a suscité autant de débats musicologiques, de controverses historiques et d’avis – souvent péremptoires – sur la façon d’interpréter son legs tout en respectant son ambition prométhéenne et sa portée humaniste. Le Romantisme a créé l’image d’un Beethoven magistral, héroïque qui a favorisé des interprétations dramatiques, voir exaspérées. Faute de connaître précisément le ‘Beethoven de Beethoven’, malgré des indications très précises, chacun se sent libre de le prendre à bras le corps et de le tirer vers les conceptions les plus radicales.
Depuis le XIXe siècle, deux écoles, deux styles, deux traditions se partagent son interprétation : celle de Mendelssohn, puis Mahler, alerte et vive, celle de Wagner plus dramatique et ample. Elle se poursuit au XXe à travers Toscanini, champion de la lettre, et Furtwängler chantre de l’inspiration. Avec autant de variations autour du chef ‘objectif’, ou de l’artiste ‘démiurgique’, Bernstein ou Karajan…. Aujourd’hui, au-delà des polémiques, l’essentiel s’impose : rendre compte de la signification et de la modernité de « ce langage et de sa force de frappe inouïe, à l’autorité et aux assertions sans réplique qui marquent les œuvres les plus grandioses. » (Selon le compositeur André Boucourechliev dans ses ‘Essais sur Beethoven’. Actes Sud 1991). Ces deux intégrales rendent justice à la ‘révolution’ beethovenienne : « Ce qui distingue Beethoven de Haydn et Mozart c’est à la fois la grande liberté de l’homme qui a derrière lui la révolution et la forte tension intérieure. » (Hugo Riemann).

Deux intégrales pour bien commencer l’année Beethoven

BTHVN 2020, à tout seigneur, tout honneur

Si Beethoven ne cesse de poser de nouvelles questions, déterminantes dans l’histoire esthétique et culturelle de la musique ‘classique’ que nous vivons, le marketing de la Société du Jubilé Beethoven a pris, en lançant dès 2018 le sigle « BTHVN » probablement pour fédérer les projets et les cibles (sic). « The new complete edition » s’y engouffre. La popularité jamais démentie du ‘grand sourd’ y gagne-t-elle vraiment ?
Pour son centenaire Deutsche Grammophon, le célèbre label jaune, avait signé en 1997 une intégrale en 87 cd. Le monument « BTHVN 2020 » va plus loin avec 118 cds, 2 dvds and 3 blu-rays. Sur le modèle de l’édition Bach 333 de l’année dernière, il ne s’agit pas seulement de proposer l’œuvre exhaustive, mais d’associer la plus grande diversité de lectures d’un patrimoine nourris par plus de 250 interprètes. Beaucoup pourront (enfin) rapprocher – et voir des images de qualité – de noms de légende : les chefs Carlos Kleiber en 1983 avec le Royal Concertgebouw Orchestra dans les symphonies 4 et 7, et Herbert von Karajan (intégrale des symphonies de 1962), Wilhen Kempff (intégrales des 32 sonates),….

Les 138 numéros d’opus, et plus de 200 « WoO », œuvres dites sans numéro sont placés sous l’autorité scientifique d’une institution prestigieuse, le Beethoven-Haus Museum de Bonn qui a tranché sur les dizaines de partitions jugées douteuses. Les inédits portent essentiellement sur des pièces de musique de chambre et pour piano. Les découvertes savoureuses sont nombreuses : les multiples variations dont celle sur le ‘God save the King’, la musique de théâtre ou de danse, enfin une anglophilie active déclinée en 25 folksongs écossaises, 57 irlandaises et 26 galloises (notamment par la pétillante Felicity Lott, le captivant John Mark Ainsley…).

Un travail éditorial favorisant les découvertes ou les surprises.

Les principaux « massifs » – 9 symphonies, 32 sonates, 5 concertos, 16 quatuors – sont présentés avec un code couleur et un livret distinct. Ils confrontent dans un patchwork fascinant les grandes lectures d’un siècle d’enregistrements : celles sur instruments ‘modernes’ des Bernstein, Karajan, Abbado s’appuyant sur des orchestres mythiques (Vienne, Berlin, Concertgebouw Amsterdam) et leurs ‘challengers’ dites ‘historiquement informées’ comme celle de John E Gardiner et son Orchestre romantique et révolutionnaire. Même volonté d’éclairage à la fois historique et complémentaire avec le seul opéra de Beethoven : derrière son « Fidelio », avec la version finale de 1814 par Claudio Abbado, il y a une « Leonore » tant décantée qu’il ne reste plus qu’une ‘ouverture’ par Gardiner et Klemperer. Sans oublier toutes les tentatives, les Egmont ; Les Ruines d’Athènes, Les créatures de Prométhée, Ritterballett…. Même en fragments, la force de Beethoven reste fascinante. Capable de se renouveler, de se réinventer à chaque portée, même si c’est dans la douleur.

Un prodigieux patrimoine discographique

L’enregistrement beethovenien commence dès 1913 avec le témoignage étonnement audible du chef Artur Nikisch dirigeant l’Allegro de la 5è, à comparer avec ceux entre autres de Richard Strauss, Fritz Busch (Leonore), Hermann Scherchen (8è), Furtwangler (5é), Ferenc Fricsay (9e, Concerto piano n°3 )…
Idem du côté des sonates pour piano, les chefs d’œuvres ne se répartissent qu’entre  géants. Les versions choisies sont éclairantes, toujours aigues  (excusez du peu ! ) : Artur Schnabel, Emil Gilels, Maurizio Pollini, Alfred Brendel, côtoient Sviatoslav Richter, Radu Lupu, Clifford Curzon, Lang Lang… Les Sonates pour piano/violon sont confiées aux tandems spectaculaires : Gidon Kremer & Marta Argerich, Anne Sophie Mutter & Lambert Orkis, Augustin Dumay & Maria Joao Pires. Les Sonates pour piano/violoncelle bouillonnent avec Mischa Maisky & Argerich. Les Quatuors sont partagés entre des styles bien tranchés : les Amadeus, Emerson, Hagen,… ; les Trios pour piano par Beaux Arts Trio,… Sans oublier ces multiples variations toujours stimulantes.
Aux côtés des hérauts légendaires (Karl Böhm, Simon Rattle…) la BTHVN 2020 consacre aussi les héros des nouvelles générations ; Robert Levin ou Thomas Zehetmair pour leurs recherches historiquement informées, mais aussi Christian Thielemann, Andris Nelsons, Matthias Goerne, Daniel Hope, Tobias Koch…
A chaque cd, au lieu des querelles de styles de référence d’un autre siècle, les singularités émerveillent. Chaque enregistrement confirme l’actualité permanente de Beethoven. Rien n’y est gratuit ou décoratif. Tout est nécessaire. A chacun d’y trouver selon le moment, son confident le plus sincère.
Et rien ne vous empêche d’aller toujours plus loin. L’édition Warner constitue un puissant aiguillon.

Deux intégrales pour bien commencer l’année Beethoven

The Complete Works de Warner, le choix de la cohérence.

En 80 cd ramassés, illustrés par les grands peintres allemands et autrichiens du romantisme naissant tels que Caspar David Friedrich, Johan Christian Dahl, Joseph Anton Koch, l’édition Warner privilégie l’exhaustivité et la cohérence en confiant chaque massif à un interprète.
Sans surprise, les Symphonies sont dirigées par Nikolaus Harnoncourt, à la tête du Chamber Orchestra of Europe. Son intégrale enregistrée entre 1990 et 1991 a laissé une empreinte durable… qui n’a pas pris une ride. Le pionnier du « baroque » s’y montre synthétique, pragmatique, et surprise s’appuyant sur un orchestre moderne, même si quelques trompettes et cymbales naturelles intègrent la fête : le vent y souffle en permanence dans la chevelure du Grand Sourd, chargée d’une énergie et d’une éloquence confondantes.
Les 5 Concertos pour piano interprétés par Andràs Schiff, la Staatskapelle Dresden dirigée par Bernard Haitink sont investis de toute la bravoure nécessaire, magnifiquement colorés. Les Concertos pour violon par Itzhak Perlman, le Philharmonia Orchestra et Carlo Maria Giulini restent l’aune à laquelle plusieurs générations de solistes se mesurent encore. Le rayonnement du violoniste est aussi l’épine dorsale de la musique de chambre où il côtoie de bouillonnant hérauts : Frank Braley et Renaud Capuçon pour les sonates piano/violon, Rudolf Buchbinder et Janos Starker pour celles piano/violoncelle, et le sublime trio formé par Pinchas Zukerman, Jacqueline du Prè, Daniel Baremboim pour des partitions brûlantes…. Pour les lieders on croise l’incontournable Dietrich Fischer-Dieskau aussi présent chez Universal …
Avec les Quatuors, les Artemis ne cherchent pas à arrondir les angles, en bouleversant les idées reçues, leur aventure de plus de 10 ans garde tout son sel et ses fulgurances. L’unique opéra « Fidelio » et l’immense Missa Solemnis sont portés par Otto Klemperer qui sait en exalter toute l’ambiguïté et la magnificence à la fois humaniste et sacrée. Enfin les Sonates pour piano par Stephen Kovacevich offrent l’occasion de découvrir un guide privilégié, sans esbrouffe, sans intellectualisme provocant. Il scrute, sculpte les manuscrits avec pudeur et respect sans pour autant se priver de multiplier les étincelles quand il le faut ! Et avec quelle générosité !

Un seul bémol à ces travaux magistraux l’absence curieuse d’un index synthétique pour retrouver interprètes et œuvres !  Peut-ête pour mieux stimuler notre sérendipité…. Au fil de nos déambulations dans ces massifs prodigieux, cette réflexion de Boucoureliev prend toute sa dimension visionnaire :  » Si Beethoven ne cesse de nous parler, il exige de nous, encore et toujours, que nous parlions en retour. »