Essais : méfions nous du bonheur, du cheap, et des émotions lacrymales

Le fil conducteur de ces trois essais très accessibles et décapants se méfie des (trop) bonnes intentions d’une marchandisation galopante de notre quotidien : l’injonction au bonheur, la tentation du « cheap » et le règne des émotions. En privilégiant une éthique tournée vers l’intérêt général.

Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris contrôle de nos vies. Edgar Cabanas & Eva Illouz [Premier Parallèle]

Essais : méfions nous du bonheur, du cheap, et des émotions lacrymales

Et si « l’injonction au bonheur et de se changer soi-même » était l’arbre égocentrique qui cache le sens d’une forêt collective ? Dans un essai incisif, la sociologue Eva Illouz et le docteur en psychologie Edgar Cabanas brisent le miroir aux alouettes des « apôtres » de la psychologie positive et de la quête perpétuelle de réalisation de soi, dans la vie intime comme au travail. A travers deux angles très efficaces : l’indécence lucrative d’une « industrie du bonheur » qui prospère grâce aux « marchandises émotionnelles » vendues à grand renfort de coaching en tous genres et de livres de développement personnel. Plus ambiguë, l’obsession à valoriser les collaborateurs qui s’est emparée des gourous du management et des ‘chief happiness officer’ qui dissimule la vraie dimension sociale des enjeux de pouvoir. A se changer soi-même, on ne pense plus à changer le monde.
Plus qu’une libération, l’exigence insidieuse de se prendre en main – pour la psychologie positive, le bonheur n’est qu’une question de choix et il s’apprend – n’a finalement pour but que de nous conforter à notre place et dans notre rôle. « À long terme, insistent les auteurs, ces techniques ne sont pas des solutions, mais une façon de supporter les causes structurelles de nos problèmes, au lieu de les combattre. »
Après la lecture de ce livre très documenté sur les ressorts redoutablement efficaces du « capitalisme émotionnel », vous ne regarderez plus ni les fraises tagada ni les corbeilles de fruits ostensiblement installées dans les bureaux avec naïveté. Vous vous demanderez qui tire les ficelles d’un « bonheur » si formaté…

Comment notre monde est devenu Cheap. Une histoire inquiète de l’humanité. Raj Patel & Jason W.Moore. [Flammarion]

Essais : méfions nous du bonheur, du cheap, et des émotions lacrymales

Fast, Low et discount. Les trois mantras de consommation de masse entretiennent la face obscure du « Capitalocène » (défini par les auteurs comme « bien plus qu’un système économique : un ensemble de relations entre les hommes et le monde »). L’économiste Raj Patel et l’historien Jason W. Moore dénoncent dans un livre accessible et passionnant l’irrésistible « cheapisation » du monde. En 7 vigoureux chapitres ; de la « nature cheap » à nos « vies cheap » en passant par l’argent, le travail (et les « job à la con »), le ‘care’, l’alimentation et l’énergie, rien n’échappe à la course effrénée du prix le plus bas possible. Avec les conséquences implacables que chacun peut mesurer dans son quotidien, et sur ce tout qui jusqu’alors n’était pas monnayable : de sa chambre à la relation amoureuse. Soulignant au passage la responsabilité écologique et sociale d’un système « qui fait tout pour ne pas payer ses factures (…) et remet ses crises à plus tard. »
Cette dynamique dévorante du ‘cheap’, les deux auteurs l’a débutent avec la colonisation, et le cartésianisme qui forgent les séparations conceptuelles nécessaires à l’exploitation de l’un par l’autre : entre l’homme et la nature, les hommes et les femmes, les Européens et les indigènes, les Blancs et les non-Blancs – … sans lesquelles toute « cheapisation », et donc tout profit, sont impossibles. Leur solution : sortir de la culpabilisation des consommateurs pour une transformation plus systémique : «Changement climatique, racisme, économie, justice alimentaire… tout cela fait partie des domaines où il faut agir.»

La Stratégie de l’émotion. Anne-Cécile Robert. [Lux]

Essais : méfions nous du bonheur, du cheap, et des émotions lacrymales

« On nous a inculqué l’idée qu’il n’y a plus d’ailleurs, qu’il n’y a plus d’autre société possible. Alors, on pleure beaucoup, mais on ne veut plus changer le monde » : si les émotions sont partout, alimentées par tous les prétextes, la journaliste Anne-Cécile Robert refuse que « l’omniprésence du lacrymal » et la « psychologisation » outrancière du débat public nous empêchent de réfléchir. La foule attisée par les réseaux sociaux s’indigne trop facilement sans comprendre, ni attente ni distance, pour un fait divers, sur l’impact d’une catastrophe naturelle ou d’une décision économique : « Cette forme d’expression peut poser de redoutables défis à la démocratie lorsqu’elle se fait envahissante et tend à remplacer l’analyse.» constate l’auteure. Conséquence du « storytelling » spontané proche du lynchage : la victime est le « nouvel héros » de notre époque. « On » (l’anonyme est de rigueur)ne tente plus de comprendre le mal ni remonter à la racine pour le combattre, « on » ne fait que communier dans la douleur qu’il inflige ou pire que l’ »on » souhaite par retour infliger aux désignés coupables. Ce parasitage des cerveaux à l’émotion est devenu l’une des figures tragiques de la vie publique, mais surtout de la décision politique.
Il est temps de sortir de « la grille lacrymale manichéenne ». Ce que soutient parfaitement l’avocat pénaliste Eric Dupont Moretti, expert en la matière : « Ne sortez pas vos mouchoirs. Dans ces pages, les larmes sont sèches. Elles ont été distillées par une analyse approfondie, documentée et toujours judicieusement illustrée du tsunami compassionnel qui emporte tout sur son passage aujourd’hui et nous interdit de penser, et surtout de penser juste. »

Le ton est donné pour ce livre dense et roboratif – parfois douloureux quand certains faits divers propagent sans retenue la « dictature avilissante de l’affectivité » selon la philosophe Catherine Kintzler.
L’enjeu est autant culturel que politique : sortir du conditionnement du tout émotionnel, arrêter de choisir son camp à coups de J’aime/J’aime pas ou de twitts anonymes, valoriser l’esprit critique par les voies balisées de la raison, accepter l’autre et sa différence, se réinventer non des super-héros en collant mais des héros exerçant sur le terrain du droit, de la dignité et de l’intérêt général. Démarche exemplaire, Anne-Cécile Robert appelle à une attitude éthique pour l’avenir de notre vivre ensemble : « Existe-t-il une façon non violente, participative, collective d’exercer le pouvoir, ou est-ce qu’il est forcément autoritaire, unilatéral et pyramidal ? » La larme (facile) doit se poursuivre d’une main tendue.

Parmi les héroïnes que les citoyens peuvent se doter à juste-titre, loin du lacrymal mais inflexible sur le droit, nous recommandons Notorious RBG, remarquable documentaire sur la démarche juridique pour l’égalité des femmes portée depuis 50 ans par Ruth Bader Ginsburg, seule femme Juge assesseur de la Cour suprême des États-Unis et âgée de 84 ans.