Faut-il brûler le cerveau de Jan Fabre ?

Touche-à-tout et omniprésent sur les scènes mondiales, Jan Fabre constitue l’archétype de l’artiste contemporain, provocateur et cérébral qu’on adore détester. Son exposition « Ma nation l’imagination » dédiée au corps-cerveau, à la Fondation Maeght jusqu’au 11 novembre 2018, rappelle qu’il peut être un créateur captivant.

Faut-il brûler le cerveau de Jan Fabre ?

« Ma nation : mon imagination » (2014) le corps cerveau est décliné sous sa forme la plus anatomique support au sens propre des mots et des sens. Photo © O. Le Guay

Une réflexion apaisée sur l’imagination

Est-ce pour la magie du lieu et les mânes de Giacometti, Miro et tant d’autres qui ont trouvé une sérénité créative dans le parc ombragé, odorant et bienveillant de la Fondation Maeght, que Jan Favre a mis de côté ses provocations et farces à connotations sexuelles ou scatologiques habituelles ? Sans doute ! Car il fallait entraîner le visiteur dans une réflexion et une médiation sur l’imagination et plus précisément son centre de prédilection, le cerveau. Centre de toutes les émotions, des rapprochements et des dégagements de notre vie, le globe cérébral constitue le support au sens propre de bestiaires, mythes et archétypes réconciliant esprit et matières.

Est-ce la portée du dialogue esquissé au sens propre et figuré depuis des années avec le neurophysiologiste Giacomo Rizzolatti, qui a découvert des « neurones-miroirs » relais de l’imitation, l’empathie et la compassion ? Le trublion de la scène contemporaine expose la réalité de son expérience cognitive en congédiant les tentations mortifères pour des associations créatives qui les relient aux collections d’un musée d’histoire naturelle ou aux trésors de cabinets de curiosité, toutes traces d’une civilisation au destin incertain. Extinction ou expansion, Jan Fabre libère son cerveau même si la Vanité est omniprésente.

Ou bien est-ce le marbre de Carrare (matériau essentiel des œuvres exposées), qui donne au travail de l’artiste et au parcours du visiteur une dimension d’éternité en jouant des liens qu’il tisse avec l’histoire de l’art religieux, funéraire ou populaire ? Le mérite de cette exposition est de prospérer sur plusieurs registres : corps-cerveau, métaphore de l’émotion artistique, planète cerveau, celle de notre écosystème. Ici se réconcilient la pensée, la chair et la nature figée dans la pierre.

Faut-il brûler le cerveau de Jan Fabre ?

« Anthropologie d’une planète (modèle de pensée) » (2008) ouvre la porte à l’instable des sensations. Photo  © O. Olgan

Un corps-cerveau, héros et serviteur

Dès l’entrée les deux œuvres « Ma nation : l’imagination » et « Anthropologie d’une planète » ouvrent un parcours assumé par l’artiste en connaissance de cause :  l’imagination sera ludique, subjective, décalée et empathique (Fabre en appelle aux « cerveaux » de ses parents). Par ses multiples variations sur le cerveau-corps, l’oeuvre se relie aux débats scientifiques les plus pointus. A l’heure où les sciences cognitives prétendent – grâce à l’imagerie des neurotransmissions – expliquer l’essentiel de nos comportements, l’artiste revendique que les sentiments et les émotions restent largement incontrôlables, et que le cerveau est toujours libre de penser en dehors de toute boite ou déterminisme. Même si réflexes, références ou répliques ne sont jamais muettes. « L’artiste, nous dit Daniel Sibony dans sa contribution au catalogue, veut nous faire vivre une expérience entre le corps et la pensée, entre matière et mémoire, entre le temps et l’évènement. »

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Pieta I, II et III cour Giacometti entre ironie et réminiscence de la dramaturgie chrétienne Photo © O. Olgan

Comme avec la série de cinq « Pieta » (place Giacometti), Jan Fabre s’immisce avec ironie dans la grande dramaturgie chrétienne de la mort – qu’incarne si brillamment la parodie du marbre de Michel Ange – assumant le passage du monde sacré au monde profane, l’espérance en moins. En se mettant en scène à la place du Christ il détourne le message spirituel pour celui objectif de la Vanité, une « refiguration » de la mort en la pensant et la représentant autrement. D’aucun trouveront le rapprochement présomptueux. D’autres, comme Paul Ardenne, dans le Catalogue invoque les grandes œuvres cryptées : « Trop de sens, sans doute tue le sens, quand l’ignorance, qui s’insupporte elle-même et réclame de savoir, l’appelle et le féconde. »

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« Cerveaux » (Hommage à Jacques Cousteau) et « Une planète bleue avec sa galaxie (II). Photo © O. Olgan

L’abîme entre être et avoir un cerveau…

Cette jubilation de connotations fait toute la richesse de cette œuvre multiple décrite par les contributions qui nourrissent le catalogue, notamment celle d’Olivier Kaeppelin, commissaire et directeur de la Fondation : « Depuis 40 ans, Jan Fabre interroge nos existences, nos destins peuplés d’humanités surgissant des terres intérieures qui les enfantent et les dévorent, pour faire naître des sculptures, des installations et des dessins qui inventent des légendes habitées. Elles ont leurs héroïnes et leurs héros. Au désespoir, Jan Fabre cherche des solutions pour, au sein de la confusion, comprendre l’être pensant et son cerveau joueur. Il rejoint alors Alfred Jarry en grand maître qu’il est de « la science des solutions imaginaires ».»

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« Pietà V : Rêve miséricordieux » (2011) unifie « le trop humain et l’humain » selon Paul Ardenne. Photo © O. Olgan

… et entre concevoir et réaliser un marbre

A la fin du voyage, le cerveau, cet objet de chair et de sang qui semblait si obscène à cause de son éviction du corps apparaît plus familier. Plus qu’un objet autonome, presque un « sujet esthétique ».
Même si le visiteur ne peut s’empêcher de s’interroger sur la réalité de la réalisation artistique quand il lui est dit à l’entrée (au moins on ne le trompe pas !) que l’ensemble des marbres a été produit par des artisans – anonymes – sous la vigilance du concepteur. Ce qui s’appelle un retour du refoulé (de l’art contemporain), celui du geste créatif sur et dans la matière, pas seulement sur la table à dessin…

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‘Sacrum cerebrum’ I-XXIV : toutes les sculptures ont été réalisées sous la supervision de Favre. Photo © O. Olgan