Culture

François Morel vs Christophe Barbier, deux fous de théâtre et de bons mots

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 7 juin 2024

Gourmands du jeu et de mots, deux comédiens boulimiques reprennent leur spectacle dans une période trop sérieuse pour ne pas en rire. Précédant son ‘Mozart , mon amour‘ donné à 21h, Christophe Barbier relève le défi à 19h au Théâtre de Poche-Montparnasse jusqu’au 8 juillet, de faire ‘Le Tour du Théâtre en 80 minutes’  et nous plonger dans le paradoxe du comédien et des liens entre théâtre, religion et politique. François Morel termine une trilogie théâtrale débutée le 14 mai à La Scala Paris, par son hommage truculent à Raymond Devos. ‘J’ai des doutes’ brasse les meilleurs sketches du jongleur de mots avec truculence et ferveur jusqu’au 23 juin. Le théâtre nous tend un miroir, pour Olivier Olgan et l’intelligence sourd de la drôlerie.

Le Tour du théâtre en 80 minutes, de et avec Christophe Barbier (Théâtre de Poche Montparnasse)

Christophe Barbier vous prend par le col pour son Tour du théâtre en 80 minutes (Théâtre de Poche-Montparnasse) Photo Raphaëlle Gaillarde

Pendant que le spectateur pénètre dans la Petite Salle de Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Barbier est déjà à sa table de maquillage. Le temps que tous se placent, il achève de se préparer. Dès la plongée au noir, il surgit tel un ressort de sa chaise dans son élégant costume de gentilhomme du XVIIe pour nous saisir au col. Pendant plus de 80 minutes, il ne nous lâchera pas d’un verbe gourmand de bons mots et d’anecdotes sur l’art de la comédie en général, et du comédien en particulier. Il parle vite, comme si sa vie en dépendait. D’une langue recherchée et souvent fleurie, il nous plonge en apnée dans sa passion de toujours. Avant même d’être journaliste, il avait créé sa troupe à 17 ans !

Quatre-vingts minutes pour comprendre qu’entrer en scène n’est pas une question de vie ou de mort : c’est beaucoup plus important.
Christophe Barbier, note d’intention

« Parcourir en une heure l’histoire du théâtre, c’est traverser l’histoire tout court » veut nous convaincre le boulimique. Et il y réussit tant il a de choses à dire et à transmettre ! Ce spectacle crée en 2017 puise dans son monumental Dictionnaire amoureux du Théâtre (Plon, 2015) Plus de 1200 pages qui lui permet un voyage fécond, que dire une épopée ! Et dans cette cavalcade qui croise Molière, Louis Jouvet,  Dumas, Guitry, …  le hâbleur tantôt pétillant, tantôt caustique, est convainquant. Il connait son métier, pour nous faire rire d’une bonne formule mot dont il a le secret, ou nous charmer d’une astuce de professionnel, et même mine de rien nous faire réfléchir.

Christophe Barbier utilise tous les ressorts de la comédie pour Le Tour du théâtre en 80 minutes (Théâtre de Poche-Montparnasse) Photo Raphaëlle Gaillarde

Le théâtre donne, à la politique, l’éternité ; la politique offre, au théâtre, l’incandescence. Sans théâtre, la politique est vaine ; sans politique, le théâtre est court.

Car, une fois tous les aspects du métier abordés – du trac au rappel, du paradoxe à la condition du comédien, l’homme à l’écharpe rouge des plateaux télés – d’ailleurs elle réapparait subrepticement sur ses épaules – nous confie, plutôt déploie, tant il y met du cœur et de la raison le grande conviction de sa vie ; « la Grande histoire du théâtre est indéfec­tiblement liée à la politique, tant le pouvoir et la comédie ont partie liée ». Le récit – d’Antigone à Anouilh – prend une autre couleur, toujours haletante pour « raconter l’histoire du théâtre en France, c’est tendre un miroir aux spectateurs. »
D’ailleurs, il sait aussi les impliquer, ravis de constater que le comédien tient tant à son public.

« Il n’y a pas de mot « fin » dans un dictionnaire, aucun rideau ne tombe dans l’histoire du théâtre. Que résonnent les trois coups ! Ils sont la preuve que mon cœur bat. »
Christophe Barbier, dernière ligne de la préface du Dictionnaire amoureux du théâtre.

Nous sortons un peu sonné, mais nourri et porté de ce désir d’aimer et d’aller davantage au théâtre.

J’ai des doutes, de Raymond Devos, par François Morel, Scala Paris

François Morel en duo avec Antoine Sahler pour « J’ai des doutes » (Scala Paris) Photo Manuelle Toussaint

Bienvenue en « absurdie » devosienne ! Comment rendre hommage à l’un des jongleurs les plus dingues de la langue française ?  Surtout pour les moins de 20 ans qui n’ont pu le voir ni sur scène, ni à la télévision. Qui était Raymond Devos (1922-2006) ? La grand force de l’hommage de François Morel n’est pas de chercher à l’imiter, encore moins à l’égaler, mais d’être aussi fou que lui.

S’il reprend le même dispositif scénique, un musicien, à la fois complice et souffre-douleur, c’est pour mieux le subvertir et embarquer son audience dans un flot de calembours, de jeux de scènes comiques, d’apparitions poétiques ou spectaculaires, toutes les techniques traditionnelles du music-hall sont au rendez vous, avec une pointe d’effets spéciaux en prime.
Pour faire rire, mais pas seulement!

François Morel fait feu de tout bois dans ‘J’ai des doutes‘ (Scala Paris) Photo Manuelle Toussaintel

Totalement décomplexé par rapport au patrimoine scénique de Devos, François Morel prouve que – comme les grands chansons – les grands textes qui ne semblaient vivre que par leur auteur peuvent offrir une autre saveur, une autre dimension quand l’esprit est respecté.

De l’esprit, il en sourd pendant 80 minutes à flots continu, au rythme percutant de sketchs irrésistibles à base de jeux de mots ou de situations loufoques. C’est crépitant, trépidant pour sortir le spectateur de son quant à soi. C’est aussi touchant, voir émouvant quand des archives sonores font entendre la voix de celui qui s’était fait une raison – et en jouait avec espièglerie – que « le rire est le propre de l’homme ».

Peu importe que vous ne connaissez rien de Devos, « J’ai un doute » vous distillera une dose de bon humeur qui vous tiendra chaud longtemps, offre le recul nécessaire devant l’indigence de la langue d’aujourd’hui. Oui, Christophe Barbier a raison, le théâtre nous tend toujours un miroir …. Si ce n’est pas Politique !

Olivier Olgan

Informatiques pratiques

J’ai des doutes, de Raymond Devos, par François Morel

Jusqu’au 23 juin, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h, La Scala Paris, 13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris – Tél. : +33 (0)1 40 03 44 30Textes de, Raymond Devos, Avec François Morel accompagné par Antoine Sahler ou Romain Lemire
Musique Antoine Sahler – Assistant à la mise en scène Romain Lemire – Lumières Alain Paradis – Conception, fabrication et mise en jeu des marionnettes Johanna Ehlert et Matthieu Siefridt/ Blick Théâtre

Le Tour du théâtre en 80 minutes, de et avec Christophe Barbier
Jusqu’au 8 juillet 2024, le lundi à 19h, Théâtre de Poche-Montparnasse

texte

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