Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Exposition après exposition, l’artiste mexicaine Frida Kalho s’impose comme la véritable icône de l’art moderne, éclipsant notamment son mari Diego Rivera. Celle de Budapest le confirme, celle du V&A de Londres dédiée à ses objets personnels se consume dans le culte.

Loin des stéréotypes de l’artiste maudite

S’appuyant sur la somptueuse collection du Museo Dolores Olmedo de Mexico, l’exposition magnifiquement mise en scène de l’Hungarian National Gallery de Budapest procède de la construction progressive de Frida Kalho (1907-1954) comme artiste, comme femme et mexicaine, puis comme madone laïque, loin des stéréotypes de l’artiste maudite. Elle s’ouvre sur le portrait du photographe Nickolas Muray  et l’œuvre clé La Colonne brisée de 1944. D’emblée le visiteur plonge dans une vie où se mêle intimement biographie et œuvre, élans esthétiques (l’influence du surréalisme) et nationalistes (invention d’une mexicanité revendiquée), réalité (corps déchiré) et mythe (une identité nourrie d’images). Le parcours accentue l’analyse pertinente de Carlos Fuentes : « Elle montrait à tous que la souffrance ne pouvait altérer ni sa maladie, ni épuiser la pluralité de son être. »

Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Ma nourrice et moi, 1937 est associé à deux œuvres précolombiennes que Frida collectionnait passionnément avec Ribera © photo Olivier Olgan

La souffrance, le corps, la ville, le pays.

De salle en salle, le visiteur est interpellé par la souffrance qui abîme le corps (poliomyélite à 7 ans, accident de bus à 17 ans qui la laisse meurtrie) et la force de survie qui émane de sa peinture à travers un imaginaire exaspéré, naïf et exalté. Sa dynamique irrésistible de fabrique identitaire fusionne la tradition européenne des autoportraits biographiques des Rembrandt et Van Gogh (plus de 50) qui rythment sa quête artistique, à ses racines mexicaines panthéistes.
« Son œuvre est intérieure, certes, mais toujours mystérieusement proche du monde matériel qui l’entoure, celui des animaux, des fruits, des plantes de la terre et des cieux » écrit Carlos Fuentes dans son introduction au Journal de Frida. (…). Et de poursuivre : « Née avec la Révolution, Frida reflète et transcende cet événement central du Mexique du XXè siècle.(…) Le versant interne de cette rupture sanglante, c’est le domaine de Frida, déchirée de l’intérieur de son corps. Comme l’est le Mexique à l’extérieur. (…) Sa réalité, poursuit Fuentes, c’est son visage à elle, le temple de son corps brisé, l’âme qui lui reste. »

Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Natures mortes, synonymes de vitalité et de plaisirs peintes en 1951 et 1954 © photo Olivier Olgan

La construction d’une image et d’un personnage

Le parcours très didactique éclaire toutes les facettes d’une artiste explosive et rayonnante. Il montre la métamorphose de la souffrance en art, sa soif d’identité en images et s’enrichit de nombreuses archives, films et objets notamment précolombiens dont le couple était friand. Il ne cache rien des relations tumultueuses avec Diego Ribera son mentor, son mari, son aiguillon et parfois son abîme, de leurs engagements politiques, notamment communiste ; sans oublier leurs relations extraconjugales, attribuant à Frida une large cohorte d’amants comme Trotski (avec une vidéo saisissante) ou le photographe hongrois Nickolas Muray dont les photos très colorées ont contribué à façonner l’icône qu’elle devint à la fin de sa vie.

Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Quelques petites piqûres 1935, associé à Diego et moi 1944, deux faces de la relation Kalho/Ribera © Photo Olivier Olgan

Continuellement métamorphosée, les ressorts de la Fridamania

Aussi spectaculaires que les précédentes, les deux dernières salles rendent compte du phénomène qui transforma Frida en une véritable pop star planétaire. L’icône des minorités, l’anticapitaliste, la féministe engagée et libérée est devenue, à son corps défendant, un logo et une marque déposée. Le mélange de religiosité naïve et de références chicanos inspire ainsi les créateurs de mode (avec nombres de reprises dans les défilés), les graffeurs et les tatoueurs, autant de portes ouvertes aux dérives commerciales les plus farfelues.

Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Cinéma, télévision, défiles de mode, spectacles : l’image de Frida influence tous les créateurs © photo Olivier Olgan

Le culte de Frida au Victoria & Albert Museum de Londres

Si la vie de Frida Khalo et sa mythologie ont définitivement fusionné (entrainant la mise en arrière plan de Diego), le récit mis en scène par le musée Victoria & Albert de Londres conforte tous les excès d’un culte porté par une imagerie simpliste et d’un marketing très contemporain…. D’autant plus que les 200 objets personnels qu’il propose jamais sortis du Mexique n’ont été révélés qu’en 2004, une fois que fut ouverte la salle de bain scellée sur demande testamentaire de Ribera, soit cinquante ans après la mort de l’artiste en 1954.

Plus qu’à son art, seulement quelques toiles alibis sont exposées, l’exposition célèbre sans retenu le statut ‘es qualités’ de cette « sainte séculaire » que décrit si bien Carlos Fuentes : « Son goût de la toilette était lui aussi une forme d’humour, un fabuleux déguisement, l’expression d’une fascination de soi, érotique et théâtrale, mais également une invitation à imaginer le corps nu et souffrant que dissimulent les vêtements et à en découvrir les secrets. » Sauf qu’ici l’humour a disparu….
Le visiteur n’ignore plus rien de sa garde rode inspirées – mais aussi détournées de costumes traditionnels mexicains – des châles aux rebozos et autres holanes ou huipils – ainsi que de ses produits cosmétiques préférés comme le rouge à lèvres Everything’s Rosy de Revlon ou le Blush ‘Clear Red’… bref c’est la fabrique du mythe coté salle de bain…. bien accessoire au sens propre et figuré.

Frida Kalho à Budapest et Fridamania à Londres

Un excès de transparence ?

On peut se demander si tant de transparence contribue à mieux cerner le mystère Frida, si un tel fétichisme en rendant impossible la séparation de la femmes du personnage éclaire son art ? Nous sommes bien dans l’air du temps où la violation de l’intime et une imagerie exacerbée renforcent la popularité. Cela en dit plus de notre époque que de son art.  Et que si l’accès à l’artiste est aisé, cela ne signifie pas que sa compréhension le serait davantage… Dans cette perspective, on ne peut que saluer l’effort de Google Arts, de mettre en ligne la quasi totalité de cette œuvre magnétique, accompagnée de véritables éclairages d’historiens de l’art.