Gérard Caussé, l’alto défricheur

Il n’a été ni le premier virtuose à hisser l’alto à égalité avec le violon, ni le dernier tant une nouvelle génération d’instrumentistes va elle aussi transcender l’instrument. Gérard Caussé a pourtant été un passeur essentiel. Avec ses 35 créations et ses collaborations multiples faisant fi des générations.

« La marque de fabrique de l’alto n’est pas la mise en avant », glisse sereinement celui qui a dédié sa vie à sortir son instrument du complexe d’infériorité presque génétique dans la famille des cordes. Pour preuve : la création d’une classe au conservatoire dédiée « aux réfugiés de la clé de sol », comme dit joliment Gérard Caussé, ne date que de 1894 ! Alors que déjà, Mozart (la Symphonie concertante),  Schubert, Hummel (Sonate op5), Berlioz (Harold en Italie) en lui écrivant des chefs-d’œuvre consacraient le rôle central de l’alto.

L’alto, la voix intermédiaire

« C’est le quatuor qui lui a permis de ne pas disparaître, paradoxalement puisque l’alto est coincé entre deux violons. » Basé sur le modèle vocal, l’alto c’est la voix intermédiaire, à l’image du baryton plus sombre que le ténor et la basse, plus polyvalent aussi.  » Si l’alto sert souvent la soupe, poursuit en souriant l’ancien pilier des Quatuor Via Nova et Parrenin, il n’est pas seulement un accompagnateur, il parle a égalité. Tous les slaves – Janacek, Smetana, Borodine, et Chostakovitch – son Quatuor n°13 est un véritable concerto pour alto – ont adoré l’instrument.»

Très jeune, Caussé issu d’une famille qui pratique la musique – père baryton, frère chercheur à l’Ircam, sœur ainée violoniste – trouve sa voie musicale dans la valorisation d’un instrument que d’aucuns sous-estiment. Lui crânement n’hésite pas à dire mi goguenard, mi culotté que le violon n’est finalement qu’un petit alto! Pour glisser avec un certain panache qu’il demande de surcroit une vraie exigence physique.

Gérard Caussé, l’alto défricheur

alto signé Gasparo da Salò de 1560

L’alto (via la viole) est l’ancêtre des cordes

 » (…) le corps de cet instrument mesure entre trente-huit et quarante-trois centimètres, (…) sa technique de jeu correspond à celle du violon mais qu’il est plus difficile de le faire sonner de façon virtuose, (…) il existait au XVIIe siècle de nombreux altos de dimensions plus importantes qui répondaient à la nécessité d’un solide instrument ténor dans l’écriture pour cinq instruments à cordes telle qu’on la pratiquait à l’époque ; des instruments dont les parties ne descendaient jamais plus bas que le do, qui se jouaient sur le bras, se notaient en ut quatrième et ut troisième, et dont le plus connu est la viola medicea fabriquée par Stradivarius pour le duc de Toscane ; (…) avec la réduction à quatre parties de l’écriture pour cordes, au XVIIIe siècle, ces instruments avaient disparu, sauf l’alto violo dont les dimensions sont en principe trop réduites pour descendre jusqu’au do : d’où les nombreuses tentatives pour transformer l’alto, au XIXe siècle : le violon ténor de Dubois, le contralto de Vuillaume, la viola alta de Rotter, le violetto de Stelzner – instruments trop difficiles à jouer et qui ne se sont pas plus imposés que l’arpeggione auquel Franz Schubert a dédié une sonate qu’on interprète aujourd’hui au violoncelle »

(extrait) Richard Millet, La voix d’alto, Gallimard, 2001

Elargir le répertoire d’un instrument souvent sous estimé

Plus sérieusement, l’ancien soliste de l’Intercontemporain à sa création par Pierre Boulez a su susciter les compositeurs de son temps, et pas des moindres : Philippe Hersant, Michaël Levinas, Pascal Dusapin, Gérard Pesson, Hugues Dufour, sans oublier Dutilleux, Berio, Ligeti, Boulez (dont il a joué le Livre pour quatuor), Tippett sous la direction duquel il a enregistré le Triple Concerto pour violon, alto et violoncelle, Betsy Jonas ou Michèle Reverdy ou plus récemment le Double Concerto de Wolfgang Rihm pour alto et clarinette, avec l’Orchestre National de France, aux côtés de Michel Portal. Et ce n’est pas fini, à Colmar début avril, il interprètera aussi le Concerto pour alto « Bridge of light » de Keith Jarrett, une œuvre qui lui tient particulièrement à cœur.

Pour son 70e anniversaire il offre une véritable anthologie de son instrument

S’il est fier de cette anthologie du répertoire de son instrument, c’est d’abord parce qu’il constitue une histoire de famille et la fine fleur d’une génération d’artistes que Gérard Caussé a su rassembler et rester fidéle : la complice et amie trop tôt disparue Brigitte Engerer avec qui il joue la tragique et crépusculaire Sonate pour alto et piano de Chostakovitch, mais aussi les pianistes Jean-Philippe Collard, François-René Duchâble, et son professeur Jean Hubeau, les clarinettistes : Michel Portal, Paul Meyer, Walter Boeykens et les compères violonistes Augustin Dumay, Pierre Amoyal …. Cette amitié irradie ses enregistrements comme : la version de Harold en Italie de Berlioz avec Michel Plasson et l’Orchestre du Capitole de Toulouse, sa ville natale, la Suite hébraïque d’Ernest Bloch, réalisée avec l’Orchestre de la Suisse romande, un certain nombre de créations et, enfin, l’émouvante transcription des six Suites pour violoncelle de Bach avec les textes de Laurent Terzieff. « Jouer de l’alto, c’est le faire chanter, c’est me faire chanter » glisse ému Gérard Caussé.

Gérard Caussé, l’alto défricheur

Gérard CAUSSE Viola Legend The Erato years Warner Cassics

Toujours en mouvement pour promouvoir son instrument

Et il n’est pas près de s’installer dans la routine. Tant il conçoit sa pratique musicale comme un métier de générosité. Avec un credo : « on est responsable de l’histoire de son instrument ». Pour s’en convaincre, il suffit d’entendre son appel pour s’occuper de talents prometteurs en vue de les préparer aux Concours internationaux, ou sa volonté de jouer dans les lieux où la musique ne va pas comme les Concerts de Poche de Gisèle Magnian… Il est libre Gérard Caussé !