Karajan et la fin du CD

En fixant la taille du format initial du CD à 12 cm, Karajan a marqué l’histoire de l’enregistrement. En publiant le plus gros coffret jamais édité, son éditeur Universal DG renie l’inlassable quête de rayonnement musical d’un chef fou de technologie.

« Un véritable visionnaire qui exerça un quasi monopole sur la musique classique »
selon le critique Christian Merlin. Il était possédé par le rêve fou de définir et d’incarner l’art de la direction d’orchestre pour le plus grand nombre et si possible pour l’éternité. Pour réussir ce pari démiurgique, sa quête de la perfection musicale se conjuguait avec tous moyens technologiques et médiatiques à sa disposition, et si besoin en les anticipant. Inlassablement Herbert von Karajan (1908-1989) a enregistré, puis filmé ses interprétations dans tous les répertoires, recommençant dés qu’une innovation pouvait renforcer son image : de la création du 33T stéréo jusqu’à l’arrivée de l’enregistrement audio et vidéo numérique, en témoigne à chaque saut technologique, un nouveau cycle d’enregistrements des Symphonies de Beethoven…

Un legs discographique de 30 ans de collaboration dans un quasi meuble
Tout le long de sa prodigieuse carrière, Herbert von Karajan se retrouve à la pointe des innovations qui bouleversent l’enregistrement et la façon d’entendre de la musique : c’est même la durée de son enregistrement de la 9ème symphonie de Beethoven qui fixe la taille du CD (12cm) ! Alors que le CD est en plein déclin, Deutsche Grammophon son label pendant 30 ans (1959-1989) propose le (trop ?) monumental legs de l’intégrale des enregistrements en une édition strictement limitée et numérotée, comprenant 330 CD, 24 DVD et deux disques Blu-ray audio…. pour la modique somme de 885€ (un record là aussi). En d’autres termes, une quasi armoire – certes bourrée de trésors – mais déjà obsolète tant cet objet ne correspond plus ni au matériel hifi ni à l’écoute de la musique d’aujourd’hui.

Karajan et la fin du CD

Karajan – Complete Recordings on Deutsche Grammophon and Decca

Un beau coup marketing mais un contresens historique
Si l’éditeur pourtant historique croit s’inscrire dans l’utopie titanesque du chef en revendiquant fièrement ‘le plus grand coffret de l’histoire’, il le trahit aussi en privilégiant un support d’hier et de surcroît dans un écrin qui fleure bon l’étagère d’antan ‘en fibre de cuir’. Le meilleur hommage pour ce champion du numérique aurait été de proposer son ‘testament’ avec la technologie d’aujourd’hui, un accès haute définition 24 bit/96kHz sur les grandes plateformes de streaming accompagné rêvons comme le chef l’aurait exigé d’un appareil critique audio-vidéo interactif voire en réalité augmentée. Reviens Karajan ils sont devenus fous !

Que reste-t-il de ce géant prométhéen près de 30 ans après sa mort ?
Une icône faite d’ombre et de lumière encore contestée aujourd’hui, « une synthèse entre la clarté latine de Toscanini et le fondu germanique de Furtwangler, selon Christian Merlin qui précise, un sens unique de la beauté sonore, une perception aiguë de la précision rythmique comme de la ligne de chant. » Mais aussi un étrange mélange de businessman au fait des techniques, de jet-setter, et de commandeur aux exigences anachroniques dans ses excès de contrôle comme d’universalité. L’image fanée d’un rêve de pouvoir absolu battu en brèche par l’émergence d’une salutaire démocratisation des orchestres. Une quête d’un son parfait bousculée par les recherches abouties et convaincantes des trublions baroques. Enfin et c’est l’essentiel un plaisir d’écoute renouvelée de quelques références discographiques avec les plus grands solistes de son temps gravées pour l’éternité.