Kupka, un abstrait si concret

La rétrospective Kupka au Grand Palais confirme que le temps fait décidément son œuvre, en plaçant enfin ce grand peintre tchèque au tout premier plan du XXème siècle et en pionnier de l’abstraction. D’une abstraction dont il a montré quelle était tout sauf « abstraite » : qu’elle était au cœur de notre œil comme de toutes les formes de matière.

Kupka, un abstrait si concret

František Kupka. La Petite fille au ballon. 1908 © Adagp, Paris 2018 © Centre Pompidou, MNAM / CCI, Dist. Rmn-Grand Palais / DR

Il n’est pas mauvais de se souvenir de ce qui arrêtait notre pas devant l’œuvre d’un artiste, au début ; c’est ce qui nous a fait ensuite chercher à comprendre pourquoi ; de là, nous y sommes entrés en connaissance de cause – et de nous-même au passage. Ainsi, pour l’artiste tchèque Frantisek Kupka, j’ai fini par estimer, en reconsidérant l’histoire trop établie de l’art du XXème siècle (voir mon livre, Comédie de la Critique), qu’il était certes reconnu mais insuffisamment, qu’il était peut-être le plus grand des abstraits, et même le premier par rapport à celui qui est labellisé comme tel, Kandinsky. Quel bonheur rétrospectif de constater que c’est enfin confirmé par tous les commentateurs de la (fort belle) rétrospective que nous offre le Grand Palais ! Mais cette intuition m’était venue d’une impression initiale dont le flou m’embarrassait : « Son abstraction à lui n’est pas gratuite », me disais-je à chaque fois.

Kupka, un abstrait si concret

František Kupka. Plans par couleurs (Femme dans les triangles). 1910-1911 © Adagp, Paris 2018 © Centre Pompidou, MNAM / CCI, Dist. Rmn-Grand Palais / Photo Philippe Migeat

Une abstraction qui n’en a pas l’air ?…

 Gratuite ? Par rapport à quoi, par rapport à qui ? D’autant que j’aimais l’œuvre de Kandinsky, qui nous enveloppe d’une spiritualité si musicale, et les toiles de couleur bue par le vide où nous fait plonger Mark Rothko – et lui avec… Enigme de son suicide au faîte de la gloire, tout comme celui de Nicolas de Staël qui lui aussi s’est jeté dans le vide ; tout comme la mort recherchée par Jackson Pollock via l’alcool : tous trois dans un intervalle rapproché (1970, 1956, 1957, dans l’ordre où je les mentionne), comme s’ils sentaient, ces Prométhées, qu’ils avaient fait rendre à l’abstraction tout ce qu’elle pouvait rendre, en peinture s’entend… La peinture de Kupka donne le vertige et nous fait plonger aussi, mais dans quoi ? Dans tous les possibles de l’abstraction.

Kupka, un abstrait si concret

František Kupka – Printemps cosmique II. 1911-1920 © Adagp, Paris 2018 © National Gallery in Prague 2018

« L’abstraction ? Rien que du concret. » Mark Rothko

Et c’est ce qui explique pourquoi on donna l’antériorité à Kandinsky qui, en réalité, antidata sa première toile abstraite à 1910, alors que cette année-là Kupka esquissait ses Amorpha, mais se reprocha ce titre, fort intelligemment et c’est la clé : il jugea que non, ce qu’il découvrait n’était pas a-morphologique, pas « sans forme », mais révélait au contraire le cœur des formes, de l’espace. Et, du coup, tout s’éclaire : en balisant toute l’œuvre qu’il va développer jusqu’à sa mort, on constate qu’elle dévoile la structure interne de tous les concrets possibles de la matière, un à un : morphologique, végétal, minéral, mécanique, dynamique, cosmique. Autrement dit : l’abstraction ? c’est la racine de tous les espaces.
Voilà qui n’est pas abstrait en effet. Ni « gratuit »…

Kupka, un abstrait si concret

František Kupka, La Montée, 1922-1923 © Adagp, Paris 2018 © The Albertina Museum, Vienna. The
Batliner Collection