Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

L’histoire de l’art est injuste avec Andrea del Verrocchio (1435-1488). Avec une première rétrospective, Florence réhabilite enfin le maître de Léonard de Vinci, mais aussi de Pérugin, Botticelli, Ghirlandaio ou des frères Pollaiuolo. Plongée au cœur d’un atelier phare de l’esthétique, charnière entre le Quattrocento et le Cinquecento (Palazzo Strozzi, jusqu’au 14 juillet).

Un parcours dans Florence

En célébrant enfin Andrea del Verrocchio (1435-1488), orfèvre et peintre en titre des Médicis, Florence met en lumière celui qui a formé nombre de génies de la Renaissance dont Léonard de Vinci. Invitant à parcourir la ville, les quelques 120 objets d’art, peintures, sculptures, dessins dont la moitié venant du monde entier, sont répartis dans deux musées emblématiques, le Palais Strozzi et le Musée national du Bargello, mais aussi la Sacristie de San Lorenzo et les Offices.
Cette première rétrospective ‘mondiale’– et l‘indispensable catalogue, première véritable monographie – sur l’artiste, signée des commissaires Francesco Caglioti et Andrea de Marchi est magnifiquement mise en scène. Le parcours par thèmes – bustes féminins, héros antiques, Madones, drapés, figures du Christ… – permet d’apprécier et de comparer le travail du maître avec celui de ses élèves. Il tente aussi de sortir de la confusion des attributions des œuvres, dont Verrocchio a souvent pâti. Les deux commissaires essaient ainsi de lui rendre justice comme pour le «Tobie et l’Ange» de la National Gallery confirmé de Verrocchio. Il n’empêche, l’exposition offre un scoop mondial en confirmant l’attribution à Vinci d’une Madone modelée.

Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

100% Léonard ? 500e anniversaire oblige peut-être un peu… La Madone abritée au V & A de Londres est rendue à Léonard. Loin de clore les débats. Si l’attribution est confirmée dès 1899, elle fut rejetée en 1949 au profit de l’artiste Antonio Rossellino. Photo © Olivier Olgan

L’esthétique des Médicis

Le co-commissaire Francesco Caglioti n’hésite pas à affirmer que « Verrocchio est le responsable du langage esthétique des Médicis». La force de la rétrospective est de montrer non seulement le génie individuel d’un maître dont il reste hélas peu d’œuvres, mais comment sa direction d’atelier a inspiré, appuyé et révélé toute une génération. Son esthétique influencera tous ses élèves : « Donatello avait introduit la vie dans ses œuvres. Verrocchio y ajoute une pointe de sophistication et d’artifice, qui va se répandre comme une traînée de poudre » complète le co-commissaire Andrea de Marchi.

Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

Pour son David Triomphant, la légende veut que Verrocchio ait pris comme modèle Léonard au sommet de sa beauté adolescente et qui sourit déjà comme Mona Lisa. Photo © Olivier Olgan

Une relation filiale avec son élève

La rétrospective balaye au passage la légende vivace d’un Vinci autodidacte. Peut-on toujours parler d’un ‘autodidacte’ quand celui-ci, placé à 12 ans par son père dans l’un des plus actifs ateliers de Florence, prend son indépendance à 20 ans, une fois inscrit dans le registre rouge de la guilde des peintres ?
Pour le génial apprenti, Verrocchio fut sans nul doute, et dans le meilleur sens du terme, un mentor, mais aussi un père, un aiguillon, un guide capable d’éveiller et d’épanouir ses capacités pluridisciplinaires.
Hélas, c’est à Vasari (1511 – 1574), le premier historien d’art et biographe des peintres de la Renaissance, que l’on doit la relégation du maître dans l’ombre de l’élève…. Que Vinci résumera d’une phrase laconique : « Médiocre est l’élève qui ne dépasse pas son maître

Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

Verrocchio associe Léonard au Baptême du Christ, commande des moines du couvent de San Salvi, désormais aux Offices. Photo © Olivier Olgan

L’atelier, véritable laboratoire polytechnique

Formé par Donatello, Verrocchio était un artiste polyvalent, orfèvre, céramiste, sculpteur, peintre, décorateur, et pour certaines commandes architecte ! Son atelier prospère se développe comme un véritable laboratoire polytechnique : de la métallurgie (or et bronze) à la mécanique, en passant par l’étude du drapé et de la perspective. Les méthodes d’apprentissage sont elles aussi innovantes : Verrocchio associe ses apprentis à toutes ses commandes et s’appuie sur leur génie pour mieux les réaliser. Ce goût du travail collectif explique sa relégation dans l’ombre de ses élèves. L’exposition évoque ainsi la main de Léonard dans La Résurrection (terre cuite), dans David triomphant (bronze), mais aussi dans Tombeau de Jean et Pierre de Médicis dans la Sacristie de San Lorenzo sans oublier son rôle dans la conception du système qui permettra de hisser la sphère de bronze au sommet de la lanterne du dôme de la cathédrale. Andrea del Verrocchio sut ainsi intégrer le génie de son apprenti au risque d’être oublié par l’histoire !

Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

Dans ses sculptures du Christ (Barcello), Verrocchio change l’expression du Christ, qu’il rend plus serein, rayonnant et miséricordieux, suivi ensuite par ses élèves Photo © Olivier Olgan

L’indispensable héritage verrocchien

Pour les commissaires de l’exposition, ce travail d’atelier fut le creuset de cette « maniera moderna », ce style supérieur aux modèles de l’Antiquité et à la nature elle-même qui bouscula les canons de l’art antérieur. Le parcours proposé étaye ce changement. Des premières salles du Palais Strozzi dédiées aux bustes de beautés et aux héros classiques, aux bustes de Christ et aux crucifix proposés au Bargello, les figures deviennent plus humaines, la délicatesse des détails et l’expression des sentiments saisissent le regard et émeuvent.
De nouvelles représentations, travaillées inlassablement, s’imposent ensuite en icône comme La Vierge à l’enfant où le Christ est mis en avant sur son balcon dans un halo de tendresse au fond lumineux de ciel toscan. L’installation côte à côte des œuvres de Verrocchio avec celles dues au Pérugin, à Amelia, à Filippo Lippi ou à Botticelli s’éclairent mutuellement et soulignent la force esthétique de Verrocchio.

A ce titre, le travail de l’atelier sur le drapé est exemplaire de la place charnière de Verrocchio entre deux périodes clés de l’histoire de l’art en général, entre le Quattrocento encore épris de mythes et de mystères, et le Cinquecento qui place l’humanisme au centre. D’un côté, le drapé se joue de la présence, du caractère, de l’autre, de la fusion inséparable « du visible et du caché, de la présence et de l’absence, de l’apparition et de la disparition » (Nadine Vasseur), ce fameux ‘sfumato’ qui sera la marque de fabrique de Léonard.

Le maître Verrocchio sort de l’ombre de son élève, Léonard de Vinci

La recherche de la lumière sur le pli fut un enjeu clé où chacun définissait son esthétique. Le dessin de Verrocchio est entouré de deux Vinci. Photo © Olivier Olgan