Le temps qui passe, la France qui change, de Jean-François Sirinelli (Odile Jacob)

« Longtemps, les Français se sont couchés de bonne heure, avant que la télévision vienne s’installer dans leur vie » Avec humour communicatif, le savoureux calendrier de l’ « avant » de Jean-François égrène en 49 chapitres, la « bande son d’un monde qui fut et qui n’est presque plus ». Loin de l’aridité d’un essai universitaire, l’auteur d’un « monde que nous avons perdu » (Tallandier, 2021) a choisi le ton des instantanées des « Mythologies »  de Barthes. Sa réflexion décomplexée  sur une ‘pop culture » consensuelle offre de multiples tiroirs certains à double fonds, et croque le « processus de capillarité par lesquels le monde d’avant se rappelle régulièrement à nous ». Fuyant tout snobisme, ses ‘Echos du monde d’avant’  (Odile Jacob) est une gourmande façon de croquer nos émotions de façon délicate et brillante.

 

D’un monde à l’autre par la volatilité d’une bande son

Je me suis efforcé de recueillir les échos du monde ancien portés par l’image et le son.

Guy Lux, Claude Sautet, Sardou, Sophie Marceau, Claude François, Tapie… La cinquantaine d’ « arrêts sur images » de Jean-François Sirinelli réussit à capter avec gourmandise les bulles émotionnelles d’une culture populaire partagée du « monde d’avant ». L’historien rappelle  qu’elles remontent par intermittence dans notre mémoire collective, elles surnagent malgré l’accélération des images et des sons depuis les années 1950.  Et résistent à la fragmentation « façon puzzle » du tsunami internet et des réseaux sociaux.
La « bande son » de l’historien s’étoffe chapitre après chapitre pour croquer une « histoire de l’intermittence du souvenir » (…) constituée « d’indéniables indicateurs d’intensité tout autant pour les vibrations de l’air du temps que pour des évolutions plus profondes alors à l’œuvre ».

Au XIXe siècle, on nous promettait l’eau et le gaz à tous les étages. L’un des phénomènes massifs du XXe siècle, c’est l’image et le son à tous les étages. (..) Mais l’arrivée à domicile de la radio, dans les années 1930, et celle de la télé, dans les années 1950-1960, ont constitué une révolution dans l’histoire de l’humanité.

Un album savoureux d’un pop culture collective

Son calendrier de l' »avant » aussi ludique que profond, pas plus facile à résumer que l’air du temps, dessinent trois perspectives à méditer : l’importance des « cultures populaires sensibles », il ne sert à rien d’opposer Sardou à Armanet,  La Boum à Camping pour capter (et respecter) les mutations  de l’environnement sensoriel des Français. L’ analyse reste d’autant plus délicate qu’elles se fragmentent dans le nuage numérique,  leur consommation est désormais individuelle en « silos » dopées par les algorithmes fermés des réseaux sociaux. Des réminiscences flottent malgré dans l’air du temps, car elles offrent une bouée, aux inquiétudes de l’époque.

La fin de la mémoire collective ?

A l’’économie triomphante « de l’attention individuelle » (qui consiste à capter par tous les moyens le temps de cerveau disponible) répond une économie « de la mémoire collective, agrégation d’empreintes durables et d’autres plus fugaces » avec « des valeurs à la hausse et d’autres à la baisse », et avec, par le jeu du frottement des générations  « des déclins mémoriels, mais aussi également de possibles résurgences ».

Signe d’espérance, une culture collective – nationale voir planétaire- s’infuser, d’une coté avec les plateformes culturelles, Netflix en tête, qui aurait parier sur le succès de Lupin ?  et de l’autre, avec l’urgence humanitaires, de la reconnaissance des droits de la femme, aux réponses collectives au dérèglement climatique.
Peut – être le prétexte d’une nouvelle « bande son »  d’un monde qui change !

#Olivier Olgan