L’homme photographique, héros et avatar d’aujourd’hui

Ce que peut la photographie, ce qu’elle nous fait et ce qu’elle fait de nous. Dans un livre éclairant, Michel Frizot, l’un des meilleurs historiens de l’image restitue tous les enjeux de « l’homo photographicus », cette humanité qui « s’invente » sous l’emprise de la photographie.

Cerner la nature de la photographie

Comment reconnait-on un grand livre de référence ?
– Quand il apporte un regard limpide et un recul d’historien sur un phénomène complexe et omniprésent dans nos existences. « L’espèce humaine est désormais très largement « de culture photographique », qui porte toute l’ambiguïté d’un processus adossé à un appareil donnant l’illusion d’enregistrer les choses réelles telles que nous les voyons, alors qu’il extrait, fragmente, isole, altère, dénature et se prête en outre à toutes les manipulations ultérieures (devenues aujourd’hui « numériques »). »
– Quand il est indispensable aux amateurs de photographies, mais aussi à ceux qui se préoccupent des mutations actuelles de notre regard : « L’homme photographique est la résultante des écarts entre le photographique et l’humain, entre un dispositif soumis à des critères de physique et l’exercice de l’œil, du cerveau, de nos facultés biologiques ».
– Quand il revient aux fondamentaux d’un art autonome avec brio et clarté en s’appuyant sur les techniques et pratiques qui font la singularité de la photographie : « l’usage d’appareils contenant une surface photosensible, le rôle de celui qui actionne le dispositif, l’arbitrage et la médiation du regard. »

Sans oublier Walter Benjamin, Roland Barthes ou Susan Sontag

Cette somme si pertinente sur cette « interface photosensible » plus ou moins déformante entre le monde et nous, rejoint les quelques grands livres sur le sujet : de Walter Benjamin avec L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique (1935) à Roland Barthes et La chambre claire (1979), en passant par Susan Sontag, Sur la photographie (1977).

L’homme photographique, héros et avatar d’aujourd’hui

Le vrai Paris d’après des vues de films de Kirsanoff montage dans Film-Photos wie noch nie 1929. Edt Hazan Photo © DR

Toute photographie fait énigme pour le regard

Si Michel Frizot est l’un des meilleurs spécialistes français de cet art (il lui a consacré l’essentiel de sa vie comme chercheur émérite au CNRS, enseignant sur l’histoire et la théorie de la photographie à Paris IV, à l’Ecole du Louvre et à l’EHESS, et comme commissaire d’expositions) il considère que « toute photographie fait énigme pour le regard ». Durant toute sa carrière il n’a cessé de tenter d’en percer la nature comme en témoigne cette anthologie de 32 textes (écris sur une trentaine d’années de recherches) qui au fil des nombreux enjeux abordés finit par définir un « homme photographique » comme étant « l’individu dont l’imaginaire est modelé par les principes photographiques de saisie immédiate, de mise en mémoire, de sensibilité lumineuse, de facilité d’autoreprésentation, entre autres. »

L’homme photographique, héros et avatar d’aujourd’hui

Eclairs saisis en pose anonyme vers 1910. Edt Hazan Photo © DR

L’insertion de l’homme dans un imaginaire du regard

L’imposant ouvrage de près de six cents pages pourrait inquiéter. Il n’en est rien par sa forme même ; l’anthologie n’exige pas forcément une lecture linéaire. Par la clarté de l’écriture et la qualité des illustrations. Enfin, par la pluridisciplinarité de l’auteur, qui associe autant qu’il les confronte les aspects techniques, culturels et esthétiques du « fait photographique ».

L’humanité sous l’emprise photosensible

Par les capacités exceptionnelles du procédé technique, l’auteur revendique qu’on ne peut séparer le procédé photographique de la formation et de l’empreinte d’une image du réel, ni de sa mécanique, ni de l’œil qui cadre et saisit le réel, ni du regardant. Bref ! la surface plane photosensible a mis l’humanité sous son emprise pour en faire le médium privilégié de la moindre relation humaine : « L’image photographique qui loin d’être un décalque apparemment mécanique d’une réalité matérielle, résulte de projections mentales et de capacités opératoires, de décisions individuelles et de finalités sociales. »  Ne pas oublier donc que la photographie loin d’être transparente et uniformément lisible par tous suscite au contraire l’équivoque et la perplexité.

L’homme photographique, héros et avatar d’aujourd’hui

Edward Munch, Autoportrait à la Marat. Clinique du Dr. Jacobson’s, Copenhage (1908-1909)

C’est la photographie qui nous prend

Toutes les facettes de la photographie sont abordées en textes courts et denses à travers trois grands enjeux : Le dispositif photographique (Qui a peur des photons ? Le nom de la photographie, le régime photographique vecteur de la modernité, etc.). L’opérateur et la prise de vue (Photographies : des pratiques et des intervenants, Les photographies de Brancusi une sculpture de la surface, etc.). Regards et regardeurs (Invention de l’homme par la photographie, Rodin la translation photographique, Ce que je vois de ce que je sais, etc). L’auteur démontre que la photographie oblige à transposer les critères artistiques dans son propre système.

Au-delà du rôle clé du dispositif technique, le conditionnement humain des opérations photographiques, la force de cette somme – à lire et à relire – tient à la sérendipité active des digressions en prise avec l’art : sur le rapport de la photographie avec la sculpture (Rodin, Brancusi), avec la peinture (Munch, Bacon, …), la brève et rencontre de la photo et du cinéma à la fin des années 1920, l’éthique « du sujet photographié qui se révèle être le véritable auteur indirect de sa propre photographie ». Penser la photographie afin d’éviter deux écueils une classification et une muséification excessives et engager une exigence du regard.

L’homme photographique, héros et avatar d’aujourd’hui

Photos trouvées. Edt Hazan Photo © DR