L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

Le fonds photographique d’Howard Greenberg, collectionneur et marchant, est exposé, jusqu’au 16 juin 2019, au Campredon Centre d’art à l’Isle-sur-la-Sorgue. Anne Morin, la commissaire de l’exposition, a choisi de jouer l’association subjective de 120 images pour constituer un ‘musée imaginaire’ de la photographie du XXe siècle et proposer une histoire buissonnière et transversale d’un regard.

L’exposition « De l’archive à l’histoire » s’ouvre dès le vestibule du magnifique hôtel particulier Donadéï de Campredon par une citation de Bernard Noël, tirée de son Journal du Regard : « L’invisible commence dans l’œil. Il contient le pendant de l’espace extérieur, c’est-à-dire notre espace intérieur. De l’un à l’autre, le regard se fait passeur. »
Elle donne le ton, très subjectif, de cet accrochage exceptionnel provenant des archives de la galerie américaine, située à New York, fondée par l’un des plus grands experts et marchands, Howard Greenberg, figure incontournable de la scène photographique internationale.

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

W. Evans, L’appartement d’Evans (NY 1960) / W. Eggleston, sans titre (1984) Photo © Olivier Olgan

Le ‘musée imaginaire’ de l’Histoire de la Photographie 1900 – 2006

Après avoir plongée trois jours durant dans les trésors de la galerie, qui rassemble pas moins de 30 000 tirages qui s’étendent sur plus d’un siècle, Anne Morin, la commissaire, a eu carte blanche de la part du collectionneur-marchand américain. Il en ressort une sélection d’une subjectivité totalement assumée dont nous sommes averti dès la première salle : « L’exposition-collection que nous présentons s’est élaborée un peu à la manière d’un Cadavre Exquis, jeu littéraire inventé par les surréalistes, Jacques Prévert et Yves Tanguy, et dont Georges Bataille dira “qu’il est la plus parfaite illustration de l’esprit.” Tour à tour, chacune des images se juxtapose les unes aux autres, se contredit parfois, s’embrasse ou se regarde en face. Elles finissent par former ce “Musée Imaginaire” dont parle André Malraux, car chacune d’elle, par la présence des autres, se métamorphose et raconte ensemble autre chose. »

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

A.Eisnstaedt Filles de métayers le long de la route (1937) – L.Faurer Bus#7 Times Squares (1948). Photo © Olivier Olgan

112 clichés de 63 auteurs photographes

Difficile, dés lors, de résumer un parcours aussi dense et long. Le tirage le plus ancien – signé d’Eugène Atget – date de 1900 ; le plus récent, un Polaroïd unique d’Araki, a été réalisé en 2006. Des modernistes de l’école tchèque (Drtikol, Rössler, Funke), aux photographes de la FSA (Lange, Evans) en passant par les humanistes (Hine, Seymour) ou les maîtres américains (Callahan, Frank, Winogrand), c’est une histoire personnelle et transversale de la photographie qui est racontée. « Ses images font l’école buissonnière, insiste non sans humour Anne Morin, elles empruntent des chemins de traverse, elles quittent leur passeur et s’en vont s’installer dans une sorte de musée imaginaire. C’est une narration, une histoire faite d’instants disparates : un nouveau récit où la photographie se raconte de l’intérieur – et génère des passages, des géographies, des entre-deux où circule la pensée. »

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

Jeux de masques. H. Levitt New York City (1940) / R.E Meatyard Romance de Ambroise Rose (1962). Photo © Olivier Olgan

Un parcours dépouillé de tout accessoire critique

« Chaque image est le début d’une histoire » glisse joliment la commissaire assumant que celles qui la côtoient peut la contredire, ou lui faire écho, l’enrichir ou en atténuer la portée. D’autant que le visiteur ne peut se réfugier dans de copieux cartels; seuls sont mentionnés le nom, le titre et la nature du tirage… toujours admirable. A chacun de faire travailler son imagination, sa culture ou ses souvenirs. Les clichés les plus célèbres que nos yeux ont en mémoire (Horst, Capa, Ray) côtoient des surprises (Meyerowitz, Evans, Eggleston,…); les rapprochements jouent sur toute la palette de l’émotion, et de secrètes ramifications.
Dans chaque salle, un cartel rassemble une brève biographie de tous les artistes associés.

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

Joel Meyerowitz Provincetown (1976) – Crépuscule (1977). Photo © Olivier Olgan

Un maître regard découvreur

L’aventure esthétique d’Howard Greenberg débute en 1977, lorsque le photojournaliste indépendant d’alors fonde le Center of Photography à Woodstock, près de New York. En 1981, Greenberg ouvre Photofind, un lieu d’exposition et de vente non commercial, avant de s’installer dans le quartier SoHo à New York en 1986 pour y inaugurer une galerie portant son nom. Depuis 40 ans, il s’impose comme un des meilleurs ‘œil’ et conseil d’un art qu’il ne cesse de promouvoir, révélant de nombreux artistes et institutionnalisant la photo, reconnue dès lors comme une partie intégrante de l’art, patrimonial et contemporain au sien des grandes collections et des musées.
Par ses choix, loin de toute considération intéressée, Anne Morin brosse un portrait d’un œil sans parti pris ni chapelle, et d’illustrer à sa manière la profession de foi de cet esthète : « Parmi les milliards de photos qui ont été réalisées depuis cent cinquante ans, c’est pourtant rare de se retrouver face à un morceau de papier qui vous touche profondément, qui vous emmène ailleurs. Cette émotion est simplement indescriptible, mais lorsqu’elle se produit, je tombe amoureux du tirage que je regarde. C’est ce que j’appelle la magie. »

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

Chaque salle offre des associations surprenantes et brosse le portrait d’un collectionneur d’une rare curiosité. Photo © Olivier Olgan

La force poétique de tirages originaux

Cette magie opère grâce à la qualité inouïe des tirages, pour l’essentiel en noir et blanc, parfaitement mis en valeur par un éclairage approprié. Une fascination accompagne le visiteur tout au long de la visite qui court sur trois étages. « C’est un nouveau récit où la photographie se raconte de l’intérieur », avait averti à l’entrée la commissaire. Il affiche ici en deux approches : l’utilisation expérimentale de la photographie qui s’interroge comme médium et, à l’opposé, l’utilisation documentaire, portée par sa fonction d’enregistrement du réel. « Cette dualité aux apparences inconciliables, insiste Anne Morin prend corps cependant au sein de cette collection, grâce à l’acuité d’un regard passionné et curieux, qui laisse une large place à la découverte des figures, longtemps négligées, de la scène new yorkaise d’après-guerre : les photographes de la Photo League et de la New York School (Abbott, Liebling, Faurer, Friedlander, Model) ».
La réussite de cet accrochage exceptionnel en Europe – la collection personnel d’Howard Greenberg est désormais au Museum of Fine Arts de Boston – est d’offrir une nouvelle vision et une relecture de l’histoire de la photographie.

L’immense patrimoine photographique d’Howard Greenberg

E.Steichen Nocturne (Versailles) – E.Smith Paysage japonais vu du train (1961) Photo © Olivier Olgan