Lubaina Himid représente l’identité symbolique des esclaves

Plus qu’une semaine pour découvrir au CAPC de Bordeaux, l’un des anciens ports les plus actifs dans le commerce triangulaire, l’installation « Naming the Money » de Lubaina Himid jusqu’au 20 février 2020. La plasticienne figure de proue du mouvement British Black Art y interroge l’identité et la valeur des esclaves grâce à une réhabilitation civile et poétique.

Lubaina Himid représente l’identité symbolique des esclaves

The Painter. My name Nailah. The call me Polly. I used to paint the head dresses. Now I paint their portraites. But I have their thankds. Photo © Régine Glass

L’esclave noir, un faire-valoir anonyme du statut social de son maitre

En montrant l’invisible inscrit dans le statutairement admis, l’art actionne nos capacités critiques, interroge nos valeurs les plus ancrées, pour toucher au plus profond – voir bousculer – notre histoire. L’installation « Naming The Money » de Lubaina Himid par l’émotion qu’elle procure y contribue sans crier gare. Son œuvre – créée en 2004 – se consacre aux esclaves africains, ces hommes, femmes et enfants qui faisaient la renommée et le patrimoine de leurs maitres. De ces « faire valoir » indispensables au statut social de leurs propriétaires, la figure de proue du Bristish Black Art nous livre une réflexion profonde, haute en couleur et en émotion sur la valeur de l’humanité.

Lubaina Himid représente l’identité symbolique des esclaves

The Map-maker : My name is Hoatiti. They call me Jack. I used to explore caves. Now I dig tunnels. But I have the earth. Photo © Régine Glass

Un retour sur un passé oublié

Pour accueillir, il n’y a pas, de lieu mieux indiqué que Bordeaux et son Musée d’Art Contemporain (CAPC), situé dans un ancien dépôt construit en 1824 quelques années après l’abolition officielle de la traite négrière, dédié aux denrées coloniales – café, rhum, coton, vin, épices, cacao, morue – qui firent la fortune des négociants bordelais.
Le visiteur y découvre une centaine de silhouettes en contreplaqué et peintes d’habits traditionnels, arborant les insignes de leurs activités. Tirées de leur ancien décor, Lubaina imagine leur identité et leur ancien métier avant d’embrasser leur invisibilité sur la face recto de la silhouette.

Lubaina Himid représente l’identité symbolique des esclaves

The Map-Maker. My name is Gowan. They call me Jack. I uses to find rivers. Now  I build walls. But I love birdsong. Photo © Régine Glass

Le modèle noir comme marqueur social et esthétique

Rendre visible la figure africaine trop souvent anonyme, la spectaculaire installation qui permet au visiteur de déambuler au milieu de figures dénommées poursuit et nourrit la réflexion sur la représentation de l’esclave comme marqueur social. Elle prolonge la magnifique exposition sur le modèle noir (de Géricault à Matisse) en 2019 au Musée d’Orsay, puis au Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre. La multiplication de l’icone noire dans les ateliers à partir de la Révolution a participé à l’émancipation progressive de cette humanité « invisible ». Trois figures sont désormais bien identifiées  : le Portrait d’une Négresse du peintre Marie-Guillemine Benoist au Louvre, est enfin devenu avec l’exposition d’ Orsay Portrait de Madeleine, une domestique travaillant pour des parents de l’artiste; Joseph, le natif de Saint-Domingue, portraituré et hissé en haut du mat du Radeau de la Méduse par Géricault devient, en 1832, l’un des trois modèles masculins salariés par l’École des Beaux-arts; Laure enfin, modèle occasionnel, probablement couturière ou blanchisseuse devient une figure centrale de la scandaleuse Olympia et de La Négresse de Manet.

Un travail de mémoire

Par son travail à taille humaine, à la mise en scène fascinante, Lubaina donne un écho extrêmement puissant à ces portraits imaginaires. Comme une renaissance, le baptême de leurs noms est accompagné par une bande sonore sur des airs de worksong ou de jazz. Ces auras sonores retentissent de façon syllabique dans cet immense espace recomposé pour créer une ode à la mémoire de ces africains déplacés contre leur volonté. Cette actualité nous saisit et nous rattrape. Au recto de chaque silhouette une étiquette blanche nous apprend le nouveau nom et le nouveau métier de ces personnes, ainsi que leur valeur marchande…. Invariablement estimée à 0.00£.

Lubaina Himid représente l’identité symbolique des esclaves

The musician. My name is Kwesi. They call me Henry. I used to play loudly with my brothers. Now i play for kings. But I have the sound of the sea. Photo © Régine Glass

Le contraste du bigarrée et de l’austérité

La force de l’installation provient également de cette foule bigarrée, une centaine de silhouette, à l’esthétique saisissante, une foule tranquille et si visible. Les couleurs chatoyantes habillent si bien l’espace, tout en contrastant avec l’austérité des lieux. Il faut souligner la force de la création plastique, le choix des couleurs et la beauté des portraits remarquables, puissant ressort pour une balade renouvelée dans Bordeaux, ancienne plaque tournante du commerce des esclaves, où l’installation constitue un symbole de résilience. Lubaina Himid nous éblouit de générosité. Elle a récemment légué « Naming the Money » au musée de Liverpool, autre port à l’histoire coloniale marquée.