Pauvre Bitos ou Le dîner de têtes, de Jean Anouilh, par Thierry Harcourt (Théâtre Hébertot)

Bien avant Le Diner de cons que Francis Weber a d’abord conçue le théâtre en 1993, Jean Anouilh avait écrit Pauvre Bitos ou Le diner de têtes en 1955 sur le même principe; un quidam n’est invité à une réception que pour être humilié. Sa création fit scandale pour sa violence féroce contre l’épuration. Invisible depuis 1967, Thierry Harcourt la reprend au Théâtre Hébertot jusqu’au 5 mai et prouve que l’efficacité de cette farce noire et grinçante à souhait n’a rien perdu ni de sa force, ni de sa modernité contre la bêtise, surtout quand elle se pare de la vertu. Tous les Bitos du monde pour Olivier Olgan s’y retrouveront et riront de la légende noire, grâce à une distribution brillante menée par Maxime d’Aboville dans le rôle-titre !

Le noir d’Anouilh se porte bien.

Après Eurydice (au Théâtre de Poche Montparnasse), sa férocité fait même merveille, une férocité qui protège de l’usure du temps. Intégrée dans son recueil de « pièces grinçantes », Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, portée au théâtre en 1956 – Michel Bouquet y tenait le rôle du triste « héros » face à une belle tablée : Pierre Mondy, Bruno Cremer, …) est d’une cruauté des plus jubilatoires. La pièce reprend le ressort dramatique, remis au goût du jour par le très populaire Diner de cons de Françis Weber écrit aussi pour le théâtre près de quarante après. D’autant plus facilement que Bitos avait quitté la scène parisienne en 1967 ! Sauf qu’à l’invitation d’un naïf à un diner où il est le seul des convives à ne pas savoir que c’est lui la tête de turc, Anouilh ajoute une dimension nettement plus politique – voir grattante – 10 ans à peine après l’épuration, époque qu’il a (mal) vécue, accusé et jalousé d’avoir continué à être joué sur scène…

La mise en scène efficace de Thierry Harcourt  de Pauvre Bitos ou le Diner de têtes tire toute la moelle cruelle de Jean Anouilh (Théâtre Hèbertot) Photo Bernard Richebé

Une mise en abyme de règlements de compte

Dans la pièce d’Anouilh, deux réalités se superposent, l’une lointaine du dix huitième siècle révolutionnaire, et l’autre plus actuelle concernant au moment de sa création, l’épuration, et désormais, toute les formes de règlement de comptes ciblées à l’ère des réseaux sociaux, la lucidité clinique quasi anthologiste d’Anouilh dégage et pointe des parallèles psychologiques qui n’épargnent personne. Comme dit l’un des titres de Belinda Cannone, La bêtise s’améliore.

Les masques tombent rapidement dans Pauvre Bitos ou le diner de têtes de Jean Anouilh (Théâtre Hèbertot) Photo Bernard Richebé

Du diner de ‘têtes » au pugilat de « cons »

Le « diner de têtes » exige un déguisement des convives selon le thème fixé par l’hôte d’une société provinciale, occasion aussi d’organiser savamment un piège cruel. Ici chacun doit se faire la tête – au sens propre et figuré – d’un grand personnage de la Révolution française, où les rôles attribués permettent de coller avec les caractères et les convictions des convives.  Ainsi Maxime/Saint-Just a réuni Vulturne/Mirabeau, Julien/Danton, Lila/Marie-Antoinette, Déchamp/Camille-Desmoulins et Victoire/Lucile-Desmoulins, tous rivalisent dans le seul but de faire le ‘procès’ de Robespierre, et de cet André Bitos, que tous exècre. Bitos ne tarde pas à comprendre entre persiflage et attaques rhétoriques sa place d’exutoire, où tout y passe du mépris de classe, à la critique de sa profession de magistrat, sans parler du mépris sur sa personne et de son ascension sociale…

Dans le procédé du « théâtre dans le théâtre »,  Anouilh règle ses comptes, dans une mise en abyme que n’aurait pas renié Pirandello, aux contradictions et aux abominations de la Révolution française, façon aussi de rappeler deux, trois choses sur l’épuration, qui laisse un goût à tous les protagonistes, soit parce qu’elle a été trop loin, soit pas assez. Le scandale crée par la pièce vient autant d’un dézingage en règle de toutes les compromissions politiques que des tentatives de passer l’éponge. Sous couvert de cerner les postures idéologiques des figures centrales de la Révolution, à commencer par l’opposition Danton, l’hédoniste gargantuesque et Robespierre, le hygiéniste furieux,  les dialogues – parfois vertigineux, mais raccourcis pour renforcer le rythme –  jonglent d’une époque à l’autre, d’un personnage historique aux traits d’un des convives, relancés en permanence par une saillie ou un bon mot, qui font mouche.

Pauvre Bitos défouraille toute la bêtise de la vertu comme du vice (Théâtre Hèbertot) Photo Bernard Richebé

Le cave se rebiffe

Nous sommes toujours sur le fil du rasoir du tragique et de la bouffonnerie  que la mise en scène de Thierry Harcourt maintient tendue avec un vrai sens du théâtre, nourrie par une troupe qui sait nous plonger dans les vertiges ambiguës de la toile théâtrale à double fond imaginé par Anouilh. Car Bitos résistant fanatique et procureur aculé – incarné Maxime d’Aboville éclatant- se rebiffe et rendre coup pour coup. Subversivité verbale et psychologique, la joute entre les doubles rôles devient jubilatoire tant les comédiens brouillent les pistes pour mieux capter le spectateur, qui en redemande à ce niveau de précision chirurgicale!

Maxime D’Aboville incarne le Pauvre Bitos mais sait aussi rendre coup pour coup (Théâtre Hébertot) Photo Bernard Richebé

Nous sommes et seront tous le Bitos de quelqu’un

Les temps ont changé,  la pièce a bien évidement perdu son parfum de scandale historique  – s’attaquer à l’épuration en 1956, c’était s’attaquer encore à la Résistance – mais elle garde toute sa verve pour (s’) attaquer aux bêtes et aux méchants, à tous ceux qui procureurs de tous poils d’un jour ou en ligne, qui sous couvert de pureté n’hésite pas à accabler sans preuve, à juger sans sommation, et à tuer sans procès. Tous les Bitos du monde s’y retrouveront.

Olivier Olgan

Jusqu’au 5 mai 2024, à 19h00 du mardi au samedi et le dimanche à 17h30 Théâtre Hébertot, 78 bis bd des Batignolles – 75017 Paris – Locations : 01 43 87 23 23

avec Maxime D’Aboville, Adel Djemai, Francis Lombrail, Adrien Melin, Etienne Ménard, Adina Cartianu, Clara Huet et Sybille Montagne
Décor : Jean-Michel Adam – Lumières : Laurent Béal – Costumes : David Belugou – Musique : Tazio Caputo