Quand Monet stimulait l’abstraction américaine

Les « grandes décorations » de Monet restent l’une des expériences picturales immersives les plus émouvantes, vécue aussi dans la Rothko Chapel de Houston. C’est ce dialogue entre le dernier Monet et l’abstraction américaine que retrace l’exposition du Musée de l’Orangerie (jusqu’au 20 août 2018). Loin des poncifs de pseudo filiation.

1927 – 1957, le temps du mépris

Au moment où sont installées les « Grandes décorations » au Musée de l’Orangerie, méticuleusement élaborées par Monet en 1927, son héritage est déclaré nul et est brocardé par une génération (Braque, Léger, …) qui met Cézanne au pinacle. « Si le premier Monet a désormais sa place indéniable dans l’histoire comme figure centrale de l’impressionnisme, le second, celui des « Cathédrales » et de « Londres », des « Jardins d’eau» et des «nymphéas» est relégué dans l’oubli et le mépris. » souligne Jean-Dominique Rey dans ‘Monet, les Nymphéas’.

 « L’œuvre était en réserve. Elle devient réservoir »

Pour une nouvelle génération de jeunes peintres américains sous l’influence des frontaliers du surréalisme (Masson, Chagall) et de critiques en pleine élaboration d’un récit pictural américain « l’œuvre était en réserve. Elle devient réservoir. » Cela fait de lui « une passerelle entre le naturalisme du début de l’impressionnisme et l’école contemporaine d’abstraction la plus poussée » de New York. Ce qui en fera LE moderne. L’Amérique s’ouvre à Monet alors que la réouverture des salles du Musée de l’Orangerie en 1952 endommagées par un obus pendant la Libération de Paris se fait en France dans l’indifférence générale.

Quand Monet stimulait l’abstraction américaine

Monet face à de Kooning. Photo © Olivier Olgan

Un phénomène boomerang

Le mérite de l’exposition est de jouer des rapprochements aussi intimes que stimulants des derniers Monet avec de puissantes œuvres de ses collègues abstraits américains de la première génération : Jackson Pollock, Mark Rothko, Clyfford Still, Barnett Newman, Wilhem de Kooning ; et de la seconde : Ellsworth Kelly, Riopelle, Morris Louis, Joan Michell, Philip Guston et Sam Françis. Son autre mérite est de déconstruire le poncif d’un « Monet, père de l’abstraction », pour nourrir la réflexion sur son rôle de catalyseur, incitant à peindre en libérant les énergies propres et en élargissant les intentions. Enfin, cette exposition fournit les clés de compréhension de ce qui a pu les rapprocher sur des questions essentielles qui tissent la pensée de l’art du XXème siècle : la fin de l’illusionnisme par une invention de peinture. L’espace n’est plus conçu comme une construction a priori. Le format est élargi ce qui remet en question la position du spectateur dans la peinture, et est développé la frontalité du regard dans le all over des toiles, sans rivage, ni horizon, etc…

Quand Monet stimulait l’abstraction américaine

Monet face à Philip Guston, musée de l’Orangerie. Photo © Olivier Olgan

Retracer les correspondances

Méticuleusement, l’exposition tente – avec des cartels copieux, des chronologies précises et un catalogue passionnant – de reconstituer les réactions en chaîne, les chronologies (1928-1952, puis 1953-1964). Mais aussi l’impact des passeurs, comme le peintre Ellsworth Kelly qui se rendant à Giverny découvre que de grands panneaux sont laissés à l’abandon ou bien Alfred Barr qui, en 1955, fait entrer au MOMA New York un grand panneau des Nymphéas de Monet, et des critiques de Greenberg à de Kooning… Tous trouvent dans l’ultime Monet un miroir où se lit l’avenir. Inversement, Monet leur a permis d’être reconnu en Europe.

Quand Monet stimulait l’abstraction américaine

Monet entre Riopelle et Mitchell, musée de l’Orangerie. Photo © Olivier Olgan

Gare aux « pseudomorphismes »

« On ne trouve pourtant nulle part de déclarations d’un de ces artistes revendiquant un tel héritage. rappelle Eric de Chassey dans un article passionnant du catalogue « Monet, Still,Kelly ; influence apparente versus émulation réelle » qui balaye vigoureusement « les fausses causalités qui ne sont rien d’autres que l’envers de la tendance aujourd’hui si répandue qui consiste à considérer les œuvres d’art en dehors de l’histoire de l’art comme des singularités absolues… »  Au lieu de parler de filiation, Il convient selon l’auteur de parler d’émulations.

Quand Monet stimulait l’abstraction américaine

Pollock face Monet Musée de l’Orangerie. Photo © Olivier Olgan

« Le vieillard fou de couleur, ivre de sensation, luttant avec le temps pour l’abolir et l’insérer à l’espace qu’il dénoue, l’atomisant en un bouquet somptueux et créant un film complet de l’au-delà de la peinture, reste aujourd’hui un contemporain capital. » Jean-Dominique Rey dans ‘Monet, les Nymphéas’. Et ce grâce à l’œil d’artistes américains.