Scarlatti 555, le projet fou du festival d’Occitanie Montpellier

Du 14 au 23 juillet, France Musique initie un projet ambitieux : jouer l’intégrale des 555 sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti (1685-1757) avec 30 musiciens en 35 concerts.
13 lieux exceptionnels de la région Occitanie servent de cadre à ce périple qui commence et finit au Château d’Assas où le mythique Scott Ross enregistra, il y a 30 ans, l’unique intégrale chez Erato.

Contemporain de Bach et d’Haendel

Né la même année que Bach et Haendel (1685), Domenico Scarlatti – à ne pas confondre avec son père Alessandro – est l’auteur d’une gigantesque somme de 555 sonates pour le clavier. S’il est toujours resté un maître pour tous les pianistes (de Chopin à Cage, d’Horowitz à Wang), le caractère intimidant « de cette masse surhumaine des sonates créant un espace infini » renforce une légende ou un mystère que soutiennent peu d’éléments biographiques précis.
La dimension épique de cette nouvelle intégrale, qui rassemble plus de 30 clavecinistes dont Jean Rondeau, 30 ans après celle du claveciniste-ermite Scott Ross, permet de s’interroger sur « Que nous reste-t-il de Scarlatti aujourd’hui ? ». C’est ce que fait Frédérick Haas, initiateur du projet Scarlatti 555 pour France Musique et le Festival de Radio France Occitanie, claveciniste engagé lui aussi dans l’un des 33 concerts qui déclare, à propos de ces sonates : « Plus on s’approche de leur intimité, plus leur richesse, leur variété, leur différence se manifeste, apparaît. »

Le destin singulier d’un musicien italien transplanté en Espagne

Ce qui étonnant chez Scarlatti, c’est d’abord son parcours voire sa destinée tardive : jeune homme c’est un musicien polyvalent qui ne fait que suivre avec un métier redoutable les chemins ouverts par ses aînés (son père, Vivaldi et consorts) dans les genres les plus variés, principalement sacré avec un Stabat Mater de toute beauté. Une étincelle s’allume à la cinquantaine qui provoque une inspiration aussi riche et individuelle que tardive. Nul ne peut s’aventurer sur la véritable cause qui le transmutera, est-ce la mort de son père ? la musique populaire espagnole qu’il découvre à la cour d’Espagne où il s’installe jusqu’à sa mort ? l’arrivée d’un nouvel instrument (le piano-forte) ou ben son mariage heureux avec une femme de plus de 25 ans sa cadette ? …. Le plus curieux, le plus éminemment personnel, c’est cette manière subtile de brosser de petits tableaux (entre 4 et 5 minutes), de créer des climats variés par la répétition de courts motifs tournant sur eux-mêmes et enchaînés sans transition les uns aux autres, sans beaucoup d’intérêt pour le détail. « Le dessin de Scarlatti est très personnel, rappelle Harry Halbreich dans Le Guide de la musique de piano (Fayard). Ses thèmes sont brefs, et son invention et rythmiques inépuisables. Il fait appel en effet à toutes sortes d’artifices d’écriture, et certaines de ses sonates sont d’une éblouissante virtuosité. »

Le passage de la musique « qui parle » à celle « qui peint »

Ensuite, c’est la manière dont les éléments extérieurs – notamment d’inspiration populaire comme après lui Chopin, de Falla, ou Bartok … – contaminent peu à peu le langage et donnent naissance à une nouvelle façon de penser et de voir. Ces éléments extérieurs font évoluer et atteignent la structure même de ses « Essercizi », comme il les nommait lui-même, en un seul mouvement. Le terme ‘Sonate’ est trompeur pour le mélomane d’aujourd’hui. Il faut en effet davantage le comprendre par son sens littéral de faire ‘sonner’ un instrument. La forme de la sonate en trois ou quatre parties ne s’imposera que plus tard avec le classicisme.

Il est difficile de décrire cet art de la miniature sans le réduire et sans être aussitôt contredit. Même si certains s’en sont approchés comme le chef Nikolaus Harnoncourt qui fait allusion à la « musique qui parle » baroque à distinguer de la « musique qui peint » celle qui est venu après lui. Christian Zacharias dans le livret de sa sélection de 32 sonates (EMI) le souligne autrement : « Voyageur errant entre deux mondes, non seulement géographiquement, mais aussi dans l’historie de son temps, il réunit le baroque passé au classique futur. C’est peut-être cette tête de Janus, ce double aspect qui donne à sa musique son caractère singulier, cette rigueur impitoyable. » Dans l’ensemble, les sonates sont des pièces brillantes que l’écrivain Gabriele d’Annunzio compare à des « bulles précieuses de l’eau ».

La musique de Scarlatti module énormément

Prenez Bach, qui se veut le chantre de cette nouvelle avancée dans le monde musical : il n’utilisera en fait ces formidables possibilités offertes aux compositeurs que pour se permettre, comme dans Le Clavier bien tempéré, de transposer des pièces déjà écrites auparavant dans les tons les plus simples ! Scarlatti, lui, s’engouffre dans ce nouveau monde, d’une manière autrement plus ludique. Cette façon de se promener dans les modulations les plus étrangères, de parcourir les nouveaux chemins de la tonalité, restent sans comparaison avec ce qu’ont entrevu ses contemporains. L’œuvre de Scarlatti reste comme un havre singulier au sein du XVIII siècle, par son étonnante recherche harmonique, ces rythmes d’origine populaire d’un unique genre musical et, bien plus encore, par son langage novateur, très éloigné des concepts musicaux de la période qui l’a vu naître.

Mais pour éviter le piège des apparences, comme pour Couperin ou Chopin il exige d’être bien joué. Il lui faut des interprètes fiers, coloristes, passionnés par les rapides changements de texture. A chaque génération d’interprètes, les Landowska, Horowitz, Leonhardt, Queffelec, Zacharias, Tharaud,… évitent un  Scarlatti mièvre, sucré, superficiel, pour le faire chanter comme une prima donna. Tous le prennent au sérieux, et  l’aiment vraiment pour le jouer.

Gageons que la trentaine de clavecinistes rassemblés sous le soleil d’Occitanie seront renouer avec la tendresse et la fragilité des perles baroques d’un somptueux génie musical.