Singapour ouvre le Minimalisme au monde du XXIe siècle

La première exposition consacrée en Asie du Sud-Est au Minimalisme revendique que la désincarnation de l’art, apparue dans les années 50 à New York, garde au XXIe siècle toute son influence sur la création contemporaine sur les quatre continents.

Singapour ouvre le Minimalisme au monde du XXIe siècle

La première salle de la National Gallery Singapore s’ouvre sur les monochromes noirs réalisés par Mark Rothko, Barnett Newman, Frank Stella et AD Reinhardt. Photo © Olivier Olgan

50 ans d’histoire, 80 artistes et 150 œuvres exposés

L’exposition pluridisciplinaire « Minimalism : Space. Light. Object » organisée à Singapore jusqu’au 14 avril conjointement par la National Gallery et le ArtScience Museum, loin de faire un bilan rétrospectif, en projette au contraire la dynamique internationale dans l’art du XXIe siècle, avec plus de 150 œuvres venues des quatre coins du monde : d’Allemagne au Liban en passant par l’Inde, la Chine et le Japon. Prouvant que cette esthétique – plus qu’un mouvement artistique spécifique – est devenue un paradigme sculptural, une ‘linga franca’ universelle (en référence à la langue latine unifiant toute la civilisation du Moyen Âge). Elle plonge ses racines théoriques au cœur du XXe siècle, du côté de l’ironie des ready made de Duchamp qui fait du regardeur le personnage central de la création et du côté de la radicalité du Carré sur fond blanc de Malevitch qui aspirait à une plus grande spiritualité.

Singapour ouvre le Minimalisme au monde du XXIe siècle

Les pionniers comme Donald Judd, Carl Andre, Robert Morris quittent le tableau et le mur pour détourner les matières industrielles. Photo © Olivier Olgan

La disparition du « Minimal Art » était pourtant annoncée dès son émergence. Le mot est apparu pour la première fois en 1965 dans la revue américaine ArtNews, précédant une exposition séminale newyorkaise « Primary Structures ». Beaucoup considéraient que le projet de déconstruction esthétique, en le dépouillant de toute émotion ou personnalisation condamnait cet art du rien à devenir rien du tout. L’exposition balaye cette caricature – musique répétitive, monochromie et monolithes noires – pour nourrir une dynamique qui ne cesse de se poursuivre un demi siècle plus tard.

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Olafur Eliasson. Seu corpo da obra (Your Body of Work) (2011). Photo © Olivier Olgan

L’exposition valorise tous les ressorts de son évolution et rayonnement pluridisciplinaires, multipliant matériaux, couleurs et expériences. Sans oublier le travail sur le son des Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, LaMonte Young, John Cage, ou Jana Wilderen, qui influencent toutes les musiques actuelles …. La permanence – et la pertinence – de ce dépouillement émotionnel via le rythme, le vide et le silence au profit d’une relation réflexive entre l’œuvre et le spectateur répond pour ses commissaires à une dimension spirituelle ancestrale du monde asiatique. « Elle entend mettre en lumière son héritage et les liens que les artistes d’aujourd’hui continuent d’entretenir avec lui. Tout en s’intéressant plus particulièrement à la relation entre art minimal et notre région, ainsi qu’à l’influence de la spiritualité et de la philosophie asiatiques sur les origines du mouvement  » rappelle Eugene Tan, directeur de la National Gallery Singapore et co-commissaire dans l’indispensable catalogue de l’exposition.

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Tatsuo Miyajima.Mega Death (1999 2016) Domus Collection Photo © Olivier Olgan

Une réaction à l’exacerbation subjective

Émergeant à New York dans les années 60 en réaction à l’expressionniste exacerbé de l’abstraction, l’introspection du figuratif, et l’exaspération consumériste du Pop Art, les pionniers du minimalisme visent à purger l’art de ce qu’il n’était pas (en « désubjectivant » au maximum l’œuvre), pour en découvrir l’essence même. Cette essence se retrouve dans l’emploi des formes élémentaires (souvent modulaires), le choix de l’autonomie du matériau le plus neutre (cubes, briques, métal, cylindres, néon…), la répétition normée des éléments qui fixent forme et finalité, enfin la mise en espace de l’objet en tant que tel sans explication, ni justification. Ces objets tridimensionnels dépassionnés portent sur les limites de leurs propres ressources, ils sont produits par des plasticiens sculpteurs qui privilégient la relation de l’œuvre avec ce qui la produit et ce qui l’entoure : l’espace, la lumière et l’interaction des différents éléments constitutif de la pièce. Malgré une réduction drastique des matériaux, leur diversité comme leur multiplicité nourrit un art très conceptuel. La force du parcours – très physique avec ses labyrinthes au National comme au ArtScience –  est de souligner  que cette approche pratico-théorique de près d’un demi-siècle d’expériences et d’expérimentations restent porteuse d’avenir. Ce retour au simple, au dépouillé, constitue un contrepoint stimulant à la surexposition télévisuelle et du kitsch des Koons ou Murakami.

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Donald Judd Untitled (85-033) (1985) Photo © Olivier Olgan

Un contrepoint salutaire à l’obésité des d’images et du kitsch

Même si la première salle de la National Gallery s’ouvre sur la radicalité des monochromes noirs réalisés par les précurseurs américains Mark Rothko, Barnett Newman, Frank Stella et AD Reinhardt en écho à Malevitch, dès les salles suivantes, les pionniers comme Donald Judd, Carl Andre, Dan Flavin, Sol LeWitt, Robert Morris quittent le tableau et le mur pour détourner les matières industrielles. Avec plus ou moins de bonheur, mais qui intègrent les matériaux souvent industriels les plus inédits : aluminium, néon, fils de fer, …. Pour privilégier la circulation, l’espace (voire la nature avec le Land Art) et la lumière. « Dans notre monde actuel surchargé d’images, le minimalisme retrouve une nouvelle importance, souligne le duo de créateurs, Michael Elmgreen et Ingar Dragset. Les œuvres minimalistes ne fonctionnent pas de la même manière narrative que les autres – elles racontent une histoire différente, qui n’est pas sensationnelle et qui vient, en quelque sorte, opposer une résistance au flot infini d’informations qui caractérise notre époque. La sculpture minimaliste implique pour sa part une présence physique comme condition fondamentale et nous rappelle, de manière essentielle, que nous sommes avant tout des corps, même si nos activités se déroulent de plus en plus sur Internet. » Si avec les minimalistes, la sculpture, œuvre ouverte n’a plus vraiment de définition, elle reste un lieu et du temps statique, un espace de déambulation et de liberté – qui s’épanouit – même au cœur de Singapour ville si aseptisée et consumériste.

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Frederik De Wilde Horizontal Depth (2018) Photo© Olivier Olgan

Réduire les choses à leur essence pure

Par son dépouillement volontaire,  la position de l’œuvre dans l’espace est aussi importante que l’œuvre elle-même, de même que l’espace entre les œuvres. Cette valorisation des limites relativise aussi notre perception du monde et trouve un écho majeur dans les philosophies asiatiques, du mouvement zen au bouddhisme.. La présence d’un grand nombre d’artistes asiatiques contemporains montre qu’ils revendiquent ce retour aux origines de l’être humain dans l’espace ; comme Haegue Yang, Zhang Yu, Huwai, Tatsuo Miyajima, Ai Weiwei ou Yayoi Kusama…

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« + and – » de Mona Hatoum (1994–2004) rappelle la sérénité des jardins zen. Photo © Olivier Olgan

Devenue universelle,  cette dynamique a devancé puis se nourrit de la tendance écoresponsable qui s’impose de plus en plus avec de matériaux brutes plus respectueux de la planète. Elle s’inscrit comme façon d’être en harmonie plus avec le monde et avec soi-même. Le philosophe Octave Hamelain écrivait dans son Essai sur les éléments principaux de la représentation publié en 1907 que « le simple est seulement indifférent à la composition (…), il ne détruit pas le composé et bien loin de là : il le domine. » Le minimalisme invite à se focaliser sur le simple (et non le rien), à porter son attention sur des propositions esthétiques vécues avec tout le corps. Chaque visiteur les peut les prendre à son compte. Si le lien ne fonctionne pas toujours, il invite à l’introspection.
Le chantier esthétique ouvert par Singapour démontre qu’il faut compter sur lui.

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Richard Long Ring of Stones (1982) (au fond) Jeppe Hein Moving Neon Cube (2004). Photo © Olivier Olgan