Culture

Tech Noir, L’art de James Cameron, du crayon au grand écran (Cinémathèque - Huginn&Muninn)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 3 juin 2024

La rétrospective consacrée par la Cinémathèque Française jusqu’au 5 janvier 2025 à James Cameron offre une plongée fascinante dans le travail d’un conteur et innovateur toujours inassouvi. De ses balbutiements artistiques avec ses dessins enfant, jusqu’aux films à la pointe de la technologie numérique de Terminator à Avatar, le parcours associe fabrique de films et expériences multimédia dans une scénographie immersive, en collaboration avec l’Avatar Alliance Foundation. Baptiste Le Guay revient avec Mathieu Orléans, co-commissaire aussi du catalogue Huginn & Muninn avec Kim Butts, sur la carrière d’un réalisateur dont les innovations systémiques et intuitions narratives ont modifié le cours de l’histoire du cinéma. 

« Nous avons voulu articuler l’exposition autour du cinéma en montrant des extraits de films, des extraits de documentaire et de making of, des costumes et des objets préparatoires de ses films »
Mathieu Orléans, co-commissaire de l’exposition.

Weed Killer, James Cameron, encre sur papier, 1971, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Une plongée dans l’univers onirique de Cameron dès son plus jeune âge

« C’est James Cameron lui-même et la fondation Avatar Alliance Fondation qui sont venus vers la Cinémathèque. Pendant le confinement, Cameron avait mis de l’ordre dans ses archives personnelles, il s’est rendu compte qu’il avait conservé grâce à sa mère des dessins de son enfance et tout au long de sa carrière. Il y a des dessins purement imaginaires, de rêves, puis des dessins plus techniques où il voulait montrer à son équipe à quoi pouvait ressembler un robot dans Alien » raconte Mathieu Orléans.

L’exposition présente dessins et peintures montrant les inspirations de sa jeunesse, déjà fascinée par la science-fiction et les personnages mystiques, sous l’influence des films et des comics des années 1970. Avide de cette ‘pop culture’, Cameron se passionne très tôt pour la fusion de l’homme et de la machine, une mutation donnant des penchants destructeurs pour l’humanité, une thématique qui deviendra centrale dans son œuvre cinématographique par la suite.

Affiche pour Piranha II : Les tueurs volants, Circa 1981, Artiste James Cameron, Photo Baptiste Le Guay

Un début comme illustrateur

Après un rapide passage à l’université de Fullerton où il abandonne ses études, Cameron se lance dans le cinéma, d’abord en tant qu’illustrateur d’affiches de films, s’efforçant de les réaliser chacune en moins de 48 heures. Une seule affiche lui permet de vivre pendant un mois, pouvant ainsi se consacrer à ses projets de films comme Xenogenesis (1977-1979), une épopée S.F. En créant un court-métrage de cette histoire, il décroche un temps plein dans l’atelier de maquettes de la New World Picture, pouvant ainsi se former au poste de maquettiste, matte-painter, directeur artistique et chef décorateur.
Une expérience qui le prépare pour son premier poste en tant que réalisateur sur Piranha II : les tueurs volants (1981).

James Cameron est particulièrement attaché à ses rêves, qu’il appelle lui-même sa « plateforme de streaming privé ».

« Quand il était jeune, ses premiers dessins montrent beaucoup ses rêves. Avec Terminator (1984), c’est la possibilité pour lui de se dire qu’un rêve pouvait être le point de départ d’un film. Il est très connecté à son subconscient et à son imaginaire qu’il ne met pas de côté »
Matthieu Orléans.

La Machine humaine et les dangers de l’IA, le concept fondateur de la Saga Terminator

Photo Entrée onirique : Création de la Cinémathèque pour l’exposition, 2024, photo Baptiste Le Guay

Dans plusieurs œuvres de Cameron, sa fascination pour l’Intelligence Artificielle (IA), la science et la robotique est explicitement mise en avant. Ces avancées technologiques montrent le transhumanisme dans Terminator par exemple, où la robotique permet d’augmenter considérablement les capacités physiques et mentales de l’être humain.

« Il grandit à la fin des années 60, il est avide de la littérature de science-fiction, une période en pleine Guerre froide où les écrivains réfléchissaient sur la fin de l’humanité en cas de guerre nucléaire. Il lit également beaucoup de littérature scientifique, il s’intéresse sur l’avancée de la science en y associant toujours un ancrage réel. Il s’intéresse aux robots, à l’écologie, l’humain qui se retourne contre lui-même, est-ce que la machine peut sauver l’humain et en même temps les dangers de l’IA »
Mathieu Orléans.

Costume Terminator : Le costume d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator, 1984, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Interroger les responsabilités attachées à l’innovation technologique

C’est le cas dans Terminator (1984), où Arnold Schwarzenegger interprète un robot indestructible à l’apparence humaine, revenant dans le passé pour chercher et tuer Sarah Connor, portant l’enfant qui sera le futur chef de la résistance. Avec un rapport d’amour et de haine pour la technologie, Cameron raconte dans ses films que le problème réside dans failles humaines, sa lâcheté et son désir de pouvoir, plutôt que dans les dysfonctionnements purement mécaniques. L’usage de la technologie par l’humain relève de sa responsabilité, que ce soit une IA pilotant des robots, un système de défense ou un vaisseau spatial. Cameron montre ainsi que si la technologie n’est pas utilisée consciemment, avec des garde-fous, elle peut devenir une machine destructrice engendrant l’horreur et le chaos.

La genèse du projet apparaît dans un rêve de Cameron lorsqu’il est à Rome pour suivre la postproduction de Piranha II.

Circa 1980, Reproduction d’un dessin original en Prismacolor sur papier noir, Tirage d’exposition sur Plexiglas dans une boîte rétroéclairée, 2024, James Cameron, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

« Je suis tombé malade et j’ai fait un rêve à cause de la fièvre : un squelette de chrome émergeant d’un mur de feu. J’ai interprété ce rêve : pour moi, le robot avait à l’origine une apparence humaine, mais le feu avait brûlé sa peau, et c’est de là qu’est née l’idée de Terminator »

James Calmeron

En trouvant des dessins préliminaires et des maquettes d’illustration promotionnelle, le visiteur découvrira également un story-board du film.

« Si l’on compare les images au film final, on voit que j’ai reproduit chaque cadre assez exactement. J’ai travaillé avec Stan Winston sur les effets spéciaux, mais il n’arrivait pas complètement à visualiser ce que je voulais, alors j’ai ajouté des images étape par étape qui montraient comment certains de ces effets pouvaient être obtenus sur le plateau. Ensuite, c’était à son équipe de mettre tout ça à exécution ».
James Cameron

Reine et Œuf pondu imaginé par James Cameron dans Alien le retour, 1986, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Le corps humain augmenté grâce à la technologie

Comme dans Terminator, d’autres films fait par Cameron montrent des machines ou des outils utilisées comme des extensions du corps humain. Dans Aliens : le retour (1986), le Power loader ou « robot de charge » est un exosquelette dont les jambes et les bras géants en acier permettent à un opérateur humain de soulever des charges extrêmement lourdes.
Cette technologie permet de rééquilibrer les forces dans un combat, notamment lorsque Ripley utilise le Power Loader pour lutter contre la Reine Alien afin de l’éjecter dans l’espace, bien qu’elle soit plus grande et beaucoup plus forte.

Dans Avatar (2009), l’AMP remplit la même fonction dans l’environnement extraterrestre de Pandora. Les humains qui contrôlent ces machines sont le contraire des Terminators, en étant des êtres organiques dans une peau de métal.

Photo Alien : Reine et Œuf pondu imaginé par James Cameron dans Alien le retour, 1986, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Croquis dessiné par James Cameron, 1997, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Des décors plus vrais que nature dans Titanic

Dans la partie consacrée à Titanic (1997), la pièce a été entièrement confectionnée à l’image de l’intérieur du bateau, avec ses portes et son intérieur en bois.

« Comme Cameron est un explorateur marin, il a été lui-même visiter l’épave et il a fait des dessins dessus, en demandant au chef décorateur de reproduire les décors selon ses dessins pour qu’ils soient le plus proches possibles de la réalité. Même dans un délire, il y a toujours ce souci de véracité et de probabilité »
Mathieu Orléans.

Concernant les dessins préparatoires du film, ce sont les croquis de Rose (Kate Winslet) qui pose nu pour être dessinée par son amoureux Jack (Leonardo Dicaprio) sont en vérité les croquis fait par la propre main de Cameron. « Quand il a fallu créer le dessin de Rose qui est au cœur de l’intrigue de Titanic, l’équipe de décorateurs a tenté de le faire mais le résultat était sans âme. Je me suis dit que c’était le moment de mettre à profit tout ce temps que j’avais passé à faire du dessin de modèle vivant » explique-t-il.

Photos croquis nus Titanic : Esquisses pour le portrait de Rose dans Titanic (1997), crayon sur papier, James Cameron, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Bustes conceptuels pour plusieurs personnages Na’vi et avatars d’Avatar (2009), Circa 2006, Avatar Alliance Foundation, photo Baptiste Le Guay

Avatar, une faune et une tribu aussi fantastique que réaliste

Dans l’univers magique d’Avatar, tous les costumes et les objets (couronnes en plumes, les arcs, les lances et les plaques de poitrines) ont été fabriqués de manière artisanale même si les personnages sont entièrement créés en image de synthèse. Les deux costumières Mayes C.Rubeo et Deborah L.Scott ont recherché les costumes tribaux du monde entier pour confectionner les tenues des Na’vi (les personnages bleus).

« Cameron s’est beaucoup documenté pour savoir le type de faune qu’il pouvait y avoir sur terre il y a des millions d’années. C’est dans cette démarche scientifique qu’il s’est documenté, notamment sur le peuple Océanien et leur culture.

La faune de « Pandora » reconstituée par la Cinémathèque, 2024, Photo Baptiste Le Guay

Il a inventé une langue imaginaire en travaillant avec un linguiste, il se base toujours sur des éléments réels pour créer ses films »
Mathieu Orléans.

Avec les Na’vi, Cameron souhaite que ces personnages aient une apparence extraterrestre crédible mais à la fois que nous puissions nous reconnaître dans leurs émotions, en inspirant « l’admiration, pas l’inquiétude » explique-t-il. Avec des attributs félins comme la queue et de grandes oreilles, il met en valeur leur force et leur connexion à la nature, chose que la plupart des humains ont perdue aujourd’hui.

Le parcours se conclut par des images projetées sur les quatre coins de la pièce, représentant une jungle fantastique, fidèle à celle de Pandora. Une transition invitant le spectateur à continuer de rêver lui aussi.

Baptiste Le Guay

Pour aller plus loin 

jusqu’au 5 janvier 2025, Cinémathèque Française, 51 rue de Bercy Paris 12, Métro Bercy
Ouvert de 12h à 21h toute la semaine – Fermé le mardi.
Catalogue : Tech Noir, L’Art de James Cameron, Huginn & Muninn, 232 p. 38€. Comme l’exposition, le sommaire est divisée en six grandes thématiques, d’après les éléments clés de son œuvre: « Rêver les yeux grands ouverts », « La Machine humaine », « Explorer l’inconnu », « Titanic : remonter le temps », « Créatures : humains et aliens » et « Les Mondes indomptés ». Il met en lumière un remarquable chemin créatif en réunissant des trésors soigneusement sélectionnés de ses archives personnelles pour s’imposer comme un des livres références sur un conteur, qui a toujours refusé pour mieux les déplacer les limites du médium qu’il a choisi.

« Le réalisateur décrit cette exposition comme « une autobiographie à travers l’art », une manière originale de retracer soixante ans d’une créativité exceptionnelle, où le passé rejoint et illumine le présent. Comme ses protagonistes dans Terminator, Cameron a toujours cherché à définir son propre futur, et cette exposition offre un aperçu inégalé de cette trajectoire créative innovante. »
Kim Butts et Matthieu Orléan, extrait du texte introductif

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