Cinéma en salles : The Brutalist, de Brady Corbet

Dans la lignée des grands films sur l’architecture (Le Rebelle, Vidor, 1949 – Megalopolis, Copolla, 2024), The Brutalist, de Brady Corbet rend un hommage transcendé à la liberté de créer au travers de la vision révolutionnaire d’un architecte en butte au conservatisme, au pouvoir et au racisme. Ce faisant, pour Calisto Dobson, il dresse le portrait d’une société capitaliste en proie à ses démons. Après un Lion d’Argent 2024 à Venise, trois Golden Globe, il est nommé 11 fois aux Oscars 2025.  

L’architecte, une métaphore du cinéma ?

Le cinéma, ne serait-ce que par la conception de décors ou repérages de bâtiments authentiques, baroques ou exceptionnels, a une longue histoire avec l’architecture, un art qui vit par la traversée de l’œil et du corps. Mais au-delà, le cinéma art de l’espace  a su transcender  l’architecture, art du temps.

Le Rebelle (The Fountainhead) de King Vidor en 1949, adapté du roman La Source vive de la reine mère des libertariens Ayn Rand, proposait déjà le portrait inspiré par Franck Lloyd Wright d’un architecte en lutte pour son individualisme et sa liberté créative.

Plus proche de nous, Megalopolis, de Francis Ford Coppola, le grand film que nous défendons à sa juste valeur malgré qu’il soit vilipendé nous offre sous la forme d’une dystopie une fable idéaliste du bâtisseur-créateur. L’ambition est vertigineuse puisqu’il est défini pourvoyeur d’une utopie destinée à changer le paradigme même qui fonde la société.

Manifeste pour une création émancipée de toute convention arbitraire.

Le film de Brady Corbet s’inscrit dans cette lignée de films valorisant le génie face aux traditions.

Il raconte le combat de László Tóth, (Adrien Brody hanté), génie de l’architecture hongroise de l’entre-deux guerres, victime de la déportation, en exil aux Etats Unis pour imposer ses visions révolutionnaires qui s’avèreront transcendantales.
Face au conservatisme, à la désinvolture du pouvoir de l’argent, la jalousie et le racisme viscéral, son parcours est celui d’un être habité par une vision pour laquelle il ne cesse de poursuivre la concrétisation.

Allégorie du rôle de l’artiste au sein d’une société névrotique, obsédée  par sa propre conservation

The Brutalist, de Brady Corbet avec Adrien Brody photo Universal Studios

The Brutalist est sans contexte le grand film de ce début d’année, confortée par une kyrielle de prix (Berlin  et nominés 11 fois aux oscars). Très librement inspiré de la carrière et des œuvres de Marcel Breuer (1902-1981), designer formé au Bauhaus, exilé aux Etats Unis et pionnier du modernisme architectural et du « brutalisme », ce style épuré privilégiant l’usage du béton brut.

Portrait en biais, à la façon de son générique inspiré de l’école du Bauhaus (référence citée par László Tóth), d’une Amérique en proie à des démons intérieurs qui dévorent ses idéaux fondateurs, la forme narrative déploie une toile en phase avec son sujet.

Cette fresque moderniste à la cinématographie sans esbroufe mais au cordeau nous offre un spectacle monumental dans son propos sans jamais déroger à la force formellement intrinsèque de sa mise en scène.

À aucun moment le spectateur est pris de haut.

The Brutalist, de Brady Corbet, l’architecte (Adrien Brody) et son mécéne Guy Pearce photo Universal Studios

Bien au contraire, il l’invite à s’immerger au centre d’une réflexion et à s’interroger sur l’importance du sens de la conception de nos espaces publics. Il porte notre regard sur les enjeux esthétiques et politiques qui en découlent.

Son héros est un martyr de l’Histoire dont la création survit à ses souffrances. Accoutumé à la morphine à cause d’une blessure mal soignée, hanté par sa déportation, considéré comme un paria parce que juif,  n’aura de cesse d’imposer un projet dont la portée métaphysique sera sa réponse à la bien-pensance imbue d’elle-même.

État des lieux d’un monde malade de son humanité égarée dans un matérialisme souverain.

The Brutalist est une dénonciation d’une perte de nos repères essentiels. Sous la forme d’une brutalisation du conformisme réactionnaire aliénant un monument cinématographique dédié à la rédemption par la liberté de créer.

L’histoire begaie !

Ironie de l’Histoire, dans l’un de ses quarante-deux décrets signés dès sa prise de fonctions, le 20 janvier dernier, Donald Trump en a signé un baptisé « « Promouvoir une belle architecture civique et fédérale« .
Son objectif est de restaurer une architecture « traditionnelle, régionale et classique » dans les batiments publics qui devront désormais « être visuellement identifiables comme des bâtiments civiques et respecter le patrimoine architectural régional, traditionnel et classique afin d’élever et d’embellir les espaces publics ».
Ce néoclassicisme puise dans le style de l’Amérique des pères fondateurs, du Capitole à la Maison-Blanche sans oublier le panthéon de Lincoln…, où s’imposent colonnes bien alignées, symétrie, tracés rectilignes, équilibre, autant de symboles visibles du pouvoir et de la richesse,…
Trump récidive. Depuis sa première mandature, le président américain avait déja signé un décret pour la démolition de l’architecture publique « brutaliste » et « déconstructiviste », qu’il juge laide et incapable de symboliser l’efficacité de la puissance publique. Cette même architecture « brutaliste » issue du Bahaus qui fut condamnée par les nazis comme « art dégénéré » (voir exposition Musée Picasso jusqu’au 25 mai 2025). Quand l’architecture devient un outil de propagande …

Calisto Dobson

The Brutalist, de Brady Corbet (215 mn)
avec Adrien Brody, Guy Pearce, Felicity Jones, Joe Alwyn, Raffey Cassidy, Stacy Martin, Emma Laird, Isaach De Bankolé, Alessandro Nivola