Théâtre interactif : Fléau, mesure pour mesure, de Shakespeare - Léonard Matton (Palais-Royal)

du 15 Août au 7 septembre 2024, Fléau, mesure pour mesure, Domaine national du Palais-Royal, 

Surprenant spectacle immersif de Léonard Matton, inspirée de Mesure sur mesure de Shakespeare. Elles vous invitent à une autre expérience, celle du théâtre interactif dans la magnifique cour du Palais Royal. Les colonnes de Buren deviennent les murs de Vienne dont vous êtes citoyen. La peste et la corruption sévissent. Vous êtes plongés au cœur d’une sombre conspiration qui appelle votre participation active. Ici « Mon faux pèse plus que votre vrai » pour une fascinante et jubilatoire leçon de théâtre, loin du métavers.

Missive d’Escalus, Fléau, mesure pour mesure, de Shakespeare – Léonard Matton

Une expérience qui décale tous les codes du théâtre

Chaque détail – de la confirmation à l’entrée dans la cour d’honneur du Palais Royal – est ciselé pour vous faire lâcher prise de vos habitudes. Le mail du metteur en scène quelques heures précédant la représentation qui vous rappellent les conditions uniques de déroulement : la mise en la mise en « quarantaine » du site, celle de vos téléphones aussi, une tenue vestimentaire adéquate pour se mouvoir, … enfin l’heure précise de la proclamation du Duc. Il est accompagné d’une proclamation pour mieux vous mettre en condition.

Sur cette place, des hommes vendent de la joie. Surtout, gardez vos lèvres closes, des miasmes de la peste flottent dans l’air !
Proclamation liminaire d’un héraut de Vienne

Le héraut et boureau (Maxime Chartier) Photo Matthieu Camille Colin

Devenir un citoyen de Vienne

Ainsi avertis,  vous arrivez tôt, vous acceptez d’abandonner votre téléphone, et recevez votre masque noir, doré ou argenté qui vous indiquera quel  hallebardier suivre. Avec les quelques 160 « citoyens », vous vagabondez sur un fond musical de troubadours qui ont eux aussi investi l’immense cour cernée par la Comédie Française, le conseil constitutionnel, le Conseil d’Etat et le ministère de la culture. Quelques éléments de décor sont visibles, quelques citoyens de Vienne reconnaissables par leur vêtements stylisé renaissance discutent entre eux. A l’heure précise annoncée, le hallebardier à votre couleur vous indique la direction à suivre.
Trois groupes partent vers l’un des quatre espaces « publics » – de la débauche, du pouvoir, de la religion, et du châtiment – de l’immense scène, structurée par les colonnes de Buren.

Le titre Mesure pour mesure lui-même donne l’idée de plusieurs « plateaux » : ceux de la balance mais aussi plusieurs scènes, en équilibre. Le fléau, la tige qui relie ces deux plateaux de la balance devient le trajet que les publics sont amenés à parcourir entre différentes « scènes » d’un espace dit « immersif ».
Léonard Matton, metteur en scène du Fléau, mesure pour mesure, de Shakespeare 

Angelo le ministre (Thomas Gendronneau) Photo Matthieu Camille Colin

Plongeon sans filtre dans la dramatique

Notre groupe suit des prévôts en arme qui viennent interrompre deux amants – Claudio et Juliete – dissimulés derrière une toile. L’homme est arrêté sans ménagement et conduit – nous aussi – en prison dans un recoin grillagée de la cour. Rien ni les plaintes de la jeune femme pourtant destinée à l’épouser, ni quelques plaidoiries des acteurs – citoyens dont la jeune sœur Isabelle, désespérée du mépris et de son viol par le ministre Angelo aux affaires après le départ du Duc… Sans oublier, l’omniprésence d’ un prêtre de rouge vêtu qui semble manigancer en ville. Rien n’empêche que l’infortuné jeune homme soit jugé hâtivement, condamné à mort sans défense appropriée, et finalement exécuté… .

Le public choisit son intrigue

(Isabelle) Marjorie Dubus et le Duc (Mathias Marty) Photo Matthieu Camille Colin

Ce sera l’un des fils d’une intrigue en parallèle des accusations de femmes à l’encontre du ministre violeur, …  que le citoyen tente de suivre et de nouer en suivant les éclats de voix des protagonistes et se mêlant à la foule pour un dénouement final spectaculaire… et que nous vous laissons découvrir, sauf si vous connaissez la pièce de Shakespeare !

Les mots de Shakespeare sur cette question primordiale (la position sociale inégalitaire de la femme) sont d’une prémonition qui fait immanquablement écho aux mouvements qui agitent le monde contemporain.

Malgré ou grâce aux talents de la troupe des 18 comédiens, impossible de tout suivre, vous devez faire des choix, suivre les bruits la rumeur collective ou vous en éloignez pour des têtes à têtes avec les acteurs… A votre corps défendant, vous serez impliqués. Tant ils sont omniprésents autour de vous. Vous vous retrouverez dans la peau d’un habitant qui cherche à comprendre et participer : qui dit vrai, qui pousse au crime.

Peu importe si vous n’êtes pas au fait de toute l’intrigue, parfois perdu dans le vaste espace à la recherche d’indices ! Si vous êtes interpellés, pris à parti par un acteur, suivre ses pas, vous êtes bien au cœur d’une émotion palpable, portée par de magnifiques comédiens, si proches si vrais. Et sans le mur de la scène !

 « Mon faux pèse plus que votre vrai »

Angelo (Thomas Gendronneau) et le Duc (Mathias Marty) Photo Matthieu Camille Colin

Cette déclaration du ministre violeur Angelo à la jeune victime Isabelle donne toute la portée de la pièce originale et du spectacle qui l’habite littéralement. Pour devenir une magnifique et véritable leçon de théâtre projetée par Léonard Matton, grâce à une formidable et émouvante troupe de comédiens si investis parmi les « citoyens ».

En déposant le masque, et retrouvant le téléphone, chacun ne peut qu’espérer que cette réussite vraiment interactive soit reprise rapidement dans un espace ad hoc, dans la continuité de ce qui fut la première expérience immersive de la cie Emersiøn, Helsingør, château d’Hamlet poursuivie au Château de Vincennes en 2018.
Cette fiction incarnée est tellement plus puissante que tout utopie digitale du métavers !

Olivier Olgan