Théâtre : La chute, d’Albert Camus, de Géraud Bénech, avec Stanislas de la Tousche (Contrescarpe)

Les lundis 4 et 11 juillet à 20h, les mardis 5 et 12 juillet à 20h, Théâtre de la Contrescarpe, 5 rue Blainville, 75005, Paris

Paradoxe dont la littérature à le secret, La Chute, monologue le plus énigmatique de Camus connait une fortune théâtrale constante. A l’affiche à la Contrescarpe toute la saison, elle joue les prolongations jusqu’au 12 juillet. La mise en scène efficace de Géraud Bénech mais surtout l’incarnation magistrale de Stanislas de la Tousche – nourrit la séduction de ce Camus acerbe et égocentrique, mais qui sait gratter nos consciences là où elles culpabilisent.   

En miroir, cœur moderne et raison froide

La chute, hommage à Camus par Stanislas de la Tousche (Contrescarpe) Photo Fabienne Rappeneau

En mai 1956, Albert Camus en publiant La Chute, pressentait l’incompréhension qu’il allait créer avec ce récit confidence d’un mâle occidental à la fois arrogant et culpabilisé se présente comme un « juge-pénitent ». Son ‘’prière d’insérer’’ donne le ton, et se défend   «  qui parle dans “La chute” se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l’ermite et au prophète, cet ancien avocat attend dans un bar douteux des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès, mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres. Où commence la confession, où commence l’accusation ? »
Il faut saluer la témérité du metteur en scène et surtout de son acteur pour investir et donner chair à ce monologue ambigu et sans concession.

Le dépouillement d’une Chute par procuration

La chute, hommage à Camus par Stanislas de la Tousche (Contrescarpe) Photo Fabienne Rappeneau

Le dispositif scénique dépouillé est ramené au plus simple : une atmosphère interlope du bar sombre d’Amsterdam, le magnéto pour cristalliser la confession de ce Jean-Baptiste Clamence, un miroir à la fois réfléchissant toutes les nuances sombres du personnage et écran de quelques souvenirs ou rêves, bref l’acteur-avocat est laissé à lui-même, pour un face à face avec sa conscience, entre culpabilité et ricanements.
Au fil de sa confession-miroir, jouant de son corps élastique et de sa voix caméléon Stanislas de la Tousche tient son public – salle comble lundi soir au Théâtre de la Contrescarpe – en haleine, en triturant le rythme des phrases et leur musicalité. Sa présence sans artifice à l’exception de son arrogance, ondoie entre complaisance, et regrets, conscience hantée par celle qu’il n’a pu sauver, écrasée par un récit qui perd son sens, plonge dans la part sombre d’un être. Son personnage trouble, affrontant à force de mots jetés en pâture le vide de sa vie est à la fois touchant, agaçant, toujours d’une présence d’une intense et pitoyable humanité.

La déconstruction du vaniteux

La chute, hommage à Camus par Stanislas de la Tousche (Contrescarpe) Photo Fabienne Rappeneau

Réquisitoire méthodique et sans concession contre toutes certitudes de l’homme « moderne » ; sa vacuité et son égoïsme sont manifestement dans le viseur de Camus. La charge est tellement âpre d’autant que l’auteur ne s’épargne pas – beaucoup de points biographiques sont évoqués dans le récit, la noyée non secourue rappelle sa femme trompée qui tomba en dépression sans qu’il puisse rien n’y faire. La mise en abyme – entre acteur et auteur – contribue à cette suffocation qui étreint le spectateur, et ne le lâche plus … bien après le spectacle.  Toute la force de la littérature se distille avec la puissance de la scène.

De Chamfort à René Girard

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Dans une préface une édition des ‘’Maximes et anecdotes’’ de Chamfort, Camus décrit l’auteur des Lumières comme « un héros absurde », comme « le moraliste de la révolte » peignant l’œuvre comme «le récit d’une négation de tout qui finit par s’étendre à la négation de soi, une course vers l’absolu qui s’achève dans la rage du néant». Sa « Chute » constitue une paradoxale et radicale mise en abime d’un «roman de la négation» que Camus revendiquait ne pouvoir être écrit.
A ce paradoxe, René Girard considère que, en instruisant le procès de Clamence, Camus instruit son propre procès et y implique tous ses contemporains : « Le style de ‘’La chute’’ est l’antithèse parfaite de « l’écriture blanche », impersonnelle et dépourvue de rhétorique [de ‘’L’étranger’’].  Le lecteur doit subir une épreuve, sans doute moins intense, mais semblable à celle de l’écrivain. Le vrai critique ne reste pas orgueilleusement et froidement objectif. Il communie vraiment avec l’auteur et peine avec lui. Il faut, nous aussi, descendre de notre piédestal : en tant qu’admirateurs de ‘’L’étranger’’, nous devons courir le risque d’une chute exégétique.» ‘’Pour un nouveau procès de ‘’L’étranger’’’’ (publié dans un recueil intitulé ‘’Critiques dans un souterrain’’ [1976]).

Qu’il est stimulant de se frotter à de grands textes, le public est reconnaissant à Stanislas de la Tousche de lui offrir le meilleur. Pour mieux réfléchir. Il est toujours temps.