Culture

Zao Wou-Ki, les allées d'un autre monde (Franciscaines de Deauville – In fine éditions)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 30 avril 2024

Depuis la magnifique rétrospective de l’Hôtel de Chaumont en 2021 à Aix, Zao Wou Ki (1920-2013) n’a pas eu d’exposition d’ampleur,  « Les allées d’un autre monde » aux Franciscaines de Deauville jusqu’au 26 mai 2024 réussit grâce une scénographie fluide, une double ambition pour Olivier Olgan ; consacrer l’amplitude – pluridisciplinaire et esthétique – de l’œuvre de l’artiste chinois français d’adoption, avec des chefs d’œuvres exceptionnels, des porcelaines à l’art monumental, une diversité de techniques maitrisées que le catalogue In Fine analyse pertinemment. Cette œuvre qui déjoue les frontières et les temporalités en résonnance dialogue avec le 150e anniversaire de la naissance de l’Impressionnisme et le Festival Normandie impressionniste. Son « Hommage à Claude Monet » est un hymne à la liberté créatrice et à la jouissance de la perception.

Il est mon ami parce que sa peinture d’abord, sa présence plus tard, m’ont rendu heureux.
Claude Roy

Le souffle de la profondeur

Oser de nouvelles couleurs, faire naître de nouveaux espaces, inventer la légèreté.

Cette citation manifeste de Zao Wou-Ki (1920-2013) comme un certain nombre d’autres toujours sobres et pertinentes scandent le parcours du magnifique espace des Franciscaines. Elles sont extraites de son Autoportrait, (autobiographie revue et mise à jour en 2023 chez Fayard de l’éd. originale de 1988) éclaire l’intelligence de la démarche créatrice du maître que l’on a souvent trop réduit à sa maitrise « lyrique » des couleurs.

Zao Wou-Ki, Hommage à Françoise, 23.10.2003 Les allées d’un autre monde (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOLgan

L’ exposition – concentrée sur une période courte (« plutôt les vingt dernières années, selon le commissaire ) – invite d’en connaître davantage sur la profondeur de sa quête artistique : « peindre le mieux possible, le vide et le plein, le léger et le dense, le vivant et le souffl­e« ,  tant en termes de démarche créatrice que les techniques utilisées. Féru de poésie et de calligraphie, l’artiste s’est nourri des traditions séculaires de la peinture européenne et des audaces de la peinture américaine d’après la Seconde Guerre mondiale, autant qu’il fut imprégné de la culture de son pays natal.

Et n’est-il pas étonnant non plus qu’il ait toujours souhaité donner présence au Sou­e – qui, dans la cosmologie chinoise, anime le visible comme l’invisible – et ouvrir ainsi à nos yeux Les allées d’un autre monde.  (…) Le souff­le anime ses œuvres. Les audaces colorées s’y déploient. En une multiplicité de supports est née une esthétique qui dépasse toute frontière !
Philippe Augier, maire de Deauville 

Zao Wou-Ki Les allées d’un autre monde (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOLgan

« Peindre ce qui ne se voit pas, le sou­ffle de la vie, le vent, le mouvement, la vie des formes, l’éclosion des couleurs et leur fusion » ZWK

L’une des forces quand l’on pénètre dans un espace animé par l’œuvre de Zao Wou Ki s’est d’oublier très vite les détails autobiographiques : originaire de Chine, arrivé en France en 1947 et naturalisé en 1964, installation à Paris,  passage du figuratif à l’abstraction,  hommage aux artistes, peintres et poètes qui l’ont nourris – pour se laisser « tirer », je dirais même « absorber » par une liberté artistique totale qui quelles que soient la diversité des expressions plastiques et intellectuelles est un hymne à la simplicité de sensations que chacun peut éprouver : « Espace, lumière, mouvement, souffl­e. Tels sont pour moi les sujets permanents de ma recherche ». Les principes de la peinture chinoise de paysage ne sont pas loin, mais débarrassés des scléroses séculaires. Il y apporte le goût puissant de la couleur que lui offrent les exemples occidentaux ; un goût qui finira par faire disparaître toute figuration.

Vaincre la surface était devenu mon obsession, un défi qui me posait de nombreux problèmes. […] Ainsi, d’une peinture du sentiment, j’étais passé à une peinture de l’espace.
Zao Wou-Ki

Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, Février-juin 91, triptyque (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOlgan

Autant de réalités que l’on trouve chez Monet, même si ce dernier résiste au cœur de la figuration.
Gilles Chazal a raison de le préciser, c’est aussi le fil souple à suivre dans la déambulation libre, le visiteur passe d’une technique à l’autre, loin de tout repère chronologique dans « Les allées d’un autre monde. »

J’ai toujours apprécié le silence en poésie comme en peinture.
Zao Wou-Ki

Zao Wou-Ki, les encres dans Les allées d’un autre monde (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOlgan

Faut-il en gloser davantage sur le ‘chercheur d’harmonie’ ?

Certes sa maitrise des techniques abordées est éblouissante, et ne le dévie pas pour autant de sa quête, d’une réalité non visible avec ces tableaux, lithographies ou aquarelles « qui ne racontait rien, si ce n’est l’évocation du bruissement des feuilles ou du moutonnement de la surface de l’eau au passage de la brise » ZWK

Zao Wou-Ki, Commande de Roger Taillibert pour La-Seyne-sur-Mer, 1981 détail des 9 panneaux (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOlgan

Comprendre Zao Wou Ki appelle davantage la lecture des poètes – Yves Bonnefoy, Claude Roy, Yves Michaud, … – qui l’on commenté, dont il a illustré les livres que des historiens d’art, tant il s’est démarqué de toute influence, si l’art occidental le nourrit en profondeur et le libère davantage des pratiques chinoises, c’est pour mieux trouver son souffle panthéiste sur la toile.

Zao Wou-Ki, tapisserie, peintures, et céramiques, Les allées d’un autre monde (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOlgan

Gilles Chazal offre plusieurs éclairages pertinents, qui méritent de se reporter au catalogue qu’il a dirigé. Nous avons retenus quelques extraits de cette quête où il s’agit encore et toujours d’« abstraire sa peinture de l’influence de la réalité »

Zao Wou-Ki, Les porcelaines (Franciscaines de Deauville) Photo OOlgan

Ce regard si personnel le conduit à se demander comment donner vie, dans le vide de la surface picturale, à ces dynamiques du vent, de l’espace, de la lumière. Plus profondément encore, il cherche comment suggérer le Qi. Ce Sou­ffle primordial qui, selon la cosmologie chinoise, est à la fois esprit et matière engendrant, au sein du Vide, la multiplicité des réalités de l’univers. Il ne cesse de les faire muter, de les rapporter à soi et de les relancer de nouveau et autrement dans l’existence avec une volonté fondamentale d’harmonie. (…)

Toute distraction venant de l’extérieur est évitée. Là au calme, après une longue préparation mentale et grâce à sa puissance de travail, il conduit ses pinceaux à révéler ses voyages intérieurs. Dans cet espace, animé parfois par quelque musique bien choisie, Zao Wou-Ki, en nouvelle mutation créatrice, passe d’une peinture du sentiment intime à une peinture des fulgurances dans l’espace. Il cherche à rendre visible les sou­es opposés et complémentaires – Yin et Yang – qui, nés du Sou­e primordial, rythment l’univers.

Zao Wou-Ki, Stèle n°5 & n°7, 2007, ou ériger face à l’éternité (Franciscaines de Deauville) Photo OOlgan

En manifestation révélatrice de cette liberté et de la disparition de tout lien avec le monde visible, ses peintures ne portent plus de titre référé au réel, mais la simple date de leur création. Cette suppression évite de conditionner le regard du spectateur et lui o re la liberté de circuler comme il veut dans l’étendue de la toile. En Chine, plus qu’un objet à voir, le tableau n’est-il pas considéré comme un espace à vivre ?
Gilles Chazal, Peinture et sou­ffle, essai du catalogue

Est-il besoin finalement d’autres encouragements pour plonger dans cet « autre monde » où « Il ne fait jamais nuit » pour reprendre le titre d’un diptyque, que le désir de vivre des sensations toujours intactes et renouvelées quelles que soient le média.

Zao Wou-Ki, Il ne fait jamais nuit, Février 2005 Les allées d’un autre monde (Franciscaines de Deauville 2023) Photo OOlgan

Olivier Olgan

Zao Wou-Ki, les allées d’un autre monde

jusqu’au 26 mai 2024. Les Franciscaines, 145 avenue de la République 14800 Deauville. Du mardi au dimanche de 10h30 à 18h30. Renseignements au Tél. : + 33 2 61 52 29 20 et billetterie en ligne.

Catalogue, sous la direction de Gilles Chazal et Martine Chazal in fine éditions, 152 p. 25€ « Oser de nouvelles couleurs, faire naître de nouveaux espaces, inventer la légèreté. » jalonné de citations de Zao Wou-Ki et de ses traductions du Daodejing de Laozi, texte fondateur du taoïsme. Combien il peut apparaître étrange de vouloir rendre visible l’invisible : le vide, le sou­ffle ! D’où vient une telle audace, un tel défi ? Pour le comprendre l’ouvrage invite à embrasser – et analyser – l’incroyable richesse et la diversité des techniques par lesquelles l’artiste a exprimé son art à la recherche d’une grande harmonie : peintures, aquarelles, encres de Chine, gravures, lithographies, tapisseries, porcelaines et stèles, un essai est dédié à chacune des techniques, précédé d’un passionnant essai du commissaire sur la « construction de la personnalité du créateur »

A lire (dir.) Françoise Marquet, Yann Hendgen 

  • Dans l’ultime bonheur de peindre [2000-2010], textes de Françoise Marquet, Sylvain Amic, Yin Fu et Isabelle Klinka-Ballesteros, Paris, Albin Michel, 2012.
  • Zao Wou-Ki et les poètes, texte de Dominique de Villepin, notices de Yann Hendgen, Paris, Albin Michel, 2015.
  • L’Homme des deux rives, Zao Wou-Ki collectionneur, préface de Jean-Paul Desroches, textes de Gilles Chazal, Sophie Cazé, Éric Lefebvre et Françoise Marquet-Zao, notices de Sophie Cazé et Yann Hendgen, Paris, Flammarion, 2016.
  • Catalogue raisonné des peintures de Zao Wou-Ki
    • [Volume I, 1935-1958], Paris, Flammarion, 2019. Accompagné de l’ouvrage de Dominique de Villepin, L’Énigme lumineuse de la liberté, Paris, Flammarion, 2019 ;
    • [Volume II, 1959- 1974], Paris, Flammarion, 2023.
    • [Volume 3, 1975-2008], prévue fin 2024.

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