Culture

A Bologne, le Festival Il Cinema Ritrovato repousse les limites du temps

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 3 juillet 2023

Depuis près de quatre décennies, la ville de Bologne est la capitale de la restauration cinématographique à travers sa Cinémathèque. Son Festival Il Cinema Ritrovato en était à sa 37ème édition (du 24 juin au 2 juillet). Par la diversité des films restaurés et des rétrospectives, ce « Cinéma retrouvé » dépasse le cercle des initiés venus des quatre coins du monde pour nourrir une cinéphilie grand public grâce aux projections nocturnes sur la magique piazza Maggiore. En puisant dans toute l’histoire du cinéma, la restauration des pellicules offre pour Jean-Philippe Domecq, la merveille et le réel.

Les tours médiévales d’Asinelli et Garisenda, marqueurs identitaires de Bologne (Italie) Photo OOlgan

Bologne où rêver vrai

La capitale de l’Emilie-Romagne est un enchantement aux multiples facettes :  son patrimoine historique et gastronomique, ses artistes (du peintre Giorgio Morandi (1890-1964) à Umberto Eco (1932-2016), professeur de l’université locale et ses musées (de la Pinacothèque à son MAMbo.
Ainsi, difficile de résister au plaisir enjoué de faire partager une nouvelle bouffée de Bologne qui, à la différence de Florence si splendide qu’elle en est musée d’elle-même, n’a pas tenu à s’offrir au tourisme ; si bien que Bologne vit et vous fait vivre sa beauté comme si celle-ci était la moindre des choses quotidiennes.

La meilleure façon de découvrir Bologne est de la vivre à pied Bologne Photo OOlgan

Arcades partout sur les pavés, façades rouge brique et ocre jaune, palais et palais et palais, basilique à marqueterie de marbre cireux ponctué de rose délavé, trois églises emboîtées l’une en l’autre, hauts cyprès qui font partie de l’architecture de façade, ruelles chuintantes de ces voix gaies aux terrasses où même le moins luxueux restaurant (Il Moro par exemple, Via de Falegrami, je recommande) arbore son comptoir de détails de tableaux reproduits – et le patron discrètement fier que vous ayez remarqué.

La Piazza Santo Stefano et ses sept édifices religieux, Bologne Photo OOlgan

On se dit aussi, autre évidence inentamée par le banal, que décidément l’Europe a connu là une période d’architecture et d’élégance culturelle extraordinaire. Celle-ci infuse encore, à la différence de la France, si bien qu’une banque est ultramoderne à l’intérieur de ses murs tavelés de palais de la Renaissance.

La projection en plein air constitue l’identité du Festival de Bologne Photo Marguerita Caprilli Festival Il Cinema Ritrovato

Le rêve érudit de la cité cinéphilique

A la différence de la France, l’Italie traverse une crise de fréquentation des cinémas. Bologne fait exception, avec ses six salles (dont une « salle Scorsese » à côté de la « salle Mastroianni ») où l’on a intérêt à réserver bien à l’avance. La foule des étudiants, nombreux dans cette ville, se mêle aux citoyens et familles qui, sur la majestueuse Piazza Maggiore, regardent sur grand écran le film du soir, y compris depuis les tables de café sous les arcades latérales. Ce succès devrait soigner les misanthropes et ceux pour qui « grand public » est péjoratif ; car c’est en raison même des trouvailles de restauration érudite et des chefs-d’œuvre exhumés, que ce public est passionné, et applaudit spontanément. Les noms oubliés attirent, les rétrospectives hyper-ciblées piquent la curiosité, les lointains géographiques ouvrent les yeux de quiconque ici. C’est que, comme l’a rappelé Wim Wenders dans le petit film de clôture du Festival, « le cinéma par sa magie fait découvrir le réel ».

https://youtu.be/5pae6v6W7zM

Touchant humain, tout de même…

Une séance, entre tant d’autres, vous offre une série très bien restaurée, frémissante mais nette, de courts-métrages datant de l’enfance du cinéma, de 1902 à 1905. Cela commence par un documentaire tourné dans les montagnes de Caux, une voiturette démarre de la petite gare en empruntant les rails, suivie d’une locomotive fumante qui pousse un wagon à ridelles d’où l’équipe va tourner la suite : c’est-à-dire le cheminement de la voiture tressautant sur les rails que nous suivons depuis la caméra du train, tandis que, dans les alpages, des humains, par groupes ou isolés, guettent et regardent le passage. C’est tout, c’est nous.

Ensuite, un court métrage sur l’entraînement gymnastique de l’école de marine : par groupes successifs les marins gravissent les espaliers, puis, sur un pont de navire, ils descendent précipitamment dans les soutes tandis que leurs pareils en remontent au premier plan. Eh oui, l’humain s’entraîne…

Puis, court-métrage autrichien : sur un plateau tournant une femme nue, belle, est filmée dans différentes attitudes, assise, étirée au sol, tendue vers le haut, rejointe par un homme nu qui l’enlace sans bouger, ou mimant la biblique scène de la pomme. La femme est la femme, elle n’est pas tentatrice, elle est tentante.

De l’anodin à l’Aladin

Et puis : deux courts métrages de Georges Méliès, et là on est devant l’éternel génie humain qui d’emblée saisit toute la potentielle magie qu’il y a dans une nouvelle technique. Méliès dépasse aussitôt le zèle du néophyte, que l’on voit trop chez nos plasticiens contemporains qui n’en reviennent pas de leur vidéo pour la vidéo et de leur multimédia comme technique. Méliès ne se contente jamais de l’effet stupéfiant que produisent ses décors fastueux et intrigues oniriques qui ont fasciné les Surréalistes ; il ne laissera pas une baleine disparaître sans faire apparaître des gouttes d’eau derrière les remparts. Et les femmes sont des fées qui commandent aux hommes, braves mais agités.

Quant on pense que Méliès a fini ruiné, studios et décors vendus à l’encan, tenant une boutique de curiosités à la Gare du Nord… Martin Scorsese a tenu à lui consacrer un film à la hauteur de la magie originelle, Hugo Cabret, qui retrace la légende Méliès à travers le regard d’un enfant. Que nous sommes, et qu’a su rester l’angoissant et angoissé Scorsese qui, voici trente ans, mit sa célébrité au service de la cause de la restauration sans laquelle les pellicules allaient se dissoudre chimiquement dans le temps. Il n’a jamais oublié que le cinéma lui a évité de finir mafieux mort dans son quartier pauvre de Little Italy à New-York, et donc a eu pour priorité de sauver non pas ses films mais ceux des réalisateurs qu’il admirait.

Deux grands films des années 30

Ce festival faisant revivre le passé est l’occasion de revoir aussi.
Ainsi de La reine Christine, de Rouben Mamoulian, qui, en 1933 aux Etats-Unis, vit un des grands rôles de « la Divine », Greta Garbo. Son célèbre visage, lisse et très dessiné, à l’aura de luminosité pâle, à la fin se confond presque avec la proue du navire qui la mène vers l’exil qu’elle a fièrement choisi après avoir abdiqué la couronne de Suède, au grand désespoir de ses sujets. Garbo a le jeu ferme, l’impavidité pénétrante et l’éclat de regard propres à incarner l’indépendance farouche de cette femme qui sait ce qu’elle veut et ne veut pas ; qui lit beaucoup, et qui refuse le mariage…avant de rencontrer l’amour par surprise, au cours d’une équipée avec l’ambassadeur d’Espagne censé engager les préparatifs d’un mariage entre têtes couronnées dont elle ne veut pas. La destinée de la Reine et le film ont pour pivot trois jours et trois nuits dans une auberge nimbée de neige, où lui ne sait pas qui elle est, et elle peut donc se sentir libre sous un travestissement digne de Marivaux. Elle ne cèdera ni sur l’amour ni aux intrigues de Cour, préférant sa liberté au pouvoir.

Quatre ans plus tard, en 1937, le noir et blanc livre un film d’une poésie sauvage d’« Angle du monde », comme le dit bien le titre que lui a donné le réalisateur Michael Powell, The Edge of The World. Loin par-delà l’Ecosse, vers le mythique royaume de Thulé, des habitants vivent comme ils peuvent, de la laine des moutons, sur une île à « l’âpre vent » (pour faire écho au meilleur et pré-kafkaïen roman de Charles Dickens (1812 – 1870), La Maison d’Apre-vent).
Jusqu’à quand pourront-ils tenir dans un tel climat ? Ils ont l’endurance et la force d’âme pour ; mais le drame les entoure comme les hautes et abruptes falaises battues par les flots. Un père y restera, après avoir admis l’amour de sa fille pour le jeune homme parti désespéré vers l’Ecosse et revenu à la première alerte pour sa bien-aimée, qu’il emporte. On entend en permanence le vent dans ce film, et le ressac des flots battant la roche ; on ne voit partout que landes et maisons basses que rince la pluie, où se confrontent et se soutiennent les visages burinés qu’éclaire l’horizon toujours visible, le lointain toujours présent et inaccessible.

Jean-Philippe Domecq

Pour aller plus loin sur Bologne

Pour suivre l’actualité des restaurations, et des rétrospectives

Pour découvrir Bologne : accéder aux principaux lieux d’intérêt de la ville en toute facilité et convenance.

La statue de Neptune sur la piazza Maggiore coeur de la ville de Bologne Photo OOlgan

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