Culture

Animaux fantastiques, Du merveilleux dans l'art (Louvre-Lens - Snoek)

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 27 novembre 2023

Sphinx, griffon, phénix, dragon, licorne, … « Les Animaux fantastiques » ont envahi le Louvre-Lens, pour une des expos les plus originales et fascinantes en France jusqu’au 15 janvier 2024. Ce « merveilleux dans l’art » s’adresse autant aux érudits qu’aux amateurs, aux adultes et aux enfants, pour Thierry Dussard  transporte littéralement ailleurs en suscitant l’imagination de tous. un régal absolu.

Monstres et merveilles au Louvre-Lens

 Qu’est donc devenue La Dentellière de Vermeer ? Signalée l’an dernier à la rétrospective Vermeer d’Amsterdam, elle n’a pas pour autant regagné le Louvre. Elle prend en effet ses quartiers d’hiver à Lens, entourée d’une sculpture d’Hermaphrodite et de sarcophages égyptiens, dans un lieu extraordinaire à la fois monacal et lumineux.

Gisante Blanche de Champagne Animaux fantastiques (Louvre-Lens) Photo Thierry Dussard

Aller à Lens, c’est tout d’abord l’opportunité d’aller découvrir cette merveille de musée, conçu sur un ancien puits de mine, entre un terril de charbon et un stade de foot.

Mieux que le Louvre, le Louvre-Lens

Un vrai best of du Louvre, sans la foule et l’avalanche encyclopédique du plus grand musée du monde, Lens offre un raccourci de l’histoire de l’art qui commence par une statuette de la fécondité datant de 1300 avant JC, et se conclut avec un tableau de Bonaparte franchissant les Alpes.
En guise d’apéritif émotionnel, les visiteurs s’arrêteront sur le gisant de Blanche de Champagne (en cuivre sur une âme de noyer), et sur une crosse à tête de gazelle en ivoire, deux petits chefs d’œuvre dont ils vont retrouver l’écho parmi les Animaux fantastiques.

Hélène Bouillon, commissaire de l’exposition Animaux fantastiques (Louvre-Lens) Photo Thierry Dussard

Dragon : celui qui regarde fixement

Bienvenue dans le monde des dragons, des sphinx, des griffons, des phénix et des licornes, une zoologie fantastique dont l’histoire est aussi ancienne que l’humanité. A tel point que l’on se demande lequel de ces monstres est le plus ancien ? « C’est le dragon qui mène le cortège, et toutes ces créatures imaginaires servent à conjurer nos peurs », répond Hélène Bouillon, commissaire de cette exposition, et égyptologue de formation, adossée à un dragon-serpent des ruines de Babylone. Depuis cinq mille ans, l’homme n’en finit pas d’affronter « celui qui regarde fixement », selon l’origine du mot cousinant avec celui de démon.

Les animaux fantastiques nous accompagnent dans nos questionnements quotidiens; ils nous aident à panser notre mélancolie, mais aussi à interroger notre place dans le monde. De la licorne LGBTQ+ aux monstres mésopotamiens en vedette dans la culture métal en passant par les arts ludiques.
Hélène Bouillon, commissaire

Paolo Uccello, Saint Georges terrassant le dragon, vers 1440 Photo Jacquemart André

Même pas peur ?

Saint-Michel et Saint-Georges le combattent avec une lance, comme dans ce superbe tableau de Paolo Ucello du XVe siècle, et cette toile de Maurice Denis de 1917. Tandis que Sainte-Marthe tente d’en venir à bout avec de l’eau bénite. Ailé, crachant du feu, il peut également se montrer pacifique, se laisse apprivoiser par Saint-Marcel, et Saint-Clément parvient à le dompter sur une magnifique enluminure du XIVe siècle. Même pas peur ? Ces monstres n’ont en effet pas toujours effrayé.

Ce qui est fantastique pour nous aujourd’hui ne l’était pas pour les Romains, ni pour les hommes et les femmes du Moyen-Age. 
Michel Pastoureau, dans la préface de l’épais catalogue aussi riche que fabuleux.

Maître S.K Licorne, Animaux fantastiques (Louvre-Lens) Photo Louvre

Ambivalence et hybridité

Certains animaux réels pour nous, comme le rhinocéros, ne l’étaient pas pour nos ancêtres. A contrario la licorne est un être vivant qui appartient au règne animal, comme en témoigne ce dessin à la plume et au lavis bleu signé d’un mystérieux Maître S.K. où la créature à la corne torsadée trône au milieu d’autres quadrupèdes. Agressive, à l’image de celle du palais Farnèse, à Rome, embrochant un chasseur, la licorne incarne le plus souvent l’innocence et la pureté. Ambivalence et hybridité sont les deux mamelles où s’allaitent les mythes. A l’instar du griffon, tête d’aigle et corps de lion, à moins que ce ne soit l’inverse avec l’aigle léontocéphale, ou ce phénix à la fois mâle (Feng) et femelle (Huang), sur une jarre de Corée aimablement prêtée par le musée Guimet.

Henri IV en Hercule terrassant l’hydre, Animaux fantastiques (Louvre-Lens) Photo Thierry Dussard

Humanité crédule et mythomane

Le sphinx de la vallée du Nil devient sphinge en traversant la Méditerranée jusqu’en Grèce, et l’hydre terrassée par un Henri IV en culotte courte symbolise la soumission de la Ligue catholique durant les guerres de religion. Les mythes s’inspirent ainsi du réel et trouvent leur force en s’y enracinant. Les Lumières ont beau avoir essayé de les éteindre, en ramenant à la raison l’humanité crédule et mythomane, les illuminés prospèrent.
Depuis le XIXe et l’essor de la modernité, on assiste même à un regain du bestiaire fantastique. Les illustrations des contes de Grimm, ou des aventures d’Alice au pays des merveilles, donnent libre cours aux chimères de toutes sortes. Après que Gustave Moreau se soit emparé de la licorne, et le musée éponyme consacre d’ailleurs en ce moment une expo au « Moyen-Age retrouvé ».

Tolkien et Harry Potter à la rescousse

Mieux encore, on assiste désormais à un revival monstrueux et enchanté. Les dinosaures reviennent en figure de proue d’un monde disparu, à la faveur d’un discours stigmatisant la destruction des paysages naturels et du tissu social. Tolkien et Harry Potter participent à ce courant sur lequel surfe une jeunesse en quête de merveilleux. Goya et Dali, tous deux représentés ici, préfigurent l’univers de la fantasy. Pochettes de disque de heavy metal et comic books creusent cette veine à l’infini. La BD n’est pas en reste, et Tardi avait ressuscité Pazuzu, le monstre mésopotamien, dans Le Démon de la tour Eiffel, dont on retrouvera les dix albums à la boutique parmi un vivifiant déluge de livres, de peluches, et de gadgets.

Les animaux fantastiques  sont polymorphes et polyvalents, souvent ambigus, parfois subversifs, ils nous sont plus que jamais indispensables.
Hélène Bouillon, commissaire

Un animal au genre fluide

Will Cotton, Falling Cowboy, 2021, Animaux fantastiques, Louvres Lens, Photo DR Courtesy of the artist.

Les licornes sont elles aussi réapparues sur le devant de la scène, sous la double influence des mouvements LGBTQIA+ et des start-up. A l’animal au genre fluide auquel s’accroche encore les jeunes filles, s’ajoute les valorisations inouïes d’entreprises que l’inflation et les taux ramèneront à la réalité. En attendant, les artistes se régalent. Certains veulent lui faire la peau.
D’autres s’échinent avec humour à l’attraper au lasso, comme le cow-boy de Will Cotton. La petite licorne en marbre au pied de la gisante de Renée d’Orléans n’a qu’à bien se tenir, sans crier gare, elle va bientôt regagner le département des sculptures du Louvre.
Alors, ne tardez pas. Vous avez déjà vu Van Gogh à Orsay, et il vous reste du temps pour Rothko (jusqu’au 2 avril), car à 1h15 de Paris en train, l’expo du Louvre-Lens referme les portes de l’imaginaire le 15 janvier.
Sur les ailes d’un Pégase de l’Antiquité, ou d’un ptérodactyle façon Moebius, courrez-y vite !

#Thierry Dussard

Pour aller plus loin sur les animaux fantastiques

jusqu’au 15 janvier 2024, Animaux fantastiques, Du merveilleux dans l’art, Louvre-Lens

Catalogue, sous la direction d’Hélène Bouillon, éd. Snoek Louvre-Lens, 432 p. 39 € : Le catalogue poursuit et approfondit avec des dizaines d’essais passionnants l’exploration de la façon dont les animaux fantastiques imprègnent notre monde contemporain. Icônes de la pop culture – d’Harry Potter au Seigneur des Anneaux, Games of Thrones ou Donjons & Dragons –, figures investies par des mouvements sociaux, ou incarnant nos craintes face aux enjeux de la modernité… Leur omniprésence et les symboles dont ils sont porteurs les inscrivent au cœur de la société.

« Tous sont le produit de notre imagination et une des sources essentielles de nos rêves.
Or les rêves, comme l’imaginaire, ne sont nullement le contraire de la réalité, ils en font pleinement partie et doivent être étudiés comme tels, au même titre que les structures sociales, la culture, matérielle ou la vie quotidienne. Une société
qui ne rêve pas, une société sans imaginaire, une société privée d’animaux fantastiques, cela n’existe pas. » Michel Pastoureau, introduction du catalogue

A écouter : rencontre avec la commissaire Hélène Bouillon (France Culture)

Pour aller plus loin

  • L’animal fantastique et la question de genre, Clovis Maillet
  • La fantasy, réserve naturelle pour animaux fantastiques, Anne Besson
  • Animaux imaginaires de la bande dessinée, Jean-Pierre Mercier
  • Donjons & Dragons, ou la nouvelle jeunesse des monstres anciens, Jean-Christophe Piot
  • Dragons, nature et écologie, William Blanc

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