Culture

Trois « suicidés de la peinture » : Nicolas de Staël, Mark Rothko et Vincent Van Gogh

Les deux expositions consacrées aux deux grands maîtres des années 50, Nicolas De Staël au MAM Paris (> 21 janvier 24), Mark Rothko à la Fondation Louis Vuitton (> 24 avril 24), sont l’occasion, selon Jean-Philippe Domecq auteur d’une Nouvelle introduction à l’art du XXe siècle (Pocket, 2015), d’envisager les « motifs artistiques » de leurs suicides. Pour inédite qu’elle soit, l’hypothèse prête au moins à discussion et à réflexion. Il se trouve qu’au même moment, au Musée d’Orsay (> 4 février 24) et en « Expérience immersive » à Lyon, l’actualité nous ramène à un autre et fameux « suicidé » de la peinture, Vincent Van Gogh.

 

Vincent Van Gogh, folle productivité à la fin

Van Gogh comme si vous y étiez, dans sa palette, comme si vous étiez dans son œil vrillé par le soleil de Provence ou par « La Nuit étoilée », fameuse toile qu’il peignit avec bougies accrochées au chapeau de paille. C’est ce que vous promet l’ »Expérience immersive«  » bientôt à Lyon, où il faudra s’inscrire pour faire cette expérience que permet la technique : l’imagerie artificielle au service de la trituration manuelle de la pâte colorée qui suffit à faire naître un monde, une vision vous envahissant la tête telle qu’elle sortit de celle de l’artiste.

La peinture de Van Gogh s’y prête, d’un chromatisme lumineux comme estampe japonaise et torsadé par sa touche en nerveuses virgules. Cette gamme de nerfs à vif s’accentue dans la période essentielle, et finale, qu’expose le Musée d’Orsay jusqu’au 4 février 2024 : « Van Gogh à Auvers-sur Oise – Les derniers mois ». Derniers mois qui virent naître pas moins de 110 œuvres, dont 77 toiles !… Avant le suicide de Vincent… Dans une course intérieure contre le désespoir d’être né pour remplacer son frère mort, contre la folie de chercher un absolu dans une société qui ne peut s’accommoder de l’absolu, Vincent a peint pour aller plus vite que la mort et l’angoisse – en vain, bien sûr.

Vincent Van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, 8 juillet 1890, Auvers-sur-Oise, Les derniers mois (Orsay) Photo OOlgan

« Van Gogh, le Suicidé de la société »

Mort solitaire, le total des prix de ses œuvres équivaudrait au capital bancaire de son pays natal, la Hollande. Il est loin, son suicide, à moins que celui-ci explique que les rétrospectives en l’honneur de Van Gogh n’ont cessé de se multiplier et les foules de se précipiter, comme pour se faire pardonner d’être passées à côté de lui de son vivant. « C’est le péché de la culture turque, que de bouffer au naturel de l’artiste », crut bon de conclure le poète Antonin Artaud (1896 – 1948) dans un de ses meilleurs textes, Van Gogh ou le Suicidé de la société, qu’il publie à l’occasion de la rétrospective Van Gogh, à l’Orangerie en 1947, aux éditions K qui, bien que et parce que petites, publièrent nombre d’ouvrages surréalistes aujourd’hui repris à grands tirages par les « grandes » éditions qui aujourd’hui passent tout aussi volontiers à côté de la création littéraire vive.
Antonin Artaud, en tout cas, s’identifie, non sans un certain pathos, à Vincent qui retourne contre lui sa lucidité sur une société qui pour cette raison le refuse. De fait, Artaud sera retrouvé mort à sa modeste table de bois, seul dans sa baraque à Ivry l’année suivant cette publication qui donnera lieu, notamment, à une magnifique interprétation, donnée en disque 33 tours ensuite, par le duo d’acteurs Maria Casarès et Roger Blin.

Vincent Van Gogh, Pluie, Auvers-sur-Oise, 18 juillet 1890 Les derniers mois (Orsay) Photo OOlgan

La prose poétique d’Artaud s’y prête totalement, c’est un brâme sous le cosmos, en plein champ de blé, qui vibre à rendre fous l’œil et les tempes. Le poète donne presque à entendre la touche de pinceau sur la toile « tête d’épi sur tête d’épi », de ces derniers champs, ultimes champs avant que Vincent ne se flingue, oreille préalablement tranchée.

Vincent Van Gogh, Racines d’arbres, 27 juillet 1890, Auvers-sur-Oise, Les derniers mois (Orsay) Photo OOlgan

Rejoignant la fusion tout à la fois mentale et picturale du génie qu’il estime « maudit », Artaud, qui désespère d’atteindre par les mots ce que seul peut atteindre le langage plastique, y parvient finalement, assimilant le chromatisme enflammé des dernières toiles à « du fulminate, du volcan mûr, de l’escarre d’écorché. » Et, rendant hommage aux lettres de Vincent à son frère, il demande : « Et dites-moi si, n’étant pas l’auteur des toiles de Van Gogh, vous pourriez écrire aussi définitivement, aussi opaquement, éternellement »… Artaud bientôt enregistrera dans les studios de Radio-France ses hurlements qu’il intitule « Pour en finir avec le Jugement de Dieu », qui seront d’une telle violence et sonneront si juste la douleur de vivre, que la direction préférera ne pas les diffuser.

Trois suicides non plus par la société mais par l’art même

La thèse d’Artaud sur Van Gogh est connue, forgée à son expérience d’années d’asile psychiatrique : le poète retourne sa souffrance contre la société et ses institutions médicales. Au-delà de cette inversion par trop romantique au service du mythe commode des « poètes maudits », disons que la société ne supporte pas le regard de ceux qui veulent vivre les yeux aussi ouverts que possible, quitte à peindre jusqu’à en mourir… Mais deux expositions viennent de s’ouvrir sur deux peintres majeurs de la même période que le texte d’Artaud, le milieu du XXe siècle, qui nous reposent indirectement cette question de : Pourquoi d’immenses artistes se suicident-ils ?
Ce fut le cas de Nicolas de Staël et de Mark Rothko, qui en ce moment attirent les foules au MAM Paris et à la Fondation Louis Vuitton.
Or, à la différence de Van Gogh, ces deux grands abstraits ne subirent pas la misère ni l’ignorance, loin de là, puisque l’œuvre de Nicolas de Staël (1914-1955) (descendant de la grande Germaine, soit dit en passant) était célébrée des deux côtés de l’Atlantique ; quant à l’Américain Mark Rothko (1903 – 1970), il put même réaliser la fameuse chapelle qui porte à jamais son nom à Houston, qu’il conçut comme une « nécropole d’idées », financée par le couple de riches collectionneurs De Ménil.

Mark Rothko (Fondation Louis Vuitton) Photo OOlgan

Le Saut dans le vide

Rothko, d’une famille d’émigrés juifs ayant subi les Camps, posait volontiers en « dernier rabbin du monde occidental ». Sûr de sa pensée, on le voit sur certaines photos dans son atelier, méditant, main en poche et costaud sous son costard, devant telles de ses géniales toiles de couleur entièrement bue par l’espace qui part hors-cadre mais aussi au-delà.
Au-delà, c’est-à-dire ? Comme il définissait ainsi « l’abstraction = rien que du concret », on ne doit pas le soupçonner de religiosité. C’est un au-delà de l’abstraction qu’il cherche, puisqu’il est allé au bout de cette aventure dont les plus grands peintres avaient fait le tour, en trois quarts de siècle, depuis 1909 et la première toile abstraite de Vassily Kandinsky (1866-1944) ou le Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch (1879-1935). Nul ne pouvait à l’époque faire ce bilan qu’aujourd’hui le recul nous permet de faire. Rothko se suicidant le 25 février 1970 s’est jeté dans l’impossibilité d’aller au-delà de ce que sa peinture avait génialement conquis – génialement : ses hypnotiques panneaux de couleur nous en convainquent, aux confins du sublime.

Mark Rothko, Grey Paintings, Giacometti, L’homme debout. (Fondation Louis Vuitton) Photo OOlgan

Le saut du balcon

Le 16 mars 1955 à Antibes, en pleine nuit, Nicolas de Staël se jette du balcon de l’appartement où il travaillait jour et nuit comme un dingue, ayant pour cela laissé femme et enfant à Paris. Il a quarante et un ans, plusieurs grandes expositions sont programmées, il est célèbre et soutenu, même s’il commence à ne plus être suivi par certains proches et critiques d’art.
Qu’a-t-il cherché dans les dernières semaines ? Durant la décennie précédente, il avait juxtaposé les plans de telle manière que cela donne la sensation d’une Chute d’Icare directe. La tension qui s’y noue, et qui fait leur force, résulte de ce qu’il n’a jamais tourné le dos au référent, si lointain soit-il. Nicolas De Staël s’est tenu à la crête de l’abstraction et de la figuration. Mais quoi, ayant tellement conquis d’espace en surplomb, où porter l’élan ? Sa dernière période le montre tendu vers les objets, en natures mortes peu convaincantes, vers les silhouettes humaines en mouvement, qui ne gagnent rien à être peintes, y compris les matches de football. Sa dernière toile, de très large format, Le Concert, illustre seulement la limite de la quête. Trop forte non pas pour ce peintre aussi prodigieux qu’exigeant : non, trop forte pour cette génération.
La preuve, Rothko mettra fin à ses jours sans mobile explicite. Ils ne sont pas les seuls.

Nicolas de Staël, Parc des Princes, Pars, 1952, MAM Paris Photo OOlgan

La mort au tournant

L’année d’après, en 1956 le troisième grand de cette génération, l’Américain Jackson Pollock (1912-1956), le célèbre peintre expressionniste abstrait, se tue dans un virage où il a déboulé ivre à grande vitesse. On revoit son visage à la James Dean chauve et poché de boisson gonflé aux pommettes, et sa danse de Sioux autour de ses immenses toiles où il jette la peinture à grands jets épais pour que la peinture saisisse au plus près des nerfs et du corps les pulsions telles qu’elles remontent dans nos gestes et influx. C’est la grande époque de l’art américain, quand New York supplante Paris comme capitale de l’art moderne. Oui mais, que constate-t-on là encore en considérant les toiles de la dernière période autodestructrice de Pollock ? Il tentait de faire réémerger, du fond de sa gestuelle, les figures inspirées à ses débuts de l’art mural amérindien. Les figures se mêlent tant bien que mal à la fission nucléaire de la matière qu’il avait opérée par sa technique du « dripping ». C’est incompatible. Sans résultat convaincant. Même déréliction artistique que De Staël.

Nicolas de Staël, Le Bocal, Antibes, 1955, MAM Paris Photo OOlgan

Une génération de Prométhées picturaux

Ces morts, comme tout suicide, ne peuvent certes se ramener à une seule cause. Elles posent tout de même le problème qu’avec le bénéfice du temps nous pouvons discerner mieux que les acteurs de cette aventure à haut risque. Trois artistes majeurs sont allés tellement au bout de l’abstraction qu’ils ont compris qu’on ne pouvait aller plus loin. Mais comment admettre déjà que l’abstraction était à conquérir aussi via la figuration ? Ces trois artistes ne pouvaient en rester là. D’autant qu’à l’époque, la figure de l’artiste, comme du poète à la Artaud d’ailleurs, était celle du voleur de feu, ou de Prométhée. On comprend leur vertige désespéré.
Songeons-y : ce doit être terrible de ressentir à l’intérieur de soi le creux de ne plus parvenir à créer aussi fort.

Nicolas de Staël, Le fort Carré d’Antibes, Antibes, 1955, MAM Paris Photo OOlgan

#Jean-Philippe Domecq

On me pardonnera de renvoyer, pour plus de détails historiques et d’explications vérifiables, au chapitre que j’ai consacré à l’hypothèse du « suicide par l’art », dans ma Nouvelle introduction à l’art du XXe siècle, repris dans la trilogie sur l’art moderne et contemporain : Comédie de la critique, collection « Agora », éditions Pocket, 2015.

Pour aller plus loin 

Nicolas de Staël

  • jusqu’au 21 janvier 2024, MAM Paris
  • Nicolas de Staël un peu plus près du soleil,  Arte TV (jusqu’au 17 janvier 24)
  • Stéphane Lambert, Nicolas de Staël, La peinture comme un feu, Gallimard, 2023 : Avec une magnifique iconographie, Stéphane Lambert approfondit son  fascination pour Le Prince Foudroyé,  titre de son premier essai chez Arléa (2014) : « Des ciels gris-bleu de Saint-Pétersbourg à la perspective azur de la Méditerranée, Staël a cheminé en solitaire, à la fois ombrageux et solaire, entouré et seul, orgueilleux et compassionnel, avant de s’éteindre comme une comète folle au terme d’un parcours aussi lumineux que tragique.« 

Mark Rothko

  • jusqu’au 2 avril 2024, Fondation Louis Vuitton,
  • Catalogue, sous la direction de Suzanne Pagé et Christopher Rothko avec François Michaud, Citadelles – Mazenod, 45€

Vincent Van Gogh

  • jusqu’au 4 février 2024, Van Gogh à Auvers-sur-Oise – Les derniers mois, Musée d’Orsay,
  • Catalogue, sous la direction d’Emmanuel Coquery, Nienke Bakker,  Hazan, 45€

  • Antonin Artaud, Van Gogh, ou le Suicidé de la société, L’imaginaire. ou en collection Quarto, le volume Artaud, Gallimard : « Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait, par le fait même, un formidable musicien

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