Culture

Arnaud Orain, Les savoirs perdus de l’économie – Contribution à l’équilibre du vivant (Gallimard)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 15 septembre 2023

« Il existe une autre manière de réfléchir aux savoirs économiques » revendique Arnaud Orain, auteur des « Savoirs perdus de l’économie » (Gallimard) dont le sous-titre « Contribution à l’équilibre du vivant » définit l’enjeu de ce changement de paradigme. Son considérable apport, pour Jean-Philippe Domecq, est de démontrer que « la science du commerce et la physique œconomique » d’antan n’ont rien de passéiste. Au contraire, leur « syncrétisme à la fois naturaliste et analogique » permet de penser un bien-être des êtres humains plus vivable, sans faire abstraction de celui des autres espèces vivantes, sans utopie ni ‘retour’ à on ne sait quelle ‘nature’. L’audace conceptuelle et réaliste de cette réflexion est à la hauteur des défis dont notre avenir dépend.

Le but est encore de désacraliser et de pluraliser l’objet « science », sans égard pour les prétendus grands auteurs et les soi-disant textes fondateurs. (…) En ce début de xxie siècle, Elle consiste à revenir sur la période comprise entre le xvie et le xviiie siècle, autrement dit celle qui a juste précédé la naissance de l’économie politique et de toutes les sciences modernes.
Arnaud Orain,
Les savoirs perdus de l’économie

L’économie, c’est pluriel

Tout d’abord, un rappel d’évidence, qui s’impose d’autant plus de nos jours, surtout en France, où l’on voudrait nous faire croire qu’il y aurait « le » réel à affronter devant lequel la politique devrait cesser ses affrontements, ses débats – autrement dit : cesser de choisir. C’est là un rideau de fumée politiquement intéressé : intéressé à occulter que c’est en réalité une idéologie comme une autre, ce qui en soi n’est pas une faute ; ce qui l’est, c’est de le cacher.
Or, la négation du politique est et a toujours été conservatrice puisqu’elle présuppose, dans un de ces « cela va sans dire » qui taisent ce qu’ils disent, qu’il y aurait un réel unique auquel « il faut s’adapter » (cela vous rappelle quelque chose comme un slogan électoral). Sinon, on tomberait dans l’idéalisme destructeur, le « constructivisme de gauche », écrivait le Prix Nobel d’économie ultralibéral Friedrich Hayek (1899-1992) qui, avant un autre Prix Nobel également pro-marché toute, Milton Friedman (1912-2006), inspira Reagan, Thatcher, Pinochet, la dévastation de toute intervention publique dans les pays libérés de l’URSS, et la mise à bas des politiques – oui ce n’est pas un gros mot -, « politiques » d’Etat-Providence qui, après-guerre, avaient été inspirées par un philosophe économiste d’un autre tonneau, John Maynard Keynes 1883-1946), par ailleurs dandy lettré et ami de Virginia Woolf et de son époux dans le Cercle de Bloomsbury .

Eh bien, il en va de «la» politique comme de «l’» économie, qui fait au moins la moitié de toute politique. Ainsi est-il parfois de notre devoir, lorsqu’on soumet à la lecture ce que l’on écrit, de s’exposer au ridicule de rouvrir des portes ouvertes que l’opinion dominante a refermées.

Au XVIIIe siècle déjà…

Une fois donc rappelé ce qui n’aurait pas dû être oublié, nous allons nous apercevoir que ce n’est pas du tout abstrait, ces choses que l’on appelle « l’économie ». On peut constater, comme nous le démontre de fond en comble Arnaud Orain, professeur à l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8 et auteur déjà d’Une autre histoire du Système de Law : La politique du merveilleux (2018), que, dès son origine en tant que discipline autonome à la fin du XVIIIe siècle, l’économie politique se construit sur le modèle des sciences exactes, raisonnant par grandeurs mesurables pour gérer ce que nous pouvons tirer de la nature, conçue alors comme réservoir inépuisable à la disposition de l’homme, lequel n’aurait plus qu’à savoir l’exploiter et faire fructifier les flux de production et d’investissement au mieux de la rentabilité.

Pendant ce temps, hors du modèle standard, le commerce tournait aussi grâce aux « praticiens possédant des savoirs vernaculaires qui sont pensés comme les vrais savants : artisans, fermiers, marchands et grands négociants. Science du bricoleur au sens que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss donne à ce terme, celle du commerce collectionne les faits et surtout les « détails », puis les recompose pour affronter toute situation nouvelle. (…) La science du commerce est en effet une immense accumulation d’observations sur la géographie, les sols, les forêts, les végétaux, les infrastructures et la marine ». Derrière toutes ces données concrètes, avec la théorie des climats de Montesquieu comme référent, on retrouve… notre présent, notre actualité d’exténuation des ressources et des espèces.
On parlerait aujourd’hui, et on le peut, d’un « geste critique », qui « dure depuis deux cents ans ».

La science du commerce et la physique œconomique s’inscrivent dans ce syncrétisme à la fois naturaliste et analogique, le bien-être des êtres humains ne pouvant se réaliser en faisant abstraction de celui des autres espèces vivantes.(…) il n’est pas impossible que ces savoirs du début de la modernité occidentale soient mieux adaptés que les sciences modernes pour penser les bouleversements contemporains.
Arnaud Orain, Les savoirs perdus de l’économie

Une mutation comme il y en eut tant

La portée conceptuellement révolutionnaire de l’ouvrage, très étayé, d’Arnaud Orain, est qu’il défriche une nouvelle voie économique, rendue absolument nécessaire par les temps qui pèsent sur notre survie précisément économique. Il ne faut pas y voir simple hypothèse, mais une mutation comme il y en a toujours eue dans notre compréhension.

En ce début de XXIe siècle, il existe en effet une autre manière de réfléchir aux savoirs économiques. Elle consiste à revenir sur la période (…) qui a juste précédé la naissance de l’économie politique et de toutes les sciences modernes. Rendue possible par la fin du grand récit de la « Révolution scientifique », une nouvelle approche permet de reconsidérer des « savoirs qui furent autrefois jugés comme autant de développements possibles, de chemins sur lesquels certains individus et certaines sociétés se sont engagés, puis qui ont disparu.
Arnaud Orain

L’envoi ouvre une perspective non plus progressiste sur un seul axe mais pluri-axiale, ouverte.

Il n’est pas impossible que ces savoirs du début de la modernité soient mieux adaptés que les sciences modernes pour penser les bouleversements contemporains.
Arnaud Orain

Il faut imaginer Buffon et Diderot économistes

De même que le projet encyclopédiste avait foi dans la capacité rationnelle de quiconque, sans préjugés de rang ni d’instruction, de même il n’est personne d’actif qui ne puisse tirer leçon des « détails ». Géographie, topographie, descriptions plutôt que principes, savoirs locaux à collecter pour améliorer : « la science du commerce est accumulation de « détails », et l’homologie avec l’histoire naturelle de Buffon est évidente. »

Le Journal de l’Agriculture rejoint l’Encyclopédie. C’est l’intelligence concrète de l’observation qui sera productive dans l’économie des denrées et des biens comme dans l’idée que l’on dégage de chaque pratique.

De là, l’avenir, d’urgence

La noblesse de l’observation et du savoir pragmatique retrouve sa nécessité aujourd’hui que nous avons besoin de recréer l’économie du vivant. Celle-ci est un tissu d’interdépendances, au point qu’on ne doit plus penser en dualité la nature et l’humain. De là, Arnaud Orain tire une aspiration à l’économie comme « science globale » qui, à grande échelle, reprend des intuitions de « savoirs perdus de l’économie », justement.

On peut se demander si plus généralement la productivité stagnante des économies occidentales n’est pas due à la disparition de certaines formes des écosystèmes. (…) moins les sols contiennent de matière organique et moins ils sont fertiles.

La productivité intensive tue la productivité à terme : ce résultat auquel notre actuel développement nous a conduits, se retourne contre l’économie, qui est censée pourvoir mieux avec moins d’efforts. Pouvoir plus avec moins de pouvoir en surplomb. Est-ce que ce nouveau nécessaire chemin implique une métaphysique ? « Sans doute pas » confirme l’auteur.

Une plus grande diversité d’espèces est plus productive qu’une moindre à l’intérieur d’un écosystème, il est préférable d’en conserver un maximum pour maintenir une forte quantité de relations entre elles.

Voilà comment l’économie nous implique et comment nous pouvons chacun la concevoir et la pratiquer.
La prochaine fois, nous parlerons de la pauvreté, au cœur du social donc…

# Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus

A lire :

  • Arnaud Orain, Les savoirs perdus de l’économie – Contribution à l’équilibre du vivant, collection NRF essais, Gallimard, 393 p, 22,50 €

Dans la même collection :

  • Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019, 336 p, 22 €.
  • Jacques Mistral, La science de la richesse – Essai sur la construction de la pensée économique, « Bibliothèque des Sciences humaines, Gallimard, 2019, 482 p, 24,50 €.

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