Culture

(Art de vivre) Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, d’Eugen Herrigel

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 6 juin 2023

Et si l’on se ressourçait au…tir à l’arc ? Ni pour le sport, ni le combat, mais pour l’art Zen que nous en a dévoilé un philosophe allemand parti s’initier au Japon en 1928. Jean-Philippe Domecq a voulu vérifier si le petit manuel d’ Eugen  Herrigel qui a marqué sa génération, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, lui paraissait aussi instructif que dans sa jeunesse. Eh bien oui !…

On n’est pas toujours naïf quand on est jeune

Nous avons tous, dans notre mémoire, de ces livres un peu à part qui nous ont ouvert des horizons quand on entrait dans cette vie et dont on se demande, l’âge avançant, s’ils étaient si intéressants que ça ; comme ils étaient un peu à part justement, on n’a pas, pour se conforter a priori, le prestige des grands ouvrages recommandés.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai vérifié si était encore en vente l’ouvrage de Eugen Herrigel sur le Zen et le Tir à l’arc dont le titre valait mantra et regards entendus entre tous les chevelus de l’Atlantique à Athènes du temps où le Zen n’était pas encore un terme publicitaire. En bien oui, l’ouvrage est abondamment réédité, dans une édition plus jolie qu’à l’époque ; et… oui, il est intéressant, très intéressant, toujours aussi intéressant.
Certes j’avais cru à tort que mon idée de chercher toujours le « Cœur de Cible » lorsque je suis face à un problème à résoudre ou un regard à comprendre et qui me comprend, était dans le livre ; mais j’en avais résumé par cette formule ce qu’il nous apprend d’essentiel. Nous ne sommes donc pas toujours illusoires à dix-neuf ans ; il est précieux pour la connaissance de soi de constater que certaines de nos intuitions nous avaient bien guidé. Intuition est le mot en l’occurrence, pour cette métaphore du tir à l’arc zen qui nous enseigne que la flèche n’atteint la cible dans le mille que si notre esprit se confond avec elle – comme l’intuition juste est déjà dans ce qu’elle cherche.

L’Occident va à l’Orient

Battant sa coulpe plus souvent qu’à son tour, l’Occident a souvent tendance à survaloriser ce qu’il découvre chez les autres ; c’est en même temps sa qualité que de s’intéresser à l’autre comme aucune autre civilisation ne l’a fait ni le fait.

On retrouve cette sympathique attitude dans l’itinéraire du philosophe allemand Eugen Herrigel (1884 – 1955), brave universitaire qui enseigna un temps au Japon et eut la curiosité d’essayer de comprendre ce qui n’avait pas du tout l’air d’être de la philosophie, et qui de fait n’en était pas puisque le Zen est une vision du monde et de l’être qui n’est pas fondée sur des concepts, mais nous apprend à vive dans le Vide qui nous fonde.
« Vide » ? Appelons cela notre ignorance foncière de pourquoi nous sommes là et ainsi faits que nous nous posons cette question en sachant que nul n’y trouvera jamais réponse – telle est du moins ma façon de comprendre la révélation que fut pour moi le Zen… quand j’étais chevelu. Le pire c’est que je le pense toujours.

Quand tout découle de l’oubli total de soi et du fait qu’on s’intègre à l’évènement sans aucune intention propre, il convient que, sans aucune réflexion, direction ou contrôle, l’accomplissement extérieur de l’acte se déroule de lui-même.
Eugen  Herrigel. Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc

Il n’y a pas de base…

Puisqu’elle ne procède pas de concepts, la conception zen de la vie ne sépare pas la pratique de la conception. On connaît l’art de la calligraphie zen, et les fameux jardins zen, simples enclos de gravillons ratissés autour de pierres plus ou moins et plutôt moins que plus agencées ; disposées plutôt. C’est faire le jeu du hasard et de l’humain, du vide et du plein, de l’interrelation et non du positionnement : pas plus que la pierre n’est individualisée par différence avec le sable nous ne devons nous percevoir comme interlocuteurs isolables mais percevoir l’air et ce qui se passe entre nous.

Effectivement, quand il n’y a pas de base – pas d’idées qui établissent et rassurent -, il n’y a que le Vide, qu’en Occident on prend pour l’Infini (parfois Dieu). Autant donc que notre perception de l’espace, et donc « l’art » de l’espace au sens d’une pratique, soit fidèle à ce Vide. Jeune j’en ai conclu : « mon gars, tu n’as pas de sol plus vaste que l’espace de ta plante de pied ni plus sûr que le vide autour ». Et ça marche, pour la marche humaine, puisque nous naissons et repartons fort bien sans savoir !

Comme l’a génialement résumé le grand comique Raymond Devos (dont j’attends les œuvres complètes en collection « La Pléiade », petite suggestion pour l’occasion : « L’antimatière ? L’antimatière ?! C’est un grand trou, avec du vide autour. »

Le tir à l’arc n’est pas le tir à l’arc

Eh bien il faut ainsi comprendre l’art du tir à l’arc : un entrainement métaphysique à se situer dans l’espace de l’existence qui plane dans l’inexistant foncier.
Jean-Philippe Domecq

Notre philosophe allemand, tandis que son épouse, elle, choisissait l’exercice de la calligraphie, a d’abord fait fausse route, croyant, comme nous tous, que pour atteindre la cible, là-bas à quelques mètres, il faut beaucoup d’efforts et de combativité. Le maître l’a ainsi laissé s’épuiser longtemps ; tant il est vrai que, là comme en psychanalyse, il est vain de délivrer une réponse avant que l’autre n’ait épuisé les siennes, de fausses pistes. Tout comme le disciple épuisé d’avoir fait le tour du monde pour savoir qui il est et auquel le maître, assis en lotus sur son gravillon de jardin sec, finit par lui donner la réponse à sa question « Qui suis-je ? » en lui tendant un oignon coupé en deux. Nous ne sommes rien que pelure sur pelure, avec, au milieu, comme au cœur de l’oignon, rien. Rien, au-dedans comme dans « le silence des espaces infinis » !…

Herrigel le comprend enfin en voyant que le maître, par un relâchement au cœur de l’extrême tension musculaire que requièrent les arcs zen, atteint le cœur du cœur de la cible sans presque la regarder.

Traduction, si l’on veut se constituer notre Zen hic et nunc : c’est le trajet de l’intuition. Reine des démarches, qui ne se laisse pas définir.

Et voici les principes

N’étant rien, je m’efface avec plaisir en citant droit au but :

« Demeurer en état d’indifférence dans la plus haute tension. »
« Cette fois, dit le maître, vous vous teniez complètement oublieux de vous-même, sans aucune intention dans la tension maximale ; alors, comme un fruit mûr, le coup s’est détaché de vous. »
« Comportez-vous comme si le but était infini. »
« Le résultat n’en revient pas à l’arc, mais à la « présence d’esprit », au dynamisme et à la faculté d’éveil avec laquelle vous tirez. »
« …mieux encore, même l’idée de vide a disparu. »

Art de vivre

Il faut en effet viser l’infini, tant qu’à vivre. Pour cela, ne pas choisir entre Orient et Occident, pas plus qu’entre transcendance et immanence ; ayons l’intelligence existentielle d’intégrer l’un et l’autre pour les et nous démultiplier à la façon du ManPower de la Renaissance dessiné par Léonard de Vinci.
Cela nous mènera au Cœur de Cible de cet « art de vivre » qui, somme toute, est le but – et la pertinente définition de la culture selon Singular’s, non ?…

# Jean-Philippe Domecq

Pour aller plus loin avec le Zen

A lire :

  • Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Préface du Professeur D.T. Suzuki, volume broché, photos et illustrations, éditions Dervy, 148 p, 16 €.
  • Helena Attlee, Les Jardins du Japon, éd. illustrée LR Presse, Poche, 29,90 €
  • Erik Borja, Paul Maurer, Les leçons du jardin zen, texte et photographies, éd. Chine, 19 €

 

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