Culture

Au-delà de Leçons, Ian McEwan mérite la palme du réalisme contemporain (Gallimard)

Avec son nouveau roman, « Leçons » (chez éditions Gallimard) l’auteur britannique Ian McEwan confirme, s’il en était besoin, qu’il est un des écrivains mondiaux les plus accomplis, d’une grande maturité de vision. Jean-Philippe Domecq lui attribuerait même, « mieux que le Prix Nobel, la palme du réalisme contemporain, pour son acuité psychologique autant que politique ».

Voilà un auteur !

Voilà un romancier que l’on se souhaiterait en France, et dont on peut suivre les parutions une à une avec, d’avance, la confiance que la lecture va nous tenir parce que l’auteur est fin, mûr, ample.
On l’avait découvert en 1994 avec Les chiens noirs, roman qui aurait mérité plus d’éloges ; il se penchait avec émotion interrogative sur les traces d’un couple, futurs parents qui ressemblent à la génération des siens, de l’Angleterre sortant de la guerre 1939 – 45. Expiation, en 2003, narrait l’histoire d’un couple qui s’est loupé à cause du regard d’une enfant, un instant fatal a suffi, que l’enfant devenue adulte essaiera d’expier, et cela donne une mise en abyme narrative sidérante quand elle survient. Ce long roman bouleversant reste meilleur que la version filmée qu’en a tiré le réalisateur Joe Wright en 2008.

Une maturité intime autant que collective

Et puis Samedi, paru en 2006, nous cueille en pleine nuit d’une confortable maison londonienne où un chirurgien voit un brusque tracé lumineux dans le ciel, à moins que ce soit un reflet de son insomnie, car il a aussitôt pensé que Londres était attaqué comme New York le 11 septembre. Cela va être la journée de la manifestation monstre contre l’intervention de Bush et Blair en Irak. Outre les relations avec ses enfants, cet homme, solidement épanoui en couple et foyer, va vivre 24 Heures où s’entrecroisent interrogations privées et collectives, comme c’est le cas, ou devrait l’être, du quotidien flux de conscience de chacun d’entre nous.
Le roman est si intelligent que, tout en étant passionné par l’intrigue privée, on lisait aussi sur le régime de Saddam Hussein, ses charniers d’enfants et ses geôles de tortures pour cousins et arrière-cousins de tout récalcitrant au régime, des informations naturellement insérées, sans parti-pris, pour nous lecteurs français sans le parti-pris de « la politique arabe de la France » qui pendant ce temps faisait applaudir, par les délégués syriens et russes lançant la claque qui surprit et entraîna toute la salle de l’ONU, l’envolée creuse de Monsieur de Villepin  qui revenait en fait à laisser Saddam en place. C’était l’époque où l’intelligentsia culturelle décerna la Palme d’or de Festival de Cannes à « Fahrenheit 9/11 », de Michael Moore, où George W. Bush est ridiculisé, forcément, et le régime de Saddam Hussein par contre présenté à travers belles séquences de plage et de mariages.

Avec Samedi de Mc Ewan, la littérature a joué son rôle artistique, qui est, entre autres, de déjouer les a priori ambiants et ainsi ouvrir notre champ de vision du monde.

Un anti-héros de toute une génération

Ian McEwan confirme, et il y a besoin en France, que le roman peut être instrument de connaissance dans toutes les dimensions, intérieures et extérieures, de notre parcours. Pour cela, il restitue le plus significatif de ce que l’on peut comprendre de soi-même et du monde pour peu qu’on le veuille.
Si Leçons est le titre de son nouvel opus, rassurez-vous, ce romancier est trop fin pour faire la leçon sur quoi et qui ce soit. C’est toute une génération, à vrai dire, que nous restituent les tangentes « leçons » qu’essaie de tirer l’antihéros Roland Baines, qui se réveille un matin en constatant qu’il n’y a plus dans la maison que son bambin de fils. Alissa est partie, abandonnant enfant et conjoint, lui demandant de ne surtout pas la chercher. On apprendra que, pour ne pas reproduire l’échec de sa mère, elle devait absolument opérer cette rupture dans le vif pour atteindre son but : ne plus se faire refuser par les éditeurs, écrire et publier de la forte littérature. Elle y arrivera, ô combien, et le héros, qui s’y connaît, sera le premier à le discerner, et à l’aimer muettement et plus que jamais pour cela. Il sait ce qu’elle a su écrire, lui qui a été poète ou a cru l’être, assez lucide et exigeant pour n’être pas dupe de ce qu’il a fait de sa vie, aussi bien dans l’écriture que dans ses multiples activités d’homme « libre » façon post-contestataire. Jusqu’à donner des leçons de tennis ou faire du piano bar jazz, pour vivre avec son fils. Il faut dire qu’il reçut quelques leçons corsées…

Une « Education sentimentale » de notre temps

Tout jeune il recevait des leçons de piano d’une professeure de dix ans son aînée. Particulièrement sévère, jusqu’à ce qu’elle lui mette la main sur le pantalon. Elle n’a pas été bouleversée que par son notoire talent de pianiste. Alors, sentant monter la menace de passion sexuelle, elle veut se détourner de ce qui serait un détournement de mineur ; trois ans passent ; et c’est plus fort qu’elle : elle l’initie et ne peut plus s’en passer. Lui non plus. Il a quinze ans. Cette sexualité précoce et soutenue va marquer Roland dans ses love affairs d’adulte et dans son couple avec Alissa : il faut suivre son rythme. Cela ne se laissera pas oublier, et McEwan va nous précipiter dans un retour de refoulé qui tient de l’enquête policière en régime psychanalytique.

Il est tellement fin que, lorsque cette nouvelle partie s’ouvre, on sait qu’on va sortir des sentiers battus du prévisible ; hypnotique. Flaubert aurait reconnu là une « Education sentimentale » de la génération non plus de 48 mais post-68.

Un roman de pleine maturité historique

On sait que par « sentimentale » dans son roman d’éducation Flaubert entendait surtout que la génération de 1848 avait échoué parce qu’elle avait une conception sentimentale, idéalisée, du peuple.

La génération de Leçons n’est plus sentimentale, elle est, née au milieu du XXème siècle, rebelle et instruite des leçons d’utopie. Mais elle est optimiste car porté par l’après-guerre et les décennies de paix et de libérations progressives que nous avons connues.

Le plus fort moment politique du roman se situe au moment de la chute du Mur de Berlin en 1989. Le personnage ne peut plus cesser de faire le va-et-vient avec les foules d’un côté à l’autre de ce qui n’est plus d’un côté ou l’autre justement. Il restitue aussi bien l’espoir, après la décennie Thatcher, contenu dans le programme initial de Tony Blair et cette nouvelle social-démocratie ; il sait le faire au travers de discussions comme on en a tous entre amis et voisins au vu de l’actualité et de nos de nos souhaits programmés et divers en démocratie. On verra ce qu’il en restera.

Là encore, ce roman nous met devant le réel dans tous ses possibles concomitants et consécutifs, prévus ou inimaginés.

Ce que le « roman familial » de tout individu a de toujours surprenant, et bouleversant

Dans ses précédents romans déjà, Ian McEwan développait une science littéraire de ce que Freud appelle notre « roman familial ». C’est dans ce roman qu’il va le plus loin sur cette voie d’analyse, très subtilement et il serait donc proportionnellement regrettable de lever ici les coins du voile sur trois seuils d’initiation à soi et au passé des siens que franchit Roland Baines dans sa quête de reprendre sa vie en mains.

La finesse et la maturité de l’écrivain font que nous sommes chaque fois bouleversés par les coups de théâtre intime, parce qu’il se situe à même niveau sensible et réflexif que nous. Un vrai interlocuteur, cet auteur, qui par là nous fait avancer dans la vie.

Parmi les passages d’auto-initiation de ce « roman de formation » jusqu’au grand âge, Roland se dit à lui-même tout le génie qu’il trouve aux romans d’Alissa son épouse partie à jamais. Et de relire un article de recension par un critique réputé du Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui du premier roman d’Alissa écrit notamment ceci : « Epargnée par l’expérimentalisme aride, l’égocentrisme et l’anomie existentielle de notre culture littéraire subventionnée, elle fait irruption devant nous : une écrivaine consciente de ses responsabilités envers le lecteur et qui reste pourtant totalement maîtresse (…) d’une imagination des plus ambitieuses et des plus osées. (…) Alissa Eberhardt n’a pas peur (…), ni de profondes et savantes spéculations morales (…). Même dans l’échec, son héroïne exalte en nous ce qu’elle éclaire. »…

Et dites-moi si vous trouvez pareille ambition dans la littérature française d’aujourd’hui… Ian McEwan en tout cas mise ici en sous-main ce qu’il aimerait accomplir. Il l’accomplit. Il est de ces écrivains qui vous clouent de suspense parce que, les lisant, vous vous sentez « pris par la main de la sensible intelligence ».

Je cite ici les mots qui m’étaient venus dans un article sur Middlemarch de George Elliot. Il se trouve que McEwan en interview a cité cette auteure comme une de celle et ceux qui l’ont marqué, du temps où sa génération ne parlait pas tant d’éditeurs et médias que d’œuvres et d’enjeux littéraires.
Eh bien, avec ce roman qui est son plus ambitieux et son meilleur, on y est presque. Et peut-être pas « presque ». L’avenir le dira. McEwan restera.

# Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus sur Ian McEwan

Le site officiel d’Ian McEwan

A lire :

  • Le premier roman traduit de Ian McEwan, Jardin de ciment, parut aux éditions du Seuil en 1980.

Tous les autres ont paru et sont réédités aux éditions Gallimard, parmi lesquels :

  • Les chiens noirs, 1994 (Folio n° 2894)
  • Sous les draps et autres nouvelles, 1997 (Folio n° 3259)
  • Amsterdam, 2001 (Folio 3728)
  • Expiation, 2003 (Folio n° 4158)
  • Samedi, 2006 (Folio n° 4661)
  • Une machine comme moi, 2020 (Folio n°6965)

A écouter

Les leçons de Ian McEwan, Alain Finkielkraut (Réplique France-Culture) – Conversation avec Claude Habib & Raphaëlle Leyris

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