Culture

Avec Kua, Delphine Araxi retrouve une connexion avec la Nature, du néant à l’absolu

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 2 septembre 2023

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Peut-on arrêter de ne rien apporter à la Nature, alors qu’elle nous donne tout ? Designer-artiste, magicienne des mélanges, passionnée de Brésil et de sciences, Delphine Araxi cherche à réinspirer notre connexion à la Terre Mère. Exemplaire de sa perception du génie aléatoire de la nature , sa ‘sculpture-installation vie’, Kua met les cinq sens du spectateur en éveil pour le plonger dans une nouvelle expérience synesthésique. Le néant engendre l’absolu. Une invitation pour Marc Pottierà retrouver l’harmonie et un guide pour nous préparer à l’avenir.

 

Plus brésilienne que les Brésiliens

Delphine Araxi au coeur de Kua Photo Andrés Otero

Plus brésilienne que les propres brésiliens, sans aucun complexe du ‘vira lata’ (*), au contraire, elle est solaire. Delphine Araxi a trouvé à São Paulo un nouveau souffle, un nouveau défi et une nouvelle passion, la culture brésilienne. Elle n’aurait pas voulu accoucher de son fils Saam dans aucune autre ville au monde, créant ainsi ses racines avec son nouveau pays d’adoption. Quelle mouche a donc piqué cette jeune française d’origine arménienne extravertie au large sourire souligné de rouge Urucum (**) qui vous rencontre toujours avec des tenues qui sont des cocktails de haute-couture et de sportwear ? L’art du mélange des genres dans une féerie créative comme dans son œuvre Kua.

« Le néant engendre l’absolu ». En tant qu’artiste, je considère le design, comme l’art, comme le cœur de l’existence. Je vis pour créer de la beauté, pour trouver de la beauté et pour la partager. Et je ne pourrai jamais trouver une beauté créée par l’homme qui soit aussi captivante et poignante dans son génie aléatoire que celle de la nature.
Delphine Araxi

Un épanouissement au Brésil

Elle a été invitée au Brésil dès 2014 pour gérer design et art du projet du Rosewood-Matarazzo à São Paulo signé par Philippe Starck. Ce projet inspirant lui aura ouvert toutes les portes des scènes artistiques brésiliennes.

Delphine Araxi est-elle une architecte-designer ? Si une grande partie de son œuvre créatrice est tournée vers des objets utilitaires, cela fait longtemps qu’elle les conçoit comme des sculptures interactives. Avec Kua, les lignes entre design et art sont déplacées beaucoup plus loin. « La force et le développement de la vie à travers l’arbre de vie : le bain de forêt consiste à se soigner avec le bois de la nature. »

Je suis une personne qui porte un regard sur ce qui m’entoure, mon environnement et crée ce qui saura éveiller, questionner et modifier le regard des autres pour ici réinspirer notre connexion à la nature et à l’harmonie. Peut-on arrêter de n’apporter rien à la Nature, alors qu’elle nous donne tout ? Les cinq éléments de KUA ont donc été conçu pour réinspirer votre connexion à la Terre Mère.
Delphine Araxi

Une œuvre qui ne pouvait qu’exister

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

En juin 2020, elle fut saisie par la beauté d’un ‘oco’, un tronc d’arbre creux, qui trainait à Vinhedo, village qui se situe au Nord de São Paulo, sur le terrain de Tora Brasil, entreprise de bucheron-menuisier-designers avec laquelle elle travaille pour ses ‘meubles-sculptures’. Aussitôt elle a imaginé comment cette révélation pouvait être métamorphosée en formes. Kua était né !

L’oco appartient à la famille des « Pequiá, Caryocar villosum » arbres néotropicaux qui produit des noix comestibles. Ils sont généralement de très grands arbres qui peuvent atteindre 40 à 50 mètres de haut, à rameaux épais et avec un tronc cylindrique qui peut mesurer plus de deux mètres de diamètre. L’exemplaire du Kua a été trouvé en Amazonie par Cristiano Valle, patron de Tora Brasil

Kua s’inscrit dans cette magnificence naturelle. Il mesure plus de cinq mètres de long. La hauteur de ses deux extrémités va de deux mètre soixante à un mètre soixante-dix pour une largeur allant de deux mètres trente à un mètre soixante. C’est un tronc creux dont elle a brulé la surface extérieure avec la technique japonaise Shou Sugi Ban et dont elle a serti ses extrémités avec un inox poli miroir. Avec OM Studio Lighting, elle l’a habillé dans sa partie intérieure d’un inventif jeu de lumières arc-en-ciel. Delphine a complété l’œuvre par un son plongeant le public dans la symphonie amazonienne et enfin, le tout est embaumé par une création originale du parfum ‘oulala’, conçu par le nez brésilien Fatima Farkas. Kua ou Pa-Kua est un concept venant de la philosophique fondamental de la Chine ancienne utilisé dans le taoïsme et le Yi Jing tout comme dans d’autres domaines de la culture chinoise, tel que le feng shui.

Kua qui réunit les cinq éléments est conçu pour réinspirer votre connexion à la nature et à l’harmonie. Kua est l’harmonie dans l’espace, il est essentiel de connaître les cinq éléments et de respecter les interactions qui les unissent. Dans ce travail, c’est grâce à ces cycles que j’ai déterminé les éléments, les couleurs et les matériaux qui sont bénéfiques pour créer l’harmonie. Ce sont ces cycles de la Nature qui déterminent les corrections et les remèdes à apporter lorsque le Pa Kua est déséquilibré.

Kua, de Delphine Araxi Photo Andrés Otero

Un feu d’artifice de références

Delphine Araxi aime les symboles. Pour l’architecte qu’elle est, ce titre aux multiples références, au risque de s’y perdre, Pa Kua, est l’un des outils d’analyse essentiel du feng shui de circulation d’énergies dans les habitats. Il est souvent représenté par un octogone qui les divise en secteurs correspondant à chacun des points cardinaux. C’est une étape indispensable qui consiste à trouver le Nord magnétique de chaque habitat pour ensuite déterminer ses différents secteurs. Plusieurs versions des points cardinaux les associent à des qualités, des destinées, des aspirations… un feu d’artifice de sources a tout pour plaire à l’artiste qui vous invite à trouver votre chemin devant sa sculpture-temple des énergies :

  • Pa Kua, est l’un des outils d’analyse essentiel du feng shui de circulation d’énergies dans les habitats

    NORD : carrière, terre, disponibilité, adaptabilité, accueil, don de soi

  • SUD : reconnaissance sociale et notoriété, ciel, créativité, force, initiative
  • EST : famille, santé, feu, clarté, lucidité, vivacité, éclat
  • OUEST : enfants, projets eau, profondeur, endurance, peur
  • SUD-EST : richesse, prospérité, lac ou marais, aptitude à l’expression et à la communication, joie, légèreté
  • SUD-OUEST : mariage, amour, vent, pénétration, soumission, intériorisation
  • NORD-EST : éducation, savoir, spiritualité, développement personnel, foudre, Impulsion, mise en route, secousse
  • NORD-OUEST : mentors, communication, montagne, rigueur, cohésion, calme, solidité

Pa Kua est à la fois une direction, un état de nature, un membre de la famille et un concept philosophique

Pour nous expliquer sa démarche, Delphine Araxi nous rappelle que « le concept selon lequel l’univers tout entier est relatif est un concept redécouvert des années plus tard en occident par Albert Einstein. Le concept du yin yang nous montre également la nature bipolaire et cyclique de l’univers, un concept qui est aujourd’hui étudié dans le cadre des phénomènes électriques, magnétiques et physiques en général. »

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

Dans le schéma Pa-Kua, elle trouve « la représentation des cinq éléments qui nous servent à étudier la relation entre l’être humain et le monde qui l’entoure, à savoir comment celui-ci l’affecte à travers ses différentes manifestations (couleurs, climats, saveurs, saisons, etc.) … Pa veut dire huit et Kua, mutations, changements. L’enseignement de Pa-Kua est basé sur les étapes de mutation de la nature et nous enseigne comment faire face aux changements de la vie, de la guérison et de l’harmonisation. L’objectif principal de Pa-Kua est d’améliorer la vie des gens en leur permettant de dépasser leurs propres limites, en se concentrant sur le respect mutuel. »

L’expérience KUA permet de percevoir un modèle dans le changement des saisons et le mouvement de la planète, créant une connaissance efficace avec un grand contenu philosophique, qui a été développée pour être appliquée dans tous les aspects de la vie, en harmonisant le corps et l’esprit. Ce travail de KUA nous aide à comprendre les actions humaines, nous aide à comprendre le passé et constitue donc un guide pour nous préparer à l’avenir.

Art and Space

Delphine aurait pu faire partie du mouvement « Light and Space » né dans le sud de la Californie dans les années 1960. Le mouvement s’est caractérisé par une attention particulière aux phénomènes de perception où la lumière avait une place de choix. Ils constituaient des installations conditionnées par l’environnement de l’œuvre. Les artistes Light and Space ont fait vivre l’expérience du spectateur à la lumière et à d’autres phénomènes sensoriels le centre de leur travail. Ils intégraient dans leurs œuvres les dernières technologies des industries de l’ingénierie et de l’aérospatiale basées dans le sud de la Californie pour développer des objets sensuels remplis de lumière. Avec Kua, l’esprit y est, et l’épanouit avec l’ introduction de Gaia dans son œuvre qu’elle marie ici avec son arc-en-ciel, un son et un parfum, moins industriel et plus poétique.

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

S’interroger sur la cosmogonie

« La nature et notamment les éléments comme l’eau, l’air et le feu sont de fortes sources d’inspiration pour moi. C’est un moyen de m’interroger sur la cosmogonie et de donner à la nature un rôle un créateur dans la réalisation de mon œuvre. La nature crée souvent de véritables sculptures grâce au vent, à l’érosion… tous comme ses cycles parfaits qui font de la biodiversité une beauté parfaite. Mon œuvre a été réalisée à partir d’éléments naturels … ceci aussi m’a fortement inspiré pour délivrer un message à travers la réunion des cinq éléments du cycle parfait de la nature. »

Iris, la messagère des dieux, en déployant son écharpe, produisait l’arc-en-ciel.

L’éclairage interne de Kua, s’est inspiré des arcs-en-ciel, ce groupe d’arcs concentriques engendrés par la lumière solaire sur un « écran » formé par des gouttes d’eau, dont les couleurs sont celles du prisme. Kua contient dans le tronc son arc-en-ciel au nombre de couleurs réduites. Leur jeu matérialise la lumière dans des tubes de néon de quatre couleurs : jaune (le soleil), rouge (le feu), bleu (le ciel) et vert (la forêt) auxquelles s’ajoute un blanc ‘chaud’. Ainsi, les lumières jouent ensemble en se complétant tout en épousant les creux et irrégularités du tronc. Elles se fondent dans les différentes textures du bois de Pequiá et créent ainsi des paysages colorés tout en laissant apparent le matériel d’illumination. L’envers technique du décor n’est pas caché et contribue ainsi à l’œuvre.

L’éclairage interne de Kua, de Delphine Araxi Photo Andrés Otero

Trouver le « chemin du ciel »

Delphine veut-elle nous rappeler aussi que l’arc-en-ciel est porteur d’histoires et a de nombreuses significations selon le pays ? Pour certains il représente un pont géant ou encore une porte, appelée le « chemin du ciel ». Dans le mythe allemand il est un bol utilisé par Dieu pour tenir ses pinceaux lorsqu’il colorie les oiseaux. Dans la Genèse, on dit que Dieu avait décidé d’anéantir tout ce qui était vivant, sauf Noé. Il conseilla donc à ce dernier, de fabriquer un bateau en bois et d’emmener avec lui un couple de chaque espèce animale. Pour parvenir à ses fins, Dieu envoya un déluge. A la suite, mis à part Noé et les animaux qu’il avait emmenés rien ne resta vivant sur terre. Dieu fit alors une promesse à Noé indiquant que jamais plus une inondation ne viendrait supprimer la vie sur Terre. Pour ne jamais oublier son engagement envers Noé, il plaça son arc dans les nuages. La lumière et ses mythes sont infinis comme Kua qui semble n’avoir aucune limite. C’est à votre tour de faire preuve d’imagination.

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

Donner une éternité à l’œuvre

Si la surface extérieure de Kua est brûlée c’est bien entendu une manière qu’a l’artiste de se rapprocher de la philosophie bouddhiste Wabi-Sabi pour garder et protéger les imperfections et les défauts engendrés par le temps. Elle a utilisé la technique japonaise ancestrale du Shou Sugi Ban ou ‘cyprès brûlé’. C’est un brûlage sur bois sur une de ses faces afin d’augmenter sa résistance.  Cette technique permet la longévité du bois, le protégeant des incendies, des insectes et de la moisissure. Delphine a joué sur les reliefs du tronc pour lui apporter une dimension tactile originale, mariant une fois de plus esthétique et philosophie.

Les deux tranches du tronc allongé sont couvertes par un inox poli miroir renvoyant les images de l’extérieur comme des extraits découpés-déchirés irrégulièrement, incluant le reflet des visiteurs dans cette œuvre interactive.

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

Oulala : un parfum subtil entre le rêve naturel brésilien et la French Touch de Delphine.

L’inspiration du parfum « KUA » est bien entendu venue des forêts brésiliennes, dans la lumière qui traverse les branches et embrasse le sol. Elle est venue aussi des fleuves amazoniens dans sa puissance et sa légèreté. Dialogue intelligent et créatif entre deux femmes artistes, Delphine et le ‘nez’ Fatima Farkas, La flore exubérante et sophistiquée est comme l’envers de l’inspiration du parfum qui veut aussi traduire la femme moderne, créative, sophistiquée et joyeuse qu’est Delphine. Il y a des notes florales d’orchidées sauvages que Fatima élève à Busca Vida à Salvador. Les notes olfactives de départ sont rapides, joviales et éclairées comme un reflet du moment présent dans le monde dans lequel nous vivons. Des senteurs de bois arrivent en arrière-plan. D’autres senteurs fluides et sinueuses rappellent les rivières et leur dessin qui sillonne la forêt. C’est un parfum pour vous transporter dans le rêve du Brésil allié à la sophistication française, une composition mariant la lumière et l’obscurité de la forêt savant dialogue entre une native et la vision de l’étrangère.

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

Laisser chanter les rivières et les mers de ce grand Brésil

Celle pour qui « La musique est le phare de la philosophie de l’art », ne pouvait pas imaginer son œuvre dans y faire venir la symphonie amazonienne. On pense bien entendu au génial musicien et poète brésilien Heitor Villas-Lobo (1887-1959) inspiré des chants indiens et des musiques populaires urbaines et laissait « chanter les rivières et les mers de ce grand Brésil » dans ses œuvres tout en restant sensible aux reflets de la ville-lumière qu’était Paris où il a aussi habité.

Le néant engendre l’absolu

L’enseignement de Pa-Kua est basé sur les étapes de mutation de la nature et veut vous inciter à penser comment faire face aux changements de la vie, aller vers la guérison et retrouver une harmonie. Pa Kua serait-il médicinal ? En créant cette œuvre, Delphine attend plus qu’une simple dégustation esthétique mais aimerait vous inviter à repenser vie, nature, relation aux autres, de quoi pourrait être fait le futur… Pa Kua se veut une direction et un concept philosophique. Avec Delphine Sanoian, le « vide » engendre l’absolu.

Kua, de Delphine Araxi (détail) Photo Andrés Otero

« On ne représente pas l’infini, on le produit » Yves Klein

Les contraires s’attirent et on pourrait citer un des mentors de Delphine, l’artiste Yves Klein (1928-1962) : on ne représente pas l’infini, on le produit. Du néant d’un tronc abandonné, elle a su faire une œuvre absolue. Associant plusieurs techniques, disciplines et médias, proposant une œuvre interactive qui englobe le spectateur et ses sens, avec Kua, Delphine nous propose sa « Gesamtkunstwerk« , son œuvre totale, une symphonie des sens, une production de l’infini, qui est certainement un des plus beaux hommages qu’on puisse imaginer pour ce Brésil qu’elle aime tant.

#Marc Pottier

(*) Expression utilisée pour parler de chien de race non définie. Le complexe de Vira Lata (bâtard) désigne un comportement d’autodérision de beaucoup de brésiliens, qui ne cessent de se rabaisser tout en faisant l’éloge des autres. Ils déprécient leur propre culture, leur intelligence, économie et morale tout en disant du bien de ce qu’ils peuvent trouver ailleurs dans d’autres pays.
(**) L’urucum est le fruit d’une couleur lumineuse rouge brique du rocou, un arbre originaire d’Amérique tropicale, qui peut atteindre jusqu’à six mètres de hauteur. Il possède de grandes feuilles vert clair et des fleurs roses avec de nombreuses étamines.

Pour suivre Delphine Araxi

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