Bach 333 ou le Cantor dans tous ses états

222 CD, 750 interprètes, 32 labels… La nouvelle intégrale Bach dite ‘333’ ne se contente pas de regrouper toutes les notes du Cantor connues à ce jour. Elle montre comment chaque époque a fait « son » Bach. entre fascination et appropriation, pour accéder un paradis spirituel perdu.

Bienvenue dans ce somptueux festin Bachien !

« Sa musique prouve que les anges sont toujours autour de nous », l’invitation gourmande de Sir John Eliot Gardiner président de la Leipzig Bach Archive dans le documentaire Bach : A Passionate Life  (en dvd)  justifie à elle seule l’évidence de ce monumental – un peu encombrant certes – coffret : « Ecouter l’un de ces CDs va sûrement provoquer en vous un sentiment de conscience élevée – le rôle de la musique, que Bach a si brillamment enrichi et étendu », souligne l’auteur du passionnant Musique au château du ciel (Flammarion) très présent dans les enregistrements de musique sacrée. « Pour lui, la musique relevait de la pure nécessité. Elle occupait tout son être : la composer et l’interpréter requérait de multiples compétences, une capacité à résoudre les énigmes et à relever les défis, et une façon de comprendre le sens monde dans lequel il vivait. »

Une recherche permanente

Arrivera-t-on à retrouver TOUT Bach alors que des dizaines de partitions (environ 300 œuvres dont 180 cantates et la Passion selon St Marc BWV 247 de 1731) manquent toujours à l’appel ? Des centaines de chercheurs traquent sans relâche les pièces disparues. Et les découvertes sont plutôt rares. Dans le livre dédié à sa musique (uniquement en anglais) – un second commente sa vie – qui accompagne le coffret Bach 333, Christoph Wolff rappelle qu’entre 1912 (avec la Cantate BWV 199) et 2017 (Messe in F major BWV 233 non incluse), seulement une quinzaine de partitions ont été retrouvées, identifiées et validées.
Mais les recherches sur le contexte, la vie, et les influences avancent comme en témoignent les nombreux essais qui l’accompagnent. Au point que sous l’égide de la Neue Bach-Gesellschaftt (Nouvelle Société Bach fondée le 27 janvier 1900), un nouveau catalogue raisonné de l’œuvre, la Neue Bach-Ausgabe Verzeichnis – l’actualisation du fameux BWV- sera édité à partir de 2019.

L’œuvre entière disponible en avant-première et chronologiquement

Editorialement très bien structuré, tout est fait dans ce coffret pour faciliter le parcours du mélomane dans ce gigantesque massif : les genres se distinguent par couleur accompagné d’un livret distinct. Il est frappant de constater un équilibre à peu près égal de production. Il ne peut donc plus être réduit à une seule dimension ; « 5éme évangéliste », organiste, soliste…. Son génie est tout à la fois.
Autre parti pris plus musical que scientifique, celui d’inclure toutes les transcriptions et alternatives instrumentales de chaque partition, notamment les célèbres concertos BWV au violon, flûte, orgue, etc… Ça en dit plus qu’un long discours théorique sur la démarche musicale de Bach, et ça met met aussi un terme à toute querelle des anciens et des modernes sur l’instrumentarium adéquate. Avec une limite tout de même, le refus de la parodie. Ainsi la reconstruction, à partir d’autres Passions, de la Passion selon St Marc dont il n’existe que le livret, n’a pas été retenue parce que « les moments les plus graves étaient toujours de la musique nouvelle, ce qui dans le cas de la Passion la rend irremplaçable. » (Christoph Wolff)

Une oeuvre mieux connue mais avec toujours des secrets

Véritable synthèse des études bachiennes actuelles, l’édition Bach 333 (pour le nombre d’années depuis la naissance du Cantor et en écho à sa fascination pour la Trinité) a une double ambition : faire le point sur l’œuvre disponible et cristalliser l’histoire de son interprétation. Loin d’être figée, c’est aussi l’histoire d’une résurrection et d’une révolution.
Considéré comme « le plus grand des romantiques » par Furtwängler entre autres au milieu du XXéme siècle, au même moment, une poignée de précurseurs menée par Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt, vont le déboulonner de son piédestal, alléger les effectifs, dépoussiérer les partitions et les rythmes ; la révolution de la musique baroque sur instruments anciens est lancée. Elle bouleverse l’écoute « réfléchie » d’un gigantesque patrimoine méconnu.

Près d’un siècle d’évolution de traditions d’interprétation

Juste retour des choses, le renouveau de Bach (et ses différentes facettes) se construit majoritairement au disque grâce à des interprètes qui en faisaient leur nourriture quotidienne : Pablo Casals et ses Suites pour violoncelle, Glenn Gould et les Variations Goldberg, Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt pour l’intégrale des Cantates,… Le mérite de cette Bach333 – grâce à la coopération de 32 labels – est d’intégrer les travaux des pionniers (Wanda Landowska, Pierre Fournier, Arthur Grumiaux,…) et de placer les interprétations, loin des querelles, dans une perspective historique au défi de la probité philologique qui en constitue depuis les années 70 la principale dynamique.

Un paysage sonore bouleversé par une controverse éthique désormais apaisée

Depuis quatre décennies, l’interprétation de Bach ne cesse de s’enrichir. Les débats exacerbés entre les anciens et les modernes sur le diapason ou le timbre se sont désormais apaisés. Ce qui fut un courant de recherches au plus proche de la vérité originale de l’œuvre, puis un enjeu esthétique et éthique, s’est mué en alternative stimulante pour les interprètes et les mélomanes au-delà de la question (utopique pour certains) d’authenticité. Le plus fascinant dans Bach, c’est qu’avant de le découvrir baroque, il fut mis aux esthétiques ou aux sauces les plus variées : romantique à la Malher, jazz… électronique, ou encore world musique… Mais il résiste à tout. Sa force : susciter une réflexion en profondeur tant sur la nature même de ses œuvres que sur les moyens à leur faire vivre et partager leur force spirituelle originelle. Le triomphe de l’écoute réfléchie…
Pour éclairer le chemin parcouru, la Bach333 rassemble thématiquement toutes les ‘expériences’ de transcription : de Mozart et Beethoven jusqu’aux maîtres d’aujourd’hui comme Arvo Pärt et György Kurtág (Bach Interactive, Bach after Bach) sans oublier Bach à la Jazz (Stéphane Grappelli, Stan Getz, Jacques Loussier, Bill Evans…) et New Colours of Bach (par des arrangeurs, compositeurs et artistes de notre temps).

Plus de 750 interprètes enchantent leur Bach

A chaque époque « son » Bach, ou plutôt « ses » Bach (s)

Chacun cherche et entend ce qu’il veut dans Bach. Non sans des oukases radicaux entre ‘authentistes’ et traditionalistes, querelles désormais apaisées au profit de diversification de l’approche et de l’écoute.
Ainsi, pour chaque genre – et leurs plus grands chefs d’œuvres-, les interprétations historiques se côtoient.
Deux exemples : l’intégrale des 200 Cantates disponibles est présentée chronologiquement alternant les visions des chefs Masaaki Suzuki, Ton Koopman, Philippe Herreweghe, entre autres. Celles des « pères fondateurs » du retour à la vérité Gustav Leonhardt et Nicolaus Harnoncourt… côtoient celles historiques de Willem Mengelberg et Karl Richter, toujours spirituellement investies.
Coté clavier, pour les fameuses Variations Goldberg les versions des clavecinistes Christophe Rousset de 1994 ou de Mahan Esfahani (2016) éclairent celle sur piano moderne d’Andreas Schiff (2001). A chacun ici de se faire son opinion, d’appréhender l’évolution des styles, des techniques et des idées qu’elles ont inspirées. Là, c’est l’engagement à faire et à comprendre la puissance de cette musique absolument autre qui l’emporte.
Rappelons, en coda, les mots de Gardiner : « (Bach est) Le seul à couvrir tous les états de la journée de la consolation à la joie d’âme, de refléter nos préoccupations les plus intimes, et même d’atténuer la façon dont nous réagissons aux événements contemporains. Car la musique était un antidote, une rédemption face au chaos environnant et le conflit qu’il vivait de façon quotidienne. »