Culture

Boris Mikhaïlov, Journal ukrainien (Maison Européenne de la Photographie - MEP)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 12 janvier 2023

Plus que quelques jours pour découvrir la plus importante rétrospective française dédiée à l’artiste ukrainien Boris Mikhaïlov à la MEP jusqu’au 15 janvier 2023. Comptant parmi les artistes contemporains les plus influents d’Europe de l’Est, l’autodidacte de Kharkiv né 1938 développe depuis plus 50 ans, une œuvre photographique expérimentale aussi subversive que personnelle. Retour sur un parcours et un monumental catalogue accompagné par la commissaire Laurie Horwitz.

Boris Mikhaïlov. série « Red », 1968-75. Tirage chromogène numérique. Photo © Boris Mikhailov, VG Bild-Kunst, Bonn

Témoin de l’avant et de l’après Union soviétique

Plongeant dans une œuvre foisonnante, – plus de 800 œuvres exposées – courant sur un demi-siècle de recherches sur fond d’Histoire en mutation, le visiteur découvre le langage photographique d’une confondante inventivité d’un autodidacte génial, maître et meneur de la photographie ukrainienne. Au fil des différentes techniques utilisées, formats et esthétiques produites en séries, – de Yesterday’s sandwich (1966-1968) à Case History (1997-98),  de Yesterday’s sandwich (1966-1968) à Diary (1973-2016) – l’artiste ukrainien bouscule pratiquement tous les codes, s’écartant d’une photographie documentaire pour un travail – teinté d’ironie – à des fins conceptuelles.

Si nous voulons comprendre ce que Mikhaïlov veut nous dire des sujets auxquels il consacre son attention,
il est bon de le considérer, dès le départ, comme une sorte de témoin “douteux ».
Simon Baker, directeur de la MEP

Le nu, c’était la liberté. Le contraire de l’idéologie officielle.

Né à Karkiv en Ukraine en 1938, Boris Mikhaïlov travaille d’abord comme ingénieur dans une usine qui appartient à l’Etat. Il s’y ennuie rapidement et commence à prendre des photos de l’entreprise : « Il utilise l’appareil photo prêté par son travail pour faire des photos de sa femme nue. La police va trouver ses photos et le licencier sur le champ, accusé de pornographie » raconte Laurie Horwitz, commissaire de l’exposition. Cette circonstance pousse Boris Mikhaïlov à devenir photographe à plein temps.

Contourner la censure pour exister

Mikhaïlov croise les images entre elles dans des surimpression et diptyques, il utilise le flou, le cadrage ou la colorisation pour donner à ses tirages une teinte d’ironie, de poésie ou de nostalgie à certains tirages.
Ces images déconstruisent la propagande de l’Union soviétique des années 60, mettant en lumière les contradictions sociétales qui existent alors. Les photos à double sens, où la laideur et la beauté sont juxtaposées mordent les lignes rouges de la censure.

Boris Mikhaïlov. série Sots Art, 1975-1986, tirage gélatino-argentique, rehaussé à la main avec des colorants à base d’aniline, photo Baptiste Le Guay

L’artiste explique l’origine de sa série Yesterday’s sandwich qui s’étale entre 1960 et 1970 : « autodidacte et plutôt négligent, j’ai un jour commis une erreur sacrilège pour un professionnel : en jetant par mégarde un tas de diapositives sur un lit, deux d’entre elles se sont collées l’une contre l’autre. Fasciné par l’image produite accidentellement – une image neuve et métaphorique – je me suis mis à en superposer d’autres, comme les couches d’un sandwich. »

A mesure que j’expérimentais, assemblant les images au hasard,
j’obtenais de nouvelles combinaisons aléatoires,
reflets du dualisme et des contradictions de l’Union soviétique
.

Boris Mikhaïlov

Boris Mikhaïlov. De la série « Yesterday’s Sandwich », 1966-68. Photo © Boris Mikhaïlov

En répétant ces collages, Mikaïlov produit au hasard des compositions surréalistes, allégories d’une conscience collective qui se mélange entre la dureté du quotidien et la version idéalisée qu’en donne la propagande. Les images sont projetées sur un écran avec la musique du disque de Pink Floyd « The dark side of the moon », synonyme de paradis perdu pour l’artiste.
Ce mélange de photos va lui permette de mêler des photos permises et d’autres interdites comme les nus. « Si la police venait chez lui, il était très difficile de comprendre avec ses images de diapositifs comme ça aurait pu être le cas avec des tirages. Cette pratique lui donnait une grande liberté » confie Laurie Horwitz.

Son travail est vu comme subversif, mais il est aussi subtil,
il pouvait aussi dire qu’il rendait ses images plus belles en mettant une couleur acidulée qu’il appelait Kitch,
pour ironiser et transformer les images de propagande
Laurie Horwitz.

Des séries photographiques humanistes

Black Archive (1968-1979) est faite de petits tirages argentiques noir et blanc, la série documente le quotidien des habitants de Kharkiv et révèle la fracture entre sphères publique et privée.

Certaines images, prises en cachette dans la rue, montrent des piétons solitaires tandis que les scènes d’intérieurs ouvrent un espace de liberté et de lâcher prise, avec des portraits de femmes nues aux formes généreuses. A l’époque, le studio de Mikhaïlov fait notamment l’objet de fouilles par le KGB, suite à l’épisode dans l’ancienne usine où il travaillait.

Quand la photo « ratée » devient subversion

La série Black Archive introduit le concept de « mauvaises photographie » ou de cliché « poubelle ». Mikhaïlov produit exprès des images pauvres avec peu de contrastes, floues et tirées sur des papiers premiers prix. Se procurer du matériel de qualité est alors un défi, mais ces défauts reflètent surtout la perception qu’à l’artiste vis-à-vis de la beauté. Ces défauts sapent l’iconographie glorieuse du réalisme socialiste : selon Mikhaïlov, un tirage parfait ne peut refléter fidèlement les épreuves de la vie.

En 1978 à Kharkiv, Mikhaïlov assiste à des cours de danse en plein air. « Dance ne décrit rjen de spécifiquement soviétique. Il s’agit d’un groupe de personnes qui pourraient venir de n’importe où et qui, avec leur singularité générale, incarnent une vision globale et humaniste de la vie ». Les femmes dansent entre elles, comme si de manière inconsciente, elles se préparaient à la guerre et un monde sans hommes.

Boris Mikhaïlov. De la série « Dance », 1978. Tirage gélatino-argentique Photo © Boris Mikhaïlov

Le réalisme implacable sur la chute de l’URSS

Avant et après la chute de l’Union soviétique, Mikhaïlov parcourt les rues, équipé de son appareil Horizon, un panoramique rotatif de fabrication russe doté d’une optique capable de balayer un champ visuel de 120 degrés. L’artiste le porte à la taille, obligeant le regard à se tourner vers le bas, au plus près du triste sort des démunis, contraints de dormir dehors ou de faire la queue pour se procurer de la nourriture.

Boris Mikhaïlov. De la série « By the Ground », 1991. Tirage gélatino-argentique, ton sépia, Photo © Boris Mikhaïlov

Ses tirages sont peints à la main en sépia, demi-teinte du temps et de l’usure, ses tirages argentiques rehaussés de brun laissent transparaître une certaine nostalgie. Les images sont basses, obligeant le visiteur à se baisser pour les contempler, mimant l’effondrement de l’ordre social.

Tout est tombé, s’est effondré, est mort : à la fois l’environnement, les êtres humains.
L’espace était détruit, les gens tombaient par terre…
J’ai essayé d’exprimer cela photographiquement, dans des images panoramiques vieillies, aux tons sépia.
Boris Mikhaïlov.

Boris Mikhaïlov. De la série « At Dusk », 1993. Tirage chromogène, Photo © Boris Mikhaïlov

Dans la série At Dusk (au crépuscule), réalisée au lendemain de la chute de l’URSS en 1993, Mikhaïlov enduit ses tirages argentiques d’un bleu cobalt, couleur du crépuscule, allusion à la marche de l’Ukraine vers son indépendance.
« Le crépuscule est un symbole de transition, et la couleur bleu est chargé de souvenirs pour Boris. Lorsqu’il a trois ans en 1941, ses parents partent de Karkiv dans un des derniers trains pour la campagne, avant l’occupation allemande. Il se rappelle de la terreur qu’il avait eu au début de la nuit à ce moment » précise Laurie Horwitz.

Boris Mikhaïlov. De la série « Case History », 1997-98. Tirage chromogène Photo © Boris Mikhaïlov

A mi-chemin entre la photographie sociale et conceptuelle

A partir de 1997, Mikhaïlov revient dans sa ville natale Karkiv, transformée par le post-communisme. Une élite de millionnaires est au pouvoir tandis que la majorité de la population a basculée dans la pauvreté. Cette série reprend les codes traditionnels du reportage pour mieux les transgresser : en échange d’une séance de pose, Boris et sa femme Vita payent leurs modèles sans abris, en les nourrissant et leur donnant l’occasion de se laver.

« Mikhaïlov nous montre des personnes souvent invisibles dans la vraie vie. C’était son requiem car nombre d’entre eux sont morts dans les mois après avoir été photographiés. Il est plein de compassion et n’hésite pas à transgresser les règles de la photo sociale pour ses portraits » confie Laurie Horowitz.

Tea, coffee and cappuccino, transition brutale entre l’Union soviétique et le capitalisme

La série « Tea, coffee and cappuccino » réalisé entre 2000 et 2010 témoigne du double échec du communisme et du capitalisme en Ukraine. « Mikhaïlov capte cette transformation de la société avec l’arrivé du libre marché. Nous voyons des gens consommer du Coca, mais ça reste des gens pauvres avec une vie difficile. Dans l’ancien temps, les vieilles dames vendaient autrefois du thé et du café, maintenant elles vendent du cappuccino sans que personne ne sache ce que c’est » dévoile Laurie Horwitz.

Au début de sa carrière, Mikhaïlov photographie des « non événements » et l’ennuie car il ne se passe pas grand-chose. Par la suite, l’URSS chute mais la vie semble toujours très rude, où ni le système communiste ou capitaliste semble fonctionner.

Boris Mikhaïlov. de la série Tea, Coffee, Cappuccino, 2000-2010 Tirage chromogène Photo © Boris Mikhaïlov

 

Une exposition très dense à la hauteur d’une œuvre puissante,  d’une irréductible liberté, des débuts jouant à cache cache avec la censure, jusqu’à sa dernière, Temptation of Death de 2019. Une rétrospective importante qui brosse l’histoire d’une nation au passé douloureux dont l’artiste nous éclaire sur les prémisses de la lutte actuelle pour faire respecter son identité.

#Baptiste Le Guay

Pour aller plus loin sur Boris Mikhaïlov

Jusqu’au 15 janvier 2023, Maison Européenne de la Photographie (MEP). 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris. Tél. : +33 (0)1 44 78 75 00

Catalogue bilingue : Boris Mikhaïlov, From « blaue horse » till now days 1965 – 2022, éditions Mörel /MEP, 576 p. 50€ : Le titre « blaue horse » évoque le groupe de jeunes gens à Kharkiv – appelé Cheval Bleu – emprisonnés pour leur mode de vie à l’occidentale au début des années 60. Les pièces à conviction retenues contre eux lors du procès étaient des clichés photographiques.
À la croisée du documentaire, de la performance et de l’art conceptuel, les « journaux intimes» de Mikhaïlov, séries de chroniques du quotidien en Ukraine avant et après la chute de l’URSS, rappellent la richesse d’une histoire et l’infinie résilience d’un peuple qui n’accepte pas que sa culture soit assimilée de force à celle de Russie.
Un témoignage sensible et unique aussi, sur le passé de celles et ceux qui, chaque jour, luttent pour leur vie et triomphent contre l’adversité.

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