Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Deux expositions replacent l’évidente modernité de Charlie Chaplin au cœur de l’art du XXème siècle. “L’Homme-orchestre” à la Philharmonie (jusqu’au 26 janvier 2020) met en valeur son rapport créatif avec la danse, le son et la musique. Celle du Musée d’arts de Nantes « Dans l’œil des avant-gardes » illustre l’ influence esthétique de Charlot (jusqu’au 3 février).

Loin de subir le parlant, Chaplin en a fait un atout

Si l’expression visuelle demeure bien évidemment au cœur de l’immense œuvre du cinéaste (1889 – 1977), les effets sonores et la musique – par extension à la danse – furent un complément indispensable de son écriture et esthétique cinématographiques : 80 films de 1914 à 1966. « Au point qu’en 1927, insiste Sam Stourdzé, commissaire de l’exposition “L’Homme-orchestre” à la Philharmonie de Paris (jusqu’au 26 janvier 2020), lorsque le cinéma mondial bascule du muet au parlant, Chaplin résiste et mise de plus belle sur l’éloquence musicale de ses films. »

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Le parcours associe extraits de films, partitions et objets de tournage. Photo © Olivier Olgan

Parler aux yeux autant qu’à l’oreille

Equipé des indispensables écouteurs qui se branchent sur les multiples bornes facilitant une écoute individuelle de qualité, le parcours montre – avec forces d’extraits de films, de documents sonores et machines de plateau – que l’environnement sonore fait entièrement partie intégrante de l’univers de Chaplin, et constitue une indispensable clef de compréhension de son cinéma en tant qu’art et de son évolution au fil des œuvres. Quatre sections découpent autant une biographie artistique – du music-hall au parlant – que sa maitrise murie patiemment du son et de la musique : « Au commencement – Chaplin et le music-hall », « Un corps qui danse : l’invention de Charlot », « Le cinéma muet, un art sonore » et « Charlie Chaplin compositeur ».
Surtout, le dispositif scénique tout en sobriété démontre que le ‘vagabond’ cherchait autant à parler aux yeux qu’à l’oreille. Le visiteur peut se rendre compte des exigences artistiques exacerbées de cet autodidacte, et comment il s’est emparé – comme il l’a fait de tous les progrès techniques – des contraintes de la bande son, puis de l’injonction du parlant. Un stéréotype est ainsi balayé, loin de se désintéresser de la musique malgré son enracinement dans l’art de la pantomime, Chaplin valorise le son comme un langage complémentaire et une dynamique comique de mise en scène.

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

L’évolution des caméras et de la capture du son permet à Chaplin de développer sans cesse son langage cinématographique. Photo © Olivier Olgan

Parier l’énergie expressive du son

Cette maîtrise exigeante – le son entre dans son travail dès qu’il en maîtrise la portée esthétique – revendique une véritable obsession d’autorité d’auteur sur l’ensemble de sa production, incluant les évolutions techniques qui s’imposent sans cesse dans la réalisation du cinéma. L’émergence des ‘talkies’ – souvent considérée comme une nécessité technologique irréversible – de fait pas exception. Chaplin prendra le temps de l’apprivoisement.
Le parlant – et la bande son synchrone attachée à la pellicule – lui permet enfin de contrôler l’accompagnement musical de ses films muets abandonnés jadis à l’improvisation hasardeuse des pianistes, orchestres, ou orgues Wurtitzer. Il n’a de cesse film après film d’en faire un langage cinématographique à part entière, en témoigne le travail sur le bruitage et sur la voix ; de la déclamation ridiculisée en ouverture puis Titine, la chanson en onomatopées des Lumières de la Ville, jusqu’au discours final du Dictateur. De la parole retenue à la parole libérée, du Dictateur au Roi à New York, « Chaplin est à la fois un des auteurs qui s’est le plus défié du parlant et un de ceux qui en fait un usage radical, original.” confirme Gilles Deleuze cité dans le catalogue.

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Le parcours se clôt sur la parfaite maîtrise esthétique du son et de la voix dans le Dictateur. Photo © Olivier Olgan

La musique consubstantielle à l’image

Chaplin ne lisait pas la musique, mais jouait à l’oreille du violon et du piano depuis l’âge de 16 ans. Pourtant le cinéaste a signé toutes les musiques de ses films à partir des Lumières de la Ville, puis les rééditions sonores de ses œuvres de 1918-1923 : Charlot soldat, Le Cirque, Le Kid, …. Il n’a d’ailleurs considéré ses œuvres achevées que lorsqu’elles avaient retrouvées leur musique originelle. La bande-son de L’Opinion publique, est composée pour sa ressortie en 1976 – il a alors 86 ans. Il signe aussi une centaine de chansons dont certaines deviendront des succès populaires (Smile dans Les Temps modernes, Eternaly, Les Feux de la Rampe). Poussant toujours plus loin sa volonté de contrôle intégral de ses productions. Avec un Oscar à la clé pour la musique des Feux de la rampe
Autre découverte, influencée par le répertoire classique (Wagner, Tchaïkovsky, Rimsky Korsakov, …) a fort potentiel dramaturgique et les airs populaires, la mélodie devient un contrepoint au visuel : « Je m’efforçais, rappelle Chaplin dans le Catalogue, de composer une musique élégante et romanesque pour accompagner mes comédies par contraste avec le personnage de Charlot, car une musique élégante donnait à mes films une dimension affective. » La musique est présente sur le plateau ce qui donne au cinéma de Chaplin, mais aussi « à ce corps dansant, au langage universel et aux mouvements impulsant le rythme du montage » selon Sam Stourdzé, une musicalité intemporelle.
Si le personnage de Charlot ne survivra pas au parlant, le génie de Chaplin lui a su se démultiplier.

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Fernand Leger. Le cirque Medrano. Photo Bernard Crouzet

Une poétique du monde au Musée d’arts de Nantes

L’influence de Charlot sur les avants gardes est évoquée à la Philharmonie à travers Fernand Léger, qui l’intègre comme un motif ou une lettre d’un alphabet dans ses montages cubistes (Composition à la main et aux chapeaux, 1927), et dans un ballet La Joconde danse avec Charlot.
Pour aller plus loin, l’indispensable exposition du Musée d’arts de Nantes jusqu’au 3 février illustre à quel point le personnage de Charlot était devenu un symbole universel : « Il n’est pas un pays où son cinéma a été diffusé où il n’y a pas eu de traînée de poudre d’influence sur les arts plastiques. » rappellent Sophie Lévy, directrice, et Claire Lebossé, conservatrice du Musée d’arts de Nantes. Pariant sur les surprises et le jeu des correspondances, c’est une véritable « Poétique du monde » que revendiquent les deux commissaires.

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Frantisek Kupka. Machine comique (1927-1928) Photo Bernard Crouzet

S’appuyant sur près de 200 œuvres, quatre thématiques : ‘l’homme machine’, ‘la poétique du monde’, ‘le spectacle mis en abyme’ et ‘l’absurdité de l’histoire’ sont développées, autant de facettes de l’influence de Charlot. La démonstration est très pédagogique. Chaque œuvre est éclairée par un cartel très explicatif. Elle multiplie les correspondances avec les artistes du XXé, parfois littérales (Varvara Stepanova), souvent contextuelles (Kupka, Chagall), voire imaginaires (Dali) . « Le mythe de Charlot naît peu de temps après la première apparition du petit homme sur les écrans, le 7 février 1914. En un an, à grande vitesse comme le cinéma, ignorant les frontières comme le cinéma, touchant toutes les classes sociales comme le cinéma, Charlot, sa moustache, sa canne, son melon, ses godillots et sa drôle de démarche sont partout reconnus », précisent Daniel Banda et José Moure dans le somptueux Catalogue. Et chacun de s’emparer et nourrir ce mythe contemporain.

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Chagall Le coq violoniste. Photo Bernard Crouzet

Homme nouveau pour les constructivistes, ils intègrent l’homme-machine des « Les temps modernes ». Ses rouages implacables inspirent Laszlo Moholy-Nagy, Frantisek Kupka, Oskar Schlemmer et Fritz Lang. Poète de la banalité du quotidien pour Dada puis les surréalistes d’André Breton à Man Ray ils sont fascinés par le burlesque débridée et irrévérencieux jusqu’à l’absurde, sans oublier Calder et son Cirque fileté. La figure du vagabond en marge rebondit dans les travaux des photographes Lisette Model, Dorothea Lange, André Kertész, Brassaï… Fascinante mythologie qui se développe au fil des arts à laquelle le Musée de Nantes apporte son éclairage !

Charlie Chaplin, génie visuel et musical

Salvador Dali. Aphrodisiac Telephone (1938) Photo Bernard Crouzet

Autre originalité, le public est invité à participer dans « L’usine à rêves », espace-atelier construit en plein centre de son parcours grâce à des activités ludiques (photocall, animation de personnages, conception d’un circuit avec des matériaux industriels…). Pour rendre à son tour un hommage à Charlot.