Culture

4 légendes pour aimer le jazz (II) : Jarrett, Bill Evans Trio, Petrucciani, Monty Alexander Trio

Auteur : Ezéchiel Le Guay
Article publié le 2 mai 2020

Plusieurs pistes permettent de s’aventurer au cœur de ce continent méconnu qu’est le jazz. Les concerts de légende en jalonnent notre cartographie subjective. Première sélection grâce à Keith Jarrett, The Bill Evans Trio, Michel Petrucciani, et The Monty Alexander Trio.

Le concert rythme – voir construit – l’œuvre des grands jazzmen tant l’improvisation est au cœur de leur travail créatif. Keith Jarrett ne dit pas autre chose quand il affirme que « c’est la seule façon d’être présent et fidèle à soi-même ». Certains Live (dont heureusement il reste des enregistrements) sont rentrés dans la légende parce que leurs auteurs y ont cristallisés la quintessence de leur art tout en bousculant les lignes par ce moment de grâce.
Première sélection avec Keith Jarrett, The Bill Evans Trio, Michel Petrucciani, et The Monty Alexander Trio.

The Köln Concert – Part I de Keith Jarrett (1975)

Le 24 janvier 1975, à l’opéra de Cologne en Allemagne, 1300 personnes attendent l’arrivée de Keith Jarrett (né en 1945) sur scène. Ils ne savent pas que derrière les rideaux, Jarrett menace de ne pas jouer. Il n’a pas le piano qu’il avait demandé, seul celui de répétition est disponible ce soir-là : une « abomination », selon ses termes. De plus, le pianiste souffre de maux de dos terribles et n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Rien ne semble alors comme il faut. Pourtant, il se laisse convaincre de jouer. Il monte donc sur scène en combattant sa frustration et sa douleur et donne un des concerts les plus mémorables de sa carrière. Le CD se vendra à plus de 3,5 millions d’exemplaires.
La première partie dure près de 27 minutes, elle s’ouvre sur cinq notes qui font rires quelques personnes dans la salle. Keith Jarrett a en effet choisi de commencer son improvisation complète sur la mélodie diffusée dans la salle pour annoncer que le concert va commencer. Il enchaîne ensuite sur des structures harmoniques riches qui lui permettent de déployer sa main droite. Il semble habité par ce qu’il joue, la musique le saisit.
Dans un interview daté de 2004 Musiq XXXL, il précisera même : ” La maxime de l’improvisateur est : la sécurité en dernier. Il suit la « pensée du tremblement ». Voilà pourquoi, souvent, pendant mes concerts, je danse avec le piano, je me lève, je me penche en arrière, je me lance sur les cordes.”

 

My Foolish Heart – live du trio de Bill Evans (Waltz for Debby, 1961).

Très généralement, avant Bill Evans (1929-1980), les formations trio (piano, contrebasse et batterie) tournaient essentiellement autour du piano. C’était l’instrument qui s’imposait le plus, les autres jouant le rôle d’accompagnateurs. Bill Evans a voulu changer tout cela en créant une formation dans laquelle chaque instrument avait autant d’importance et pouvait s’accorder de nombreuses libertés. Le but était d’aboutir à une « une improvisation à trois ». Pendant deux ans, il travaille donc avec Scott Lafaro (contrebasse) et Paul Motian (batterie) pour arriver à l’équilibre musical souhaité. Le 25 juin 1961, ils se réunissent dans le célèbre club de jazz de New York, le Village Vanguard, pour y enregistrer un concert. Ce dernier restera à jamais l’ultime témoignage de ce trio exceptionnel. Ultime en effet puisque Scott Lafaro décèdera une dizaine de jours plus tard dans un accident de voiture.
Essayons donc de revivre ce moment grâce à la ballade qui donne son titre à l’album, My Foolish Heart. Dès les premières secondes, des conversations, des couverts, des verres se font entendre… Cela crée une ambiance intime et chaleureuse. Bill Evans commence alors à jouer le thème du morceau. Sa sensibilité s’exprime pleinement. Il choisit la simplicité et refuse de jouer trop de notes qui encombreraient l’oreille. Il va à l’essentiel sans tomber dans la mélodie simplette. Lorsqu’il improvise, il garde toujours cette ligne directrice qui prône la pureté musicale. Par ailleurs, la synergie du groupe fonctionne à merveille, chacun parvient à s’exprimer pleinement. C’est émouvant.

 

Medley of my Favorite Songs de Michel Petrucciani (Live au Théâtre des Champs-Elysées, 1995)

Chacun peut revivre ce que ressentait le public quand Michel Petrucciani (1962-1999) donnait un concert. Handicapé depuis sa naissance, il souffrait de la « maladie des os de verres ». Sa taille n’a donc jamais dépassé les 99 cm. Il était souvent porté par une personne ou devait s’aider de béquilles pour marcher. Chaque concert était pour lui une véritable souffrance car il avait la sensation de se casser des côtes tellement ses os étaient fragiles. Pour que son corps tienne pendant tout le concert, il ne faisait pas de répétition le même jour. Cependant, loin de s’accabler sur son sort, il restait profondément déterminé à vaincre sa maladie par le jazz. Il marchait dans les pas des géants comme Duke Ellington et Thelonious en faisant preuve d’une immense humilité.
Dans ce concert, il joue sans s’arrêter pendant près de 40 min car « [son] concert idéal n’aurait aucun applaudissement » affirmait-il. C’est sans doute sa plus belle performance sur scène. Il enchaîne ses morceaux préférés avec une virtuosité extraordinaire. Prenons un moment pour nous fixer sur un moment prodigieux du concert : 8 m 35. D’un côté, sa main gauche martèle le piano infailliblement, elle est parfaitement régulière. De l’autre côté, sa main droite court à toute vitesse, elle monte et descend le piano à une vitesse extraordinaire en accentuant certaines notes avec force pour donner du rythme au morceau. Le tout est absolument remarquable. Il dira plus tard « Je l’ai senti immédiatement, dès que j’ai plaqué le premier accord. Quand j’ai réécouté la bande le lendemain, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas une faute. Sur un concert de deux heures, tu rates toujours quelque chose, tu dérapes et tu touches deux notes à la fois. Mais pas cette fois. »

 

LIVE! du trio de Monty Alexander (Montreux Alexander, 1976)

Monty Alexander est un pianiste jamaïcain né en 1944 à Kingston. Au milieu des années 1970, il forme un trio composé de John Clayton à la basse et Jeff Hamilton à la batterie. A l’époque, Monty Alexander passait pour le pianiste montant capable de décliner tout Peterson (Immense pianiste virtuose) avec des touches fruitées de sa Jamaïque natale. Leur concert le plus connu est celui du festival de jazz de Montreux en Juillet 1976. Monty Alexander était à l’époque plutôt méconnu, mais le public est tombé sous le charme du trio dès les premières notes. Ce concert incisif l’a imposé.
Il décide de jouer, entre autres, un morceau célèbre, repris de nombreuses fois : Satin Doll de Duke Ellington. Il commence d’une manière très originale, en jouant un boogie pendant une minute. Ce style très swing permet de créer un lien avec le public. Il le suit d’ailleurs en applaudissant en rythme. On sent beaucoup d’énergie dans son jeu, de vitalité. Il arrive finalement au thème du morceau (0:58). Il nous fait entendre son jeu bien particulier, son approche rythmique profondément marquée par le style caribéen. Dans ses improvisations, il donne ensuite une formidable impression de légèreté à la main droite quand il s’échappe dans les aigus à une grande vitesse. Le moment le plus fort du morceau se situe à la fin (7:25) où il accélère complètement. Le rythme devient de plus en plus prenant. Il a tout le public avec lui.

Références discographiques

Ces références quasi patrimoniales se retrouvent sur toutes les plateformes de streaming, dont Quobuz en qualité cd

  • Keith Jarrett, The Köln Concert, 1975, ECM
  • The Bill Evans Trio, Sunday at the Village Vanguard, 1961 CGH Ventures Inc
  • Michel Petrucciani, The Complete Dreyfus Jazz Recordings, 1995, Dreyfus
  • The Monty Alexander Trio, Montreux Live, 1976

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