Culture

Diplipito, la méditation épurée du compositeur géorgien Giya Kancheli

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 23 juin 2020

Partage d’un mélomane : Voix, cordes, touches et peaux affleurent la liturgie paysagée autant qu’intérieure que parcourt Diplipito de Giya Kancheli. L’occasion de se plonger dans la musique tonale épurée du compositeur géorgien, et son originalité grammaticale murmurée plus qu’imposée.

Aucune discorde

Contemporain de musiciens comme Sofia Gubaidulina (1931), Alfred Schnittke (1934-1998), Valentyn Silvestrov (1937), né en 1935, la même année que l’estonien Arvo Pärt, Giya Kancheli (mort fin 2019) est de ces compositeurs singuliers qui ont anobli la simplicité, apaisé la beauté symphonique, inventé la lamentation heureuse. Laissant la lumière allumée au-dessus d’une liturgie paysagée autant qu’intérieure, le compositeur géorgien ne nous conduit pas, mais nous laisse trouver une voie avec des allusions florissantes et des structures purifiées. Cordes basses du violoncelle, cordes hautes de la voix, aucune discorde.

L’accès à une présence

 

Écrite en 1997, Diplipito est une œuvre qui s’entrouvre sur un jardin en demi-teinte. Elle s’installe progressivement par touches subtiles et fragiles. Entre pincement et glissement, un filet de violoncelle attend la voix, puis elle entre, cette voix, à mi-hauteur comme suspendue dans des corolles de touches presque achromatiques.

Plus amplement alors, comme sortie d’un mutisme habité, la pièce se déploie et le contre-ténor façonne l’enveloppe de cordes qui l’accompagnent. Il prend parfois le dessus tout en préservant une intimité qui sculpte des phrases feutrées et laisse avancer dans son champ presque visuel un violoncelle qui n’a rien d’un second plan, régulièrement approché par un piano libre comme éventé.

Une simplicité attachante

Se révèle alors, un jeu étrange dans ce jardin épuré. Une force grave et flegmatique nous conduit par la main sans nous laisser prendre le dessus. Nous ne sommes confrontés qu’à un moment qui file à travers nous en nous laissant une trace introspective. Musique d’un argument non pas mince mais épuré, Diplipito esquisse une multitude de demi-teintes, de constances harmonisées et offre au final une sensibilité complexe nouée d’un fil de douceur. Il y a de la neige éternelle dans ce paysage, des roches beiges et des portes sur de hautes vallées.

Aux confins d’un minimalisme élégant

A vrai dire, le minimalisme, sans doute mal dénommé, est très souvent élégant, tout dans l’être et non dans le paraître.  S’y ajoute un expressionisme aux tonalités fauves comme un van Dongen, Kancheli déroule une originalité grammaticale murmurée plus qu’imposée, un phrasé dont la ponctuation rayonne heureusement.

On entre dans son œuvre du premier coup et, en même temps, à mesure qu’elle progresse en s’insinuant en nous, elle nous invite à regarder en arrière pour retenir des sonorités qui s’échappent tout en étant redites ou transformées. Il n’y a pas de conclusion à proprement parler mais une évidence révélatrice d’un temps qui fut et qui reste.

Méditations géorgiennes

D’une consistance effilée, Diplipito ne ressemble pas à l’instrument caucasien qui porte ce nom et qui est localement dédié à l’accompagnement percussif de musiques traditionnelles géorgiennes. On croit l’entendre à l’automne de la pièce, mais on trouve surtout dans le dialogue entre le contre-ténor et le violoncelle une sorte de réplique à ce double battement de deux futs d’argile tendus de peau qui constituent le diplipito géorgien. Ainsi harmonisé à sa propre respiration duelle, le morceau se nourrit d’un rapport physique non anecdotique à son essence géographique. Nous voici dans l’essentiel de Giya Kancheli avec une traversée sobre de ses territoires telluriques, du berceau de ses sensations, de la sous-jacence de son esthétique. Quelques battements sur la peau signent quand même la présence ténue de l’instrument évoqué.

On quitte à regret Diplipito tant cette musique pourrait nous accompagner plus longtemps sans pour autant s’affadir dans une accoutumance béate. Kancheli nous propose bien d’autres pages, parfois beaucoup plus complexes (Mourned by the wind, par exemple) quasiment intraduisible sauf à voir dans « Pleuré par le vent » le souffle du deuil, mais un deuil non déchirant. Ou encore le très “inconventionnel” Amao Omi avec sa profusion frugale de langues instrumentales et humaines mêlées. Les plans se succèdent, notre esprit migre de l’un à l’autre, mais l’espace sonore à peine utopique nous retient dans son unité originale et faste, presque providentielle.

Discographie sélective de Giya Kancheli

  • Diplipito, 2004 ECM New Series, avec Thomas Demenga, Derek Lee Ragin, Dennis Russel Davies.
  • Little Imber 2006 ECM New Series
  • SimiMourned by the wind, 2005, Chandos, avec Alexander Ivashkin.

Yellow Leaves

She is Here

Amao Omi

 

Angels of Sorrow

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