Culture

Hommage au Liban à travers l’artiste Daniele Genadry

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro

Article publié le 20 août 2020

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Une des façons d’exprimer notre solidarité auprès des libanais meurtris est de soutenir les talents créatifs qui dessinent leur avenir. En autres, l’ouverture de ‘Staring in Place’, premier one ‘woman show’ de Daniele Genadry qui aura lieu le 12 septembre à la galerie in-situ située dans le nouveau complexe culturel de Romainville.

Dessiner pour apprendre de ‘lumière’ de l’image

Daniele Genadry Staring at the surface (grey) 2020 © DR

Née en 1980 à Baltimore, Daniele Genadry, après avoir vécu et travaillé entre le Liban et les Etats-Unis mais aussi à Rome, se trouve aujourd’hui à Beyrouth où elle enseigne les arts visuels à l’American University. Même si parfois l’artiste d’origine libanaise présente des vidéos ou des installations au sol dans ses expositions, elle est avant tout une peintre qui aime les très grands formats.

Elle part toujours de photographies de paysages qu’elle a pris partout dans le monde ou d’images qu’elle va piocher sur internet auxquelles elle donne une nouvelle vie. Avant de peindre, elle dessine la photographie retenue pour « apprendre d’elle », dit-elle joliment, en particulier la présence interne de la lumière.  C’est seulement après qu’elle se lance dans un grand travail de composition, d’amplification avec un travail de couleurs en utilisant de l’huile ou des peintures acryliques sur toile.

Daniele Genadry Shimmer, 2019 Photo © Agop Kanledjian

Dégager le potentiel de temporalité d’une image

Ce qui caractérise ainsi son œuvre picturale est le potentiel d’une image à générer sa propre temporalité, et sa propre lumière. Il y a quelque chose de très déroutant dans ses peintures, une sorte d’éblouissement atomique, une énergie blanche qui semble sortir de son cadre. Ses paysages se présentent avec une palette limitée de couleurs et peuvent parfois donner l’impression d’être monochromes avec des teintes de sépia, d’oranges ou de jaunes délavés ou encore de bleu ciel.
Les images sont oblitérées verticalement ou horizontalement par des occultations visuelles faites de ce qui pourraient être des brumes blanches, qui apportent une troisième dimension à ses compositions forçant l’œil du regardeur à s’adapter, puis à apprivoiser ce nouvel espace.

Un travail métaphorique sur la lueur

Daniele Genadry Frozen, 2019 Photo © Agop Kanledjian

Cette « slow light » (titre d’une récente exposition personnelle à Beyrouth) sur laquelle elle ne cesse de travailler est sa manière de circonscrire la mémoire, le temps, et leur perception. « Nous vivons dans une ère où les images nous viennent par flots, comme si nous en étions bombardés, à tel point qu’on les prend pour acquises, sans s’y attarder. » précisait-elle à cette occasion. C’est d’ailleurs pourquoi elle aime travailler sur de très grands formats qui obligent le public à choisir ce qu’il veut vraiment voir, s’il veut ou non s’en rapprocher, à cerner le flux ou le flou créés par ces lueurs qui viennent nourrir et perturber ses œuvres ou s’il préfère s’attarder sur les images de paysages ou d’archives patrimoniales qu’elle a sélectionné et donné ainsi à regarder.
Les titres de ses créations, ‘Vertigo’, ‘Suspension’, ‘Blind light’… traduisent le potentiel visuel de ses toiles, en évoquant davantage une expérience du regard et la manière dont il peut les recevoir.

Cerner le contraste entre le voir et sa matérialisation

Daniele Genadry White Clearing, expo slow light 2018 Photo © DR

« La peinture et la photographie existent dans une équation, confie-t-elle ainsi dans ses Notes, ce qui me permet de penser à la fois à l’une travers l’autre, et l’image retenue est peut-être celle qui se trouve au milieu de ces expressions artistiques. Une image est un exemple de la façon dont je pense le visuel, ni comme une vision naturelle, ni comme une photographie. Le contraste entre l’expérience de voir et la photographie (en regardant une pièce et en regardant la photo de ladite pièce) me fait réaliser un écart – quelque chose d’absent de la photo, imperceptible quand on regarde. C’est donc la photographie qui révèle ce qui manque — les limites de la vision — et c’est à ce moment que commence le processus d’essayer de faire quelque chose — une image (artefact) qui restitue ou capturera cette chose que je ne vois pas autrement. Comme un flash aveuglant ou une lumière dans vos yeux. »

La peinture propose une solution aux problèmes que la photo pose

Daniele Genadry se glisse dans la belle lignée des artistes qui eux aussi ont tenté de réduire l’écart entre la fugacité de la perception et la pérennité de leur matérialisation, utopie créative qu’elle analyse pertinemment :  « Pierre Bonnard ( 1867-1947 ) qui a refusé le monde immédiat, a créé un espace fluide pour le regard : des fragments intensifs variés et des détails périphériques qui puissent permettre de construire lentement l’image d’une fenêtre, d’une pièce et d’une figure quand vos yeux se déplacent sur la peinture. Puis Giorgio Morandi (1890-1964), qui joue avec le repérage : un fond et un premier plan qui s’inversent et permettent aux choses d’émerger et de se dissoudre d’une manière circulaire et répétitive, créant une image d’une présence qui se dissipe dès qu’elle apparaît. Et Alex Katz (1927), qui travaille sur une image fugace, qui est capable de vous faire s’attarder sur ce qui est trop rapide pour que vos yeux la perçoivent, qui est généralement invisible dans une photographie, comme l’image d’une rivière qui coule. »

Matière et rayonnement

The Glow (proposals) install view: SMBA, Sept 2014 This is the time DR

« Fidèles à la physique quantique, l’art de Genadry ne nous laisse croire, écrit avec justesse l’historien de l’art franco-iranien Morad Montazami qui signe le subtil texte de présentation de l’exposition ‘Staring in Place’, ni dans la vision romantique du bout du monde, ni dans le vide pur – ce que vous voyez n’est que matière et rayonnementSes paysages semblent composés de ces particules généralement pas observables mais qui surgissent par attraction magnétique et transforment le vide en un milieu optique, où la vitesse de la lumière se dévoile en un flash ; ou une étincelle transfigurée en paysage. »

Pour vous plonger et/ou sortir de l’ambiguïté de l’image sans pour autant oublier, que tout paysage pictural est une pérégrination mémorielle, jamais indifférente à l’histoire des hommes, comme souligne Pierre Watt dans son livre « Pérégrinations. Paysages entre nature et histoire » (Hazan 2017), le travail de l’artiste vivant à Beyrouth éclaire aussi un futur résilient. Rendez-vous à partir du 12 septembre à la galerie in-situ

 

 

Pour en savoir plus sur Daniele Genadry et la création libanaise

exposition Staring in Place à partir du 12 septembre
In situ, sa galerie
43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville.

Site personnel
Elle devait être résidente à la Cité des Arts de Paris et son séjour a été repoussé d’un an.

 

Découvrir la  création libanaise vivante et/ou représentée en France :

Pour celles et ceux qui aiment la mode, difficile de résister au talentueux Rabih Kayrouz 

Pour les amatrices et les amateurs de Design: le 30 septembre, vente aux enchères publiques chez Piasa d’artistes libanais. organisée par la curatrice libanaise Joanna Chevalier 

Musique: ne pas manquer le prochain concert de l’artiste plastique et musicien Zad Moultaka,  le 21 octobre à Radio Franc

Partager

Articles similaires

Avec le 7.5, la ‘salonnière’ Isabelle Suret capte l’esprit de son temps

Voir l'article

Palo Alto, le concert improbable de Thelonious Monk

Voir l'article

En exposant ses aquarelles intimes, la réalisatrice Mary Clerté sort de sa zone de confort

Voir l'article

Stéphane Thidet, à la fois maître et manipulateur de réel

Voir l'article