Culture

Le carnet de lecture d’Olivier Calmel, compositeur, orchestrateur et pianiste

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 4 mai 2022

Musicien prolixe de confluences esthétiques et de pratiques instrumentales, Olivier Calmel cultive l’écriture et l’improvisation. Ses compositions fruits d’ influences, d’artisanats et de désirs multiples sont aussi visuelles que sonores. Le 14 mai, il présente Depuis l’aube à Sainte Maure de Touraine et deux ateliers à Massy sur son processus de création de l’opéra Râmâyana, crée le 3 juin à l’ Opéra de Massy. Son Double Celli « Immatériel » se donne le 17 juillet (Festival Terres Vibrantes) et 26 juillet (Festival Cordes & Pic)

Olivier Calmel compositeur prolixe rapproche musique écrite et improvisée Phot DR

Une écriture éclectique & visuelle

« J’ai une écriture picturale, confie le compositeur Olivier Calmel. L’image au sens propre et figuré convient bien pour décrire l’éclectisme de ce musicien. Après une solide formation classique (avec deux Prix au CNSM orchestration et d’écriture) le musicien a ensuite brouillé les pistes par un catalogue fourni, explorant, fusionnant tous les genres, pour imposer une personnalité attachante : « Je suis très sensible aux paysages et aux couleurs. Il y a une recherche de simplicité et une volonté de synthèse, de cohérence. Le plus important pour moi est la conscience aiguë de l’artisanat d’une part, et l’intuition absolue que je suis la même personne, le même compositeur. Que j’écrive pour Double Celli ou pour un orchestre, pour un duo de clarinettes ou pour un brassband, pour accordéon et contrebasse ou pour quatuor de cors et orchestre : je suis exactement le même musicien, et c’est bien là l’essentiel. »

Et de nous préciser au besoin de s’affranchir des écoles :  » Je ne pense à aucune nécessité dès lors qu’il s’agit de dogme ou de règle dictée par des obligations qu’elles soient sociétales, financières ou intellectuelles.
A titre personnel, je revendique une filiation très claire avec plusieurs écoles et ‘genres’, et j’estime que la synthèse que j’en fais est unique« .

La passion de l’improvisation

Quel que soit le territoire musical (classique, film, jazz), le musicien refuse le conformisme et s’oppose aux idées reçues notamment celle qui veut que l’improvisation et la musique écrite seraient deux mondes à part. Passionné par l’improvisation, le compositeur étudie la forme avec les meilleurs mentors (Katty Roberts, Bruno Angelini, Nico Morelli, Bojan Zulfikarpasic, et Serge Forté). Cet engagement est devenu une identification marquante de son processus créatif. Dans sa production prolixe, il veille à alterner entre les formes et langues musicales différentes, des plages improvisées.

Un métier d’artisanats

A travers son parcours, et les formes abordées – du jazz de chambre (où les instruments sont plutôt de facture classique) à l’opéra – son métier reste des artisanats, que les rencontres et les recherches approfondissent, enrichissent, stimulent comme il nous l’a confié : « Mon parcours m’a très naturellement amené à rapprocher des artisanats qu’on perçoit parfois comme éloigné, la pratique de l’improvisation et l’écriture pour orchestre, le musique populaire et la musique savante, pour autant je suis la même personne qui œuvre et développe son artisanat. La question de savoir si cela créer des publics n’est ni un moteur préalable ni une réflexion. En revanche, cela peut être un constat : la musique est écoutée et les salles de concert son pleines. »

Bien sûr ce métier exige des spécificités techniques, d’orchestration, d’instrumentarium, et chaque écriture pour des instrumentistes improvisateurs est différente, tout comme inclure une partie improvisée dans un concerto, comme par exemple pour Rite of peace. Le compositeur déploie le même engagement sensible et esthétique. Trois actes fondent l’acte du compositeur : le moment où l’on résout sa question seul sur le papier, le moment de la découverte avec les interprètes et le moment de la création : c’est la rencontre avec le public. ..  » La quête et l’artisanat revêtent de multiples facettes mais le terreau est souvent le même : l’envie de transmettre, le besoin de partager, et bien évidemment le pari de laisser une trace, de participer à un enchevêtrement complexe d’aventures humaines. Enfin : le bonheur de s’inscrire dans une histoire« .

Toujours déplacer les lignes

A l’orée de l’ensemble de ses influences, artisanats et désirs, chaque opus est l’occasion de déplacer les lignes entre les genres musicaux, entre les arts puisque Olivier puise son inspiration tout azimut comme en témoigne son carnet de le lecture infra. Même s’il nous précise : « Les réalités sont multiples, les esthétiques décloisonnées, les parcours souvent imprévus et variés. Je pense en tout état de cause que la vision du compositeur dans sa tour d’ivoire, héritée des romantiques, fait partie du passé : le compositeur est aujourd’hui une personne souvent protéiforme, proche des interprètes et engagée dans une responsabilité sociale. »

Rites dont les quatre œuvres concertantes sont inspirées de la littérature fantastique est définit par l’auteur comme « c’est ce qui a de plus profond dans notre manière de ressentir la pulsation ».

Pour Double Celli fait le pari d’une formation inédite basée sur les sonorités des instruments à cordes et des percussions, et s’entoure de violoncellistes improvisateurs, de véritables équilibristes de l’instant.

Hommage du maitre à l’élève

Olivier Calmel dans son studio revendique un travail d’artisanat Photo DR

Avant de découvrir son projet ambitieux, l’opéra pour jeune public, commande de l’Orchestre de l’Opéra de Massy en création mondiale le 3 juin, qui de mieux que Guillaume Connesson, son maitre du CNSM pour présenter la musique de ce compositeur si attachant : « Qu’il s’agisse de célébrer la paix ou d’invoquer les créatures terrifiantes (et peu pacifiques !) de Lovecraft, Calmel parle d’abord de musique. La sienne plonge ses racines dans la grande tradition française, le jazz et la musique de film. Elle est faite de lignes et d’harmonies claires portées par des rythmes jubilatoires.
En bon pianiste de jazz qu’il est, Calmel aime le jeu instrumental débridé et parfois même improvisé. Mais il cultive également les couleurs orchestrales chatoyantes et riches comme autant de portes d’entrée à un imaginaire fantastique. C’est une musique qui séduit d’emblée mais dont les motifs mélodiques s’inscrivent longtemps dans la mémoire. Une musique qui sonne avec évidence mais écrite avec science. Une musique faite d’héritages lointains et d’aujourd’hui multiples.
En somme, un artiste très actuel ».

Le carnet de lecture d’Olivier Calmel

Il est des œuvres qui vous marquent dès la première écoute, qui façonnent votre inconscient, et qui vous accompagnent tout au long de votre vie. D’aussi loin que je me souvienne, ‘L’Oiseau de feu‘ est l’œuvre pour orchestre qui m’a le plus profondément marqué étant enfant. La richesse des couleurs mettant en œuvre l’imagination visuelle du chef d’œuvre de Stravinsky, la vivacité et le scintillement de la danse de l’oiseau, la puissance rythmique de la danse infernale, la profondeur et l’évidence de la berceuse, l’allégresse du thème et variation du final, tous ces éléments transparaissent aux oreilles de l’enfant. Puis l’adulte prend conscience de la perfection formelle, artisanale et artistique de ce monument du panthéon d’orchestre qui n’a d’égal que sa portée émotionnelle et spirituelle.
A chaque immersion dans la partition, je suis subjugué par autant d’évidence, de force et de vérité.

Les ‘Métamorphoses‘ symphoniques sur des thèmes de Carl Maria von Weber de Hindemith représentent pour moi un sommet d’orchestration, de contrepoint et de forme. Il suffit notamment pour s’en convaincre de se plonger littéralement dans la fugue du Turandot Scherzo, chef d’œuvre contrapuntique et leçon d’orchestration à chaque modèle : la gestion des groupes de l’orchestre est menée à la perfection, avec un exposé par famille d’instruments, et la folie des tutti est poussée à l’extrême. Que dire de l’andantino, dont les soli de clarinette et de basson nous plongent immédiatement dans un état d’apesanteur, presque contemplatif, après la force rythmique du mouvement qui précède ?
De nouveau, la forme, principe essentiel dans l’édifice du discours musical, est simplement parfaite.

Enfin, ce carnet musical ne pourrait être complet sans citer le chef d’œuvre qui pour moi revêt la plus grande évidence, la plus grande sincérité, celui du simple reflet de l’enfance : ‘Ma mère l’Oye‘ de Ravel. Je ne saurais trop affirmer si mon amour pour cette œuvre vient des moments passés en famille à jouer la version piano quatre mains, la découverte de la partition pour orchestre symphonique, les heures passées à improviser sur ce texte si profond ou encore l’exploration des versions qui ont apporté une pierre essentielle à cet édifice historique, telle la version de la formation Hymne au Soleil.
Parmi toutes ces versions bouleversantes, comment ne pas citer Gustavo Dudamel et le Berliner Philharmoniker dont le Jardin féerique est une des plus belles musiques qu’il m’ait été donné de vivre ?

D’aussi loin que je me souvienne, les questions relatives à la condition humaine, l’humanisme qui découle de la prise de conscience de l’absurde et l’absolue nécessité de la révolte sont des sujets qui m’ont toujours énormément sensibilisé. J’aurais pu évoquer Camus, c’est Ionesco et plus particulièrement sa pièce ‘Rhinocéros‘ que je citerais. Chef d’œuvre incontestable du théâtre de l’absurde, métaphore profonde d’une lutte désespérée contre les totalitarismes, qu’ils soient politiques, idéologiques, sociétaux ou intellectuels, son argument et ses nombreuses métaphores résonnent très certainement dans notre contemporanéité.

C’est de nouveau le thème de l’enfance qui revient et qui est, certes un très grand classique mais pourquoi pas ? ‘Le Petit Prince‘ est intemporel, universel et éternel. A chaque âge de la vie, il nous apporte des réponses sur les questionnements profonds de nos existences. L’apparente simplicité des éléments employés laisse transparaître une portée symbolique de la vie d’une rare et précieuse profondeur. Chaque tableau est un cadeau, une leçon de vie tout autant qu’une réflexion en devenir.

Vous l’aurez compris, le thème de l’absurde, du hasard et de son imperturbable chaos, des réflexions questionnant la logique ou l’acceptable pour nos êtres sociaux, l’ensemble de ces sujets me passionnent. Dans cette perspective, j’aurais pu évoquer ‘Fight Club’ et sa quête de l’illumination d’un être en inadapté au monde qu’on lui propose.

Mon choix se porte finalement sur ‘Brazil‘, chef d’œuvre de Terry Gilliam relatant l’absurdité d’un monde bureaucratique et totalitaire dont les références à 1984 sont essentielles. L’espoir inconditionnel de Lowry en un avenir meilleur et sa soif de justice n’a d’égal que l’horreur de la chambre d’extermination, sommet aberrant des ‘édifices’ du Ministère de l’Information.

Il est pour ainsi dire de mon devoir de citer ‘2001 : L’Odyssée de l’espace’. A la fois expérience visuelle et sonore, scènes hallucinatoires proches du cinéma expérimental, cette œuvre n’a de cesse de renouveler les interrogations, de créer des éventualités sur le sens de l’Histoire de l’Homme et de sa place dans l’Univers, magnifique et mystérieux.

Pour finir, je voudrais revenir une fois encore sur le thème de l’enfance et de l’innocence. ‘La vie est belle’ de Frank Capra est pour moi tout à la fois : une sublimation de la quête enfantine, un espoir dans un avenir meilleur, un manifeste pour le beau dans l’Homme, et aussi, bien sûr, une éternelle ode à la vie

Pour suivre Olivier Calmel

Le site Olivier Calmel
La chaîne youtube d’Olivier Calmel

Agenda

14 mai 2022

 

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