Culture

Les ombres créées par François Réau n’ont pas droit à la nuit

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro

Article publié le 2 février 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] François Réau a fait du dessin son instrument de prédilection pour capter le tragique irreprésentable de paysages que l’histoire a transformés. Ses limites n’ont été que partiellement explorées. Une exposition au Domaine de Chaumont-sur-Loire pour le printemps permettra de s’immerger dans ses fascinantes installations poétiques.

« Mes travaux tissent des liens entre rêve et réalité »

François Réau Drawing machine, performance, 2017, Bamarang Nature Reserve, Nouvelle-Galles du Sud, Australie Mayu Kanamori

La Nature ! Elle est omniprésente dans le travail et la vie de François Réau. Il en parle instinctivement quand on lui demande où il est né : « J‘ai grandis au contact de la nature dans la région du Centre-Ouest de la France » précisément en 1978 à Niort. Celui qui vit aujourd’hui à Paris complète volontiers: « Je prends comme source de réflexion l’espace du paysage et ses processus de transformation. Mon travail se détermine aussi par son interrogation sur les liens entre l’homme et la nature. Comme dans la nature et l’expérience que l’on peut en faire, on y retrouve les thématiques de la temporalité, de l’espace ou de la fragilité humaine. Par extension à la Nature, le paysage évoque aussi le voyage, un lieu riche de toutes les évasions possibles, un point de départ ou comme le symbole d’une traversée en cours. Je parlerais d’ailleurs plus d’espace du paysage que de paysage dans mon travail. »

Des ‘dessins-installations’ d’une pensée en mouvement

François Réau Mirabilia 2019, Carte du Ciel étoilé du 21 Mai 1154 depuis Fontevraud © Abbaye Fontevraud Léonard de Serres

En regardant son œuvre, on ne peut s’empêcher de penser à Anselm Kiefer.  Les dessins-installations que François Réau considère comme « de la pensée en mouvement » sortent véritablement du cadre. Leurs très grandes dimensions sont pensées pour être immersives et se marient avec de nombreux objets dans la lignée de l’Arte Povera. Des matériaux, éphémères ou non, sont assemblés avec des relations qui provoquent un sentiment d’étrangeté : branches, feuilles, rebus métalliques rouillés, bobines de fil, bougies, miroirs, morceaux de verre…

François Réau To what extent 2016, in situ Palais de Tokyo © François Réau

Rappelons que Kiefer a grandi dans un pays dévasté par la guerre. Un feu survenu dans  l’enfance de François a détruit la maison familiale. Le plomb s’impose dans les deux œuvres. François Réau travaille à la mine de plomb (même s’il n’existe plus de mine en vrai plomb) et au graphite. Des pluies de fils de plomb viennent animer certaines de ses installations ou apparaissent parfois dans ses dessins des forêts qui semblent avoir pris feu. C’est un entre-deux où s’entrevoient ou se libèrent les enjeux d’enfouissement des scories que l’histoire désigne.

Des espaces-paysages, supports de métaphores poétiques et de ré-enchantement

François Réau On ne possède éternellement que ce qu’on a perdu, 2020 © François Réau

« Le paysage est toujours, d’une certaine façon l’expression du manque insiste François. Car l’espace du paysage c’est aussi l’espace même de notre propre désir ». Ses pérégrinations peuvent paraître sombres et poétiques. Elles portent souvent indirectement, inconsciemment, métaphoriquement, les stigmates tragiques des conflits qui scarifient les paysages, notamment ceux de la 2nd guerre mondiale omniprésentes dans celle de Kiefer né en 1945. Projections de rêves intérieurs, les espaces- paysages de Réau peuvent devenir l’instrument d’une métaphore poétique ou bien le refuge d’un ressenti plastique qui va offrir au regard un potentiel ré-enchantement.

Une Nature tragiquement sombre

François Réau Octangle étoilé, 2018, Vue d’exposition Fall ab, Herz, Pörnbach Contemporary, Pörnbach, Germany

La poésie ! Autre dynamique fondamentale dans l’œuvre de François Réau grand amateur de Charles Baudelaire (1821-1867), de Paul Eluard (1895-1952) ou de la poésie de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance, de Jean Lemaire de Belges (1473-1524 ?), le précurseur de la Pléiade, fondateur de l’école poétique à laquelle Pierre de Ronsard (1524-1585) donnera le nom.

Des extraits sont écrits directement sur les murs de certaines de ses installations ou s’intègrent parfois sous forme de néons, seule source de couleur dans cette œuvre en gris, noir et blanc. La poétesse autrichienne Ingeborh Bachman (1926-1973) tient une place à part dans les influences de Kiefer et de Réau : « Elle m’a intéressé avec son rapport et la façon dont elle décrit une nature dangereuse et sombre, ce qui n’est pas sans rappeler la nature humaine et ce qu’a été aussi la seconde guerre mondiale.  J’ai trouvé chez elle une résonance plastique liée au dessin et à la ligne. Parfois on dessine comme on joue et inversement. Comme un équilibriste sur un fil tendu dans l’espace ».  Citons l’un de ses poémes « Toute personne qui tombe à des ailes »  (repris aussi dans son anthologie 1942-1967) :

Le voyage est fini,
pourtant je n’en ai fini de rien,
chaque lieu m’a pris un fragment de mon amour,
chaque lumière m’a consumé un œil,
à chaque ombre se sont déchirés mes atours.

Des dispositifs plastiques totaux, tendus entre utopie et réalité

François Réau Renaissance +1 2015 Lille3000, Renaissance. Musée de Flers, Villeneuve-d’Ascq © François Réau

Poésies et proses sont fusionnées, notamment avec des titres manifestes : « L’Abime libre blanc, l’infini sont devant nous », « A toute surface, on rêve de profondeur », « Renaissance » … Quand on lui mentionne les correspondances entre ses œuvres qui forment un poème visuel, il confie à Singular’s : « J’y réfléchis beaucoup, surtout lorsqu’il y a un corpus d’œuvres dans une exposition personnelle. Le regardeur va pouvoir se construire sa propre histoire. Les éléments vont rentrer aussi en résonnance les uns avec les autres car souvent dans mes expositions je propose un dispositif plastique total ou se trouvent mêlés dessin, installation, poésie, écriture, … L’attention poétique et singulière que je prête au monde se trouve mêlée de souvenirs issus de mon enfance, des expériences de voyages, des rencontres ou des sensations de traversées de l’espace du paysage ; Rêve d’évasion, fixation d’un souvenir ou encore projection utopique… se confondent, empreintes de réalité. »

Dire beaucoup à la mine de plomb

François Reau Mesurer le temps 1,61 – II & Campus stellae. Vue d’atelier, Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun © François Reau

François Réau est – aussi – un artisan mêlant huile, crayons, encres, brou de noix, pierre noire, pastels gras, tout comme les techniques avec des recouvrement au pinceau et à la brosse, grattage, gommage… Il n’aime pas le mat et aime la mine de plomb qui brille et renvoie la lumière. Le rapport de gris ou de noir l’intéresse particulièrement parce qu’il y a un pouvoir d’évocation et fait surgir l’invisible. Ce sont des couleurs puissantes qu’il associe au paysage crépusculaire de l’origine du monde, et qui plus intimement évoque sa maison d’enfance calcinée. Il essaye de dire beaucoup avec peu et d’aller à l’essentiel.

L’ancien directeur artistique dans l’édition et scénographe d’expositions donne formes à ses songes. Ses compositions alternent les constructions d’espaces-paysages tirés par un point de fuite – généralement une source de lumière, ciel ou chemin. D’autres sans perspective plongent au cœur d’une matière minérale, végétale ou aqueuse, sans possibilité d’évasion.

Un atelier à la fois creuset tragique et forge d’imaginaires

Vue de l’atelier de François Réau Photo © François Réau

Les visites d’atelier sont toujours instructives et les indices qu’on y trouve donnent parfois de nombreuses clés pour comprendre les œuvres. Sur ses murs, sont accrochées des images, des cartes postales où se disputent « L’Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci (1452-1519), « Melancolia », la fameuse gravure de Dürer (1471-1528), ou encore des peintures anonymes du Moyen Âge. Fleurs, végétations ou Cosmos s’amalgament dans ce petit cabinet de curiosités. S’accumulent encore photos, croquis, notes qui font écho au travail en cours ou des projets en gestation. Toutes ses images infusent d’une certaine façon et nourrissent son imaginaire.
D’autres images jamais décrochées le guident comme des phares entre les récifs, comme par exemple une peinture de Simon Hantai (1922-2008), qui a utilisé le pliage comme méthode, ou dessins de Cy Twombly (1928-2011), grand amateur de mythologie et de poésie…

La tragédie du paysage, enfouissement de l’histoire

François Réau Tombe, coeur 6, 2017, Expo Toute personne qui tombe a des ailes, Les Quinconces-L’espal, Scène nationale, Le Mans © François Réau

Sans surprise des photos de paysages issues de la 2nd guerre mondiale jonchent son atelier.  Pourquoi ? « J’ai entendu pendant plusieurs années quelques récits parcellaires de mes grands-parents sur la seconde guerre mondiale », nous a-t-il précisé. « Le paysage est toujours une empreinte, comme la preuve de la présence de l’homme dans notre monde. Par la suite j’ai toujours eu un rapport au paysage de cet ordre, quelque chose où paysage et Histoire sont intimement liés et où le paysage peut être perçu comme un tombeau ». « Le champ de bataille, c’est la rencontre de l’histoire et du paysage », comme le dit si bien l’historien de l’art Pierre Wat dans son livre Paysages, entre nature et Histoire (Hazan).
« Arrête-toi, voyageur, c’est un héros que tu foules aux pieds » rappelle l’épitaphe sur la tombe de Franz von Mercy qu’il reprend en exergue. Mais ce tragique est subtilement (re)transcrit. Chez François Réau, rien n’est jamais directement agressif. Tout est subtilement suggéré. A chacun de compléter l’histoire.

« Le dessin est une lutte entre la nature et l’artiste », Baudelaire.

François Réau Les ombres que tu crées n’ont pas droit à la nuit (2020) L’abîme libre blanc (2017) © François Réau

« Mes dessins ne montrent rien, ils ne participent d’aucune représentation en quelque sorte, et il est bien difficile d’y reconnaitre quelque chose et pourtant et en raison de cela ils sont pour moi comme des mentions sensibles de la réalité ou de l’indicible, de l’irreprésentable réalité d’une guerre ou d’une situation. » lâche François Réau.
L’exposition qui devrait ouvrir (sic) au printemps au Domaine de Chaumont-sur-Loire permettra d’investir une œuvre qui souffle et libère l’imaginaire avec une rare élégance et d’expérimenter des pérégrinations qui poussent le dessin à ses limites. Une recherche de nos traces à laquelle Singular’s s’associe pleinement.

Pour suivre François Réau

Son site : un paradoxe, peu d’images, mais de beaux textes. L’artiste se consacre à son œuvre et peut-être un jour viendra-t-il l’égayer ?

Il collabore avec l’espace d’Art Absolument

Prochains rendez-vous :

  • (Mars) Saison d’Art 2021, Domaine de Chaumont-sur-Loire, FR (solo) : « Il s’agit d’un projet dans lequel je cherche à pousser les limites du médium dessin. annonce-t-il en avant-première à Singular’s. A l’invitation de Chantal Colleu-Dumond, nous avons souhaité proposer une œuvre qui fasse référence directement à la Nature ou au paysage mais qui, d’une certaine façon, soit un symbole de ce qui échappe à la représentation. Pour moi quelque chose qui soit en somme une incomparable image du mouvement. Il me semblait important aussi d’amener le regardeur à avoir, avant tout, une expérience de l’image qui puisse l’excéder physiquement, et ce, en donnant à l’œuvre une taille assez grande pour qu’elle perde son entité d’objet. Elle pourrait ainsi être perçue comme un champ de vision. »
  • 2021 : Les ombres que tu crées n’ont pas droit à la nuit, commissariat de Jean-Marc Dimanche, Eleven Steens, Bruxelles, BE (solo)
  • 2022 : Circinus, Drawing Lab, Paris, (solo) Léo Marin, commissaire de l’exposition

Bonus :
Tombe, cœur, poème de Ingeborh Bachman que François Réau chérit particulièrement,

Tombe, cœur de l’arbre du temps, tombez, feuilles,
des branches saisies par le froid
que jadis le soleil entoura de ses bras,
tombez comme des yeux agrandis tombent les larmes !
[…]
tant pis si le dos tendre des nuages
une fois encore se penche vers toi,
qu’importe si les rayons de miel de l’Hymette
une fois encore t’emplissent.
[…]
Et qu’est-ce qui déjà témoigne de ton cœur ?
Entre hier et demain il oscille,
silencieux, étranger,
et l’heure qu’il sonne
est celle, déjà, de sa chute hors du temps.

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