Culture

En communion avec la nature, Mercedes Lachmann veut « reboiser » notre pensée

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 30 août 2023

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] « Il est nécessaire de « reboiser » notre pensée, d’imaginer des avenirs pacifiques et coopératifs, de nouvelles structures sociales et de nouvelles relations avec la vie qui nous entoure » : Mercedes Lachmann artiste militante exprime ses engagements pour la protection de la planète, des cultures ancestrales indigènes et des femmes en difficulté, dans une œuvre naturaliste, poétique et diplomatique. Pour Marc Pottier, ses sculptures, ses installations et ses vidéos performances construisent patiemment et délicatement une œuvre visionnaire avec de l’eau, des plantes, herbes, bois… Les chanceux qui iraient au Portugal ont l’opportunité de découvrir son exposition « Flecha » au MIEC de Santo Tirso jusqu’au 8 octobre.

 

L’homme n’est pas le sommet de la chaîne alimentaire, il n’est le centre de rien d’autre que de lui-même ! Il faut abandonner cette pensée cartésienne d’exploitation des êtres vivants et des ressources naturelles dans un but d’extraction, de production et de consommation.
Mercedes Lachmann

Mercedes Lachmann devant son œuvre Campo de Forca I (galeria Gabi Indio da Costa Rio de Janeiro, 2019
Photo Luciana Whitaker

La palette artistique de Mercedes Lachmann est large pour exprimer le bouillonnement de ses convictions. Elle se fragmente en sculptures composées de matériaux naturels, en installations ou en films vidéo, souvent témoignages d’une performance (voir Brazil-ill, 2021). C’est en échos avec un travail qui investit et croise les questions sociétales et environnementales. L’eau est ainsi un élément central dans sa poétique, symbolisant l’éphémère fragilité de la vie, les transformations d’une matière vitale et la rareté – souvent gaspillée – d’une indispensable ressource naturelle.

Sa prise de conscience s’inscrit dans la longue histoire de l’« alerte  écologique », notamment de l’artiste polonais-brésilien Franz Krajcberg (1921-2017) connu pour son « Cri pour la planète » et le Manifeste (du Naturalisme intégrale) du Rio Negro, co-signé en 1978 avec le grand critique français Pierre Restany (1930-2003) et Sepp Baendereck (1920-1988).

Nous vivons aujourd’hui deux sens de la nature. Celui ancestral du donné planétaire, celui moderne de l’acquis industriel et urbain. On peut opter pour l’un ou pour l’autre, nier l’un au profit de l’autre, l’important c’est que ces deux sens de la nature soient vécus et assumés dans l’intégrité de leur structure ontologique, dans la perspective d’une universalisation de la conscience perceptive. Le Moi embrassant le Monde et ne faisant qu’un avec lui, dans l’accord et l’harmonie de l’émotion assumée comme l’ultime réalité du langage humain.
Pierre Restany, Franz Krajcberg, Sepp Baendereck, Haut Rio Negro, Jeudi 3 août 1978

Mercedes Lachmann, Boca, 2017, Rio. Photo Mercedes Lachmann

Le naturalisme comme discipline de pensée et de la conscience perceptive

Pour Mercedes Lachmann, Le futur est ancestral, la nature, un futur de créativité. Photo Mercedes Lachmann

En prolongeant et complétant leurs intuitions, Mercedes revendique ce « naturalisme comme discipline de pensée et de la conscience perceptive » tout en intégrant sa sensibilité de femme. Son appartenance au groupe d’artistes @BoraGirls  qui soutient les causes des femmes en situation de vulnérabilité, à travers des actions de communication par l’art, prolonge indéniablement son engagement dans les enjeux sociétaux de son temps.

Je comprends avec l’expression du leader indigène, écologiste Ailton Krenac (1953-) « Le futur est ancestral » que, sauver les savoirs ancestraux en regardant en arrière, est l’une des clés pour avancer vers l’avenir. Le présent, le contemporain, est un temps suspendu dans la tension entre le passé et le futur.   

Le ‘naturalisme intégral, expression de la conscience planétaire’, telle que projeté dans le manifeste du Rio Negro, prend une nouvelle dimension. Cette « restructuration perceptive » ne remet pas seulement en question une échelle des valeurs esthétiques obsolètes. Constatant le chaos artistique et environnemental issu de l’évolution urbaine, elle invite à tirer parti du monde vivant, de ses formes et de vibrations actuelles, des savoirs ancestraux qui composaient avec le mystère du changement continu de la nature.

Mercedes Lachmann, Sorria você esta sendo defumado’, 2021 Photo Mercedes Lachmann

En dialogue avec le futur ancestral

Ces dernières années, Mercedes a commencé à utiliser des plantes, des herbes médicinales et aromatiques dans ses sculptures et ses performances. Plantes, bois, feuilles, graines … cette prolifération de formes et d’expériences s’appuient sur la correspondance de plusieurs perceptions sensorielles simultanées telles qu’on l’observe dans la nature pour composer ce qu’elle définit comme ses « jardins régénérateurs ».

Si la question environnementale fait partie de l’ADN de Mercedes, comme nous le développerons plus après, ses revendications sont bien plus larges : l’environnement est l’opportunité de repenser l’histoire des premiers hommes et, entre autre, de défendre la culture indigène et son indéniable patrimoine culturel.
Profitant d’exposer dans un musée qui a une collection archéologique, les flèches qu’elle montre au MIEC de Santo Tirso lui permet d’aller encore plus loin. Elles deviennent des marqueurs d’ étapes civilisationnelles, et l’opportunité pour elle d’associer et de balayer les lignes entre des savoirs historiques.   

Mercedes Lachmann, Tropizoma, Galeria de Gaby Indio da Costa, Sao Conrado – Rio de Janeiro, spet; 2022
Photo Luciana Whitaker

Penser le temps comme indéterminé, simultané, futur et passé ensemble

Dans mon travail, je m’intéresse à penser le temps sans idée de progrès, croissant ou décroissant, mais indéterminé, simultané, futur et passé ensemble, à la limite entre quelque chose qui finit et commence, ou vice versa.

Cette relation holistique avec le temps ‘ancestral’ s’exprime avec l’œuvre « Benção de Deus«  « Bénédiction de Dieu », nom de l’épave d’un bateau qu’elle a utilisée. Elle la transfigure et la resuscite sous forme d’une sculpture nommée ‘Área de Emergencia (zone d’urgence) qui fut temporairement installée Praça Paris à Rio en 2014, puis présentée la même année comme œuvre permanente avec un nouveau titre ‘Águas Escondidas (« eaux cachées ») à Niteroi et enfin, sous forme d’une vidéo qui fut présentée pour la première fois au MAC de Niteroi en 2016. Ce fut l’occasion de notre première rencontre avec l’artiste.

Dans sa vidéo l’épave extraite de la baie de Guanabara, dont la pollution n’est plus à démontrer, est chargée sur un camion qui traverse la ville en une étonnante confrontation avec l’architecture moderniste pour ensuite la laisser Praça Paris sur une vague de terre, la proue pointée vers le ciel. Le bateau handicapé est à jamais fixé sur terre. Plusieurs images de mer et de danses corporelles où les bras deviennent des vagues, viennent rythmer la vidéo. Des pieds pataugent dans la boue. Allusion à la matière qui a fascinée l’artiste quand elle a commencé la céramique à l’Ecole du Parque Lage de Rio en 2010 et qui a été déterminant pour son engagement dans la vie d’artiste ? ou celle à l’origine d’Adam et Ever ? Les mains d’un marin réparent un filet de pêche. Est-ce la fragilité de la vie qu’on essaye de fixer ? Une mystérieuse femme (Iemanjá ? Reine de la mer) dont on ne verra que le dos, entre peu à peu dans la mer et disparait… Cet article vous donnera quelques clés pour vous aider à interpréter le mystère à votre manière sur le drame de la crise Ambiental révélée sans doute ici de manière onirique.

Construire avec de l’eau

La mer, l’eau sont très présentes dans l’œuvre. Son père était marin. Mercedes, née en 1964 à Rio de Janeiro, a donc passé toute son enfance et son adolescence au bord de la mer.

« Le large est vivant et intense comme une forêt. nous rappelle-t-elle. J’ai vécu de belles expériences de vie lors de cette rencontre. Toute cette expérience au bord de la mer m’a marqué. Elle s’est manifestée dans l’art, de manière naturelle. J’ai eu envie de construire avec de l’eau. J’ai utilisé des sacs en plastique transparent de différentes tailles et formes, dans lesquels j’ai pu explorer diverses possibilités sculpturales avec le poids, la gravité, l’instabilité, le rapport au corps de l’autre, la transparence, la translucidité, etc. Ils sont devenus des laboratoires pour moi. Comme ces gros sacs d’eau sont restés dans le studio de nombreuses années, j’ai pu observer l’évaporation et la condensation de l’eau qui s’opéraient à l’intérieur, l’apparition d’algues et de petites formes de vie, même après avoir stérilisé l’eau ! »

J’ai commencé à les considérer comme des microcosmes et ainsi à penser aux cycles de l’eau et de la vie, à la crise de l’eau sur la planète, aux rivières volantes, au climat… soit à la crise de l’homme par rapport à la nature.

Dans l’œuvre Campo de Força_2 (Champ de Force), l’artiste présente des ampoules et des sphères de verre hermétiques, de formes et de tailles variées, qui contiennent des herbes trempées dans des liquides. Ces dernières ont été sélectionnées en fonction de leur potentiel médicinal, dans un exercice visant à contenir le temps et les connaissances, comme pour préserver la nature et les savoirs ancestraux, et pour arrêter l’action du temps sur la nature.

Pas de hiérarchie entre anciennes et nouvelles interactions avec la vie.

Mercedes Lachmann, Sorria você esta sendo defumado’, 2021 Photo Mercedes Lachmann

La mer, certes mais Mercedes va plus loin encore quand elle part pour la rencontre de la nature et du vivant en général. Pour elle, rien n’est séparé. Il n’y a pas de hiérarchie.

Aller à la rencontre de Gaia, comprendre que nous faisons partie d’un système complexe qui s’autorégule, qui est notre planète, sachant qu’elle n’a pas besoin de l’homme. Tout est vivant ! Comme le disait la biologiste américaine Linn Margulis (1938-2011), la vie veut vivre et se multiplier ! Pour citer aussi la journaliste brésilienne Eliane Brum (1966-), il n’y a pas de guerre plus importante que le réchauffement climatique.  

Il est nécessaire de « reboiser » notre pensée, d’imaginer des avenirs pacifiques et coopératifs, de nouvelles structures sociales et de nouvelles relations avec la vie qui nous entoure. 

Le Land art comme prise de conscience

Bien consciente des dérives du « Land Art », pour Mercedes, le mouvement fut cependant indispensable pour repenser la sculpture dans un champ élargi avec une conscience environnementale. Dans les années 1960-70, lorsque le Land Art fleurit, les artistes ‘non agressifs’ pour l’environnement qu’elle admire comme Ana Mendieta, Andy Goldsworthy, Richard Long… « voulaient aller, selon elle à contre-courant de la pensée de l’art comme objet, marchandise, des galeries d’art, du cube blanc dans une critique directe du capitalisme et de la poignante société de consommation, notamment aux États-Unis. »

Mercedes Lachmann, Planta que da, 2018 Photo Mercedes Lachmann

Favoriser une expérience d’articulation des connaissances selon les perspectives autochtones

Mercedes Lachmann, Totens, Peças únicas. MIEC 2023 Photo Mercedes Lachmann

Au Brésil, le respect de la Nature doit intégrer aussi celui des tribus indigènes, gardiennes de la forêt qui, tant bien que mal, déforestation oblige, essayent d’y survivre.

J’ai toujours été indignée de la façon dont nous n’honorons pas nos ancêtres brésiliens, les peuples originels. Nous n’avons jamais étudié la véritable histoire du Brésil et nous n’en connaissons pas du tout, ou très peu, ses langues, ses mythologies, sa culture, sa philosophie, ses sciences, etc. Un peuple qui n’honore pas son passé, ou qui le nie, devient fragile, ne se maintient plus.

« La même chose se produit avec les personnes venues de différentes régions d’Afrique pour rendre possible le projet colonial que le Portugal envisageait au Brésil. Je comprends que c’est l’un des graves problèmes d’identité de notre pays. Il y a beaucoup à apprendre de la force, des compétences et de l’intelligence de ceux qui ont continué à résister pendant plus de 500 ans » poursuit Mercedes. C’est pourquoi elle soutient Le cycle d’études « Selvagem » (Sauvage), une expérience d’articulation des connaissances selon des perspectives autochtones, académiques, scientifiques, traditionnelles et autres, guidée par le grand leader indigène Ailton Krenak, déjà cité.

Les connaissances indigènes au défi de la colonisation portugaise.

Les peuples originels qui ont occupé les terres brésiliennes avant qu’elles ne soient délimitées et baptisées « Brésil » avaient une grande connaissance des plantes, et en extrayaient la sève, les colorants, les feuilles et les fleurs pour soigner leurs maux. Avec la colonisation portugaise, les Indiens furent rapidement exterminés impliqués malgré eux dans des conflits de territoire, contractant des maladies contre lesquelles ils n’avaient aucune défense et ne s’adaptant pas au travail forcé que leurs imposaient les envahisseurs. Le métissage avec les blancs et les noirs, ont cependant apporté des connaissances sur les plantes médicinales d’Afrique. Les connaissances se sont ainsi mélangées et complétées. Ce sont tous ces savoirs acculturés que valorise Mercedes dans certaines de ses œuvres.

Souriez, vous devenez fumé

Le Cercle de femmes Erveiras da Mantiqueira engagé dans le projet Sorria você esta sendo defumado’ de Mercedes Lachmann Photo DR

Ainsi son projet exposition-performance à São Paulo, ‘Sorria você esta sendo defumado’ (Souriez, vous devenez fumé),  imaginé pendant la pandémie début 2021, proposait de rapprocher le public de la tradition millénaire brésilienne des bâtons guérisseurs d’herbes pour purifier et renouveler les personnes et les lieux. Il s’appuyait sur un travail collaboratif entre l’artiste et le Cercle de femmes « Erveiras da Mantiqueira », un groupe qui plante et étudie des herbes médicinales à Visconde de Mauá, dans les régions de Rio de Janeiro et du Minas Gerais. La première étape fut la fabrication d’un grand bâton composé d’une vingtaine d’herbes médicinales, de forme conique, mesurant plus de trois mètres de longueur, avec un diamètre allant d’un mètre à 50 cm à ses deux extrémités, et d’une trentaine de petits bâtons utilisant sept types d’herbes : Lavande, Romarin, Menthe, Malva, Alfavaca, Patchouli et Salvia. Une urne était prévue pour que les visiteurs puissent laisser leurs vœux et leurs intentions.

Toutes les étapes du projet ont été réalisées avec des rituels, des chants et des célébrations. Ce travail apporte une intention de purification et de renouveau à l’espace public et à ses utilisateurs. Il vise à établir des ponts entre les différentes villes, relier les cultures, valoriser le pouvoir curatif des herbes médicinales et tous les savoirs ancestraux qui sont associés à leur application.

Mercedes Lachmann, Sorria você esta sendo defumado’, 2021 Photo Mercedes Lachmann

Etaient prévus un stand pour vendre les produits de ce groupe de femmes ainsi qu’une performance à la fin de l’exposition où le gros bâton d’herbes eut été allumé et brûlé pendant environ trois jours. Si ce projet n’a pas pu avoir lieu, sans doute pour des raisons de timidité des organisateurs avec le sujet, Mercedes a réalisé et filmé la performance où se trouve ce cercle de femmes.
La mise à feu du grand bâton a eu lieu le 25 juillet 2021, jour hors du temps selon le calendrier maya. Les Mayas comptaient le temps à travers les cycles lunaires, en considérant 13 mois de 28 jours, ce qui donnait une période de 364 jours. D’un point de vue spirituel, le Jour Hors du Temps agit comme une pause inter dimensionnelle entre une année et la suivante. C’est une journée qui offre l’opportunité de recycler et de recommencer.
C’est une nouvelle version vidéo de cette performance est présentée à Santo Tirso.

Mercedes Lachmann, Aço Carbono. Flécha, MIEC, 2023 Photo Mercedes Lachmann

Flécha (la flèche) (titre de l’exposition du MIEC de Santa Tirso)

Le parcours de l’exposition rappelle le « cabinet de curiosités » d’un alchimiste des XVIème et XVIIème Siècle. L’artiste y poursuit ses recherches sur les potentiels de la nature, des plantes et de leurs propriétés chimiques et alchimiques, en proposant une installation rythmée. Elle commence par une série de flèches, objets les plus courants trouvés dans les collections archéologiques du monde entier (et en particulier celle du MIEC), marqueurs de l’évolution des civilisations qui dénotent le degré de complexité d’une société. Cela compose comme un alphabet secret ou des signes de tatouages indigènes dispersés, des traces de connaissance et d’histoire qui traversent le temps et chercheraient à dénouer les liens cachés qui unissent les êtres et les choses, le mystère de la matière et de la création. L’exposition se termine par des portions d’herbes et des totems qui fusionnent natures, temporalités et territoires en dialogue avec la collection archéologique du MIEC.

A la recherche de solutions au monde qui s’effondre 

Mercedes Lachmann, Tropizoma, Galeria de Gaby Indio da Costa, Sao Conrado – Rio de Janeiro, septembre 2022 Photo Luciana Whitaker

Le MIEC est une institution qui correspond profondément à la démarche de Mercedes : il est en dialogue avec l’héritage de l’artiste portugais Alberto Carneiro (1937-2017) qui fut l’auteur des « Notes pour un Manifeste d’art écologique (1968 – 1972) », œuvre dans laquelle l’art et la vie sont indissociables et dans laquelle la ruralité et la proximité avec la nature viennent s’ajouter à son étude sur la philosophie orientale. L’œuvre de Mercedes est aussi cohérente avec la programmation du musée.
Rúri (1951-) une artiste multimédia islandaise connue pour son approche critique de la société et remarquée pour avoir conçu Golden Car (1974), où cette frêle jeune femme démolissait à coups de massue une Mercedes dorée, exposait juste avant Mercedes avec la question : « Et maintenant ? » pour aborder de front la crise climatique.

Je suis d’accord avec elle, c’est aujourd’hui le combat le plus important que traverse l’humanité. La lutte pour la nature déclenche plusieurs autres affrontements tels que sociaux (inégalitaires), ethniques (menacés), et de genres ni respectés et ni perçus. »La biodiversité naturelle se perd à un rythme accéléré, tout comme la biodiversité sociale. Plus une forêt est diversifiée, plus sa richesse est grande, et plus la société est grande.

Son exposition apporte des réponses sous formes d’expériences synesthésiques et de « retours en arrières ».

 Je crois que l’approche des savoirs ancestraux des peuples originels, leurs philosophies de vie en communion avec tout ce qui est vivant, indissociable de la nature, peuvent nous donner des clés élémentaires pour trouver des solutions à ce monde qui s’effondre devant nous.

Mercedes Lachmann, Totens, Peças únicas. Fléchas, MIEC 2023 Photo Mercedes Lachmann

Le rapport au temps comme cohérence de l’œuvre

Mercedes Lachmann, Totens, Peças únicas. Flécha MIEC 2023 Photo Mercedes Lachmann

Le livre du philosophe italien Giorgio Agamben (1942-) « Qu’est-ce que le contemporain », l’a frappé. Selon ses mots « La contemporanéité est donc un rapport unique avec le temps lui-même, qui y adhère et, en même temps, s’en éloigne ; plus précisément, c’est le rapport au temps qui lui adhère à travers une dissociation et un anachronisme. Ceux qui coïncident très pleinement avec l’époque, qui y adhèrent parfaitement en tous points, ne sont pas contemporains parce que, justement pour cette raison, ils ne peuvent pas la voir, ne peuvent pas garder les yeux fixés sur elle ».

Comme tout artiste important, travailler (avec) le temps est la boussole cardinale de l’œuvre de Mercedes. « La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement. » Cette citation du pianiste canadien Glenn Gould (1932-1982) – un autre artiste visionnaire libre de toutes contraintes de carrière – condense bien sa dynamique de reboisement des consciences.
Laissez-vous émerveiller en allant la découvrir à Santo Tirso.

#Marc Pottier

Deux références citées par Mercedes Lachmann :

Georges Didi-Huberman (1953-) Son livre « Ce que nous voyons, ce qui nous regarde » m’a aidé à approfondir ma compréhension de ce qui se passe entre le spectateur et l’œuvre d’art. L’Art inséré dans un réseau de relations, d’associations d’idées et de souvenirs, permet de reprendre une forme visuelle des siècles plus tard et acquière un caractère de survie, de transformation. Il nous parle d’un temps multiple, fait de survivances et de durées qui sont plus que le passé, et aussi plus que le présent. L’art comme acte de choc et de réminiscence où interagissent différents temps.

Sans doute, l’expérience familière de ce que l’on voit semble la plupart du temps donne lieu à un avoir : en voyant quelque chose, on a généralement l’impression de gagner quelque chose. Mais la modalité du visible devient incontournable – c’est-à-dire focalisée sur une question d’être – quand voir c’est sentir que quelque chose nous échappe inéluctablement, c’est-à-dire quand voir c’est perdre. 
Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde

Emanuele Coccia (1976-) est « un auteur qui m’a influencé ces quatre dernières années avec ses livres « La vie des plantes, une métaphysique du mélange » et « Métamorphoses« .
Dans le premier livre, Emanuele élabore, sous forme poétique, une pensée originale et audacieuse sur le monde végétal, qui donne naissance à notre monde, le monde bleu oxygéné par les plantes, rendant possible l’explosion de la vie sur Terre. »

Le monde ? C’est d’abord ce que les plantes ont su en faire. Ce sont elles qui ont fait notre monde, même si le statut de faire est très différent de celui de toute autre activité des êtres vivants. C’est donc aux plantes que nous sommes qui va poser la question de la nature du monde, de son extension et de sa cohérence. De même, la tentative de refonder une cosmologie – la seule forme de philosophie qui puisse être considérée comme légitime – doit commencer par une exploration de la vie végétale.
Emanuele Coccia (1976-). La vie des plantes, une métaphysique du mélange

Pour suivre Mercedes Lachmann

Le site de Mercedes Lachmann

Jusqu’au 8 octobre :  Flecha, au MIEC (Musée International de la Sculpture Contemporaine) de Santo Tirso au Portugal (entre Porto et Braga)  Rua Unisco Godiniz, 100. 4780-366 Santo Tirso

Le MIEC est un projet unique qui réunit deux grands architectes portugais, Alberto Siza Vieira (1933-) et Eduardo de Souto Moura (1952-) qui associe un musée d’art contemporain et le musée archéologique Abade Pedreira, remodelé avec le nouveau musée, en 2017.

Mercedes Lachmann, Totens, Peças únicas. MIEC 2023 Photo Mercedes Lachmann

A voir 

Braz iII (performance, 2021) : « La conception et la réalisation de cette performance vidéo ont eu lieu avec un fort sentiment d’urgence, en mai 2021, sous le gouvernement Bolsonaro, et toujours en pleine pandémie. L’Escola de Artes Visuais do Parque Lage (EAV) a rouvert ses portes après la pandémie. J’ai tristement retrouvé l’arbre centenaire la Gameleira ou Figueira Branca à terre. J’ai regardé quelque temps plus tard une interview du leader Arassari Pataxó où il disait qu’il était le conteur de son peuple, chargé de transmettre la culture et l’ascendance des Pataxós, ethnie amérindienne brésilienne de l’État de Bahia. Il racontait que ses ancêtres furent les premiers à avoir des contacts avec les Portugais. Arassari a déclaré que lorsque les navires jetaient l’ancre dans la baie de ‘’Todos os Santos’ (Tous les Saints), les Pataxós se rendaient à la plage, le corps peint à l’Urucum (L’urucum est le fruit d’une couleur lumineuse rouge brique du rocou, un arbre originaire d’Amérique tropicale, qui peut atteindre jusqu’à six mètres de hauteur. Il possède de grandes feuilles vert clair et des fleurs roses avec de nombreuses étamines), rassemblés en cercles pour assister à l’événement. »

Les Portugais, voyant ces groupes de personnes aux corps rouges, rassemblés en cercles, disaient qu’ils ressemblaient à des brazeiros, des braises. Le nom Brésil serait né de cette première remarque. Presque immédiatement après les événements, les forêts amazoniennes et du Cerrado ont brûlé mi-2021, projetant une brume noire à São Paulo, laissant tout le monde alarmé et sensible à la gravité de la cause environnementale. De la rencontre de ces événements qui se chevauchaient, des impressions et des émotions qui bouillonnaient en moi, j’ai eu l’envie d’enregistrer cette performance en vidéo. »

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