Culture

Exposition : Munch, Un poème de vie, d’amour et de mort (Musée d’Orsay)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 14 octobre 2022

L’exposition que le Musée d’Orsay consacre à Edvard Munch, Un poème de vie, d’amour et de mort jusqu’au 22 janvier 2023 n’est pas seulement importante par l’intensité de la centaine de peintures, dessins et gravures réunies, qui témoigne de la diversité de l’artiste norvégien (1863-1944). Souvent réduit à l’iconique Cri, Jean Philippe Domecq propose deux contrepoints : Smile (Pärker Finn) et Edvard Munch, la danse de la vie (Peter Watkins).  Elle est aussi historique en France où l’expressivité a toujours eu du mal à passer.

D’abord, il y a le fameux Cri

Du Cri, Munch fit 5 œuvres (trois peintures, un pastel et une lithographie) réalisées entre 1893 et 1917. Montage Kasoart.com

Chacun d’entre nous a une mémoire culturelle tissée à sa mémoire personnelle. Faisons l’expérience avec cet artiste du Nord : au seul nom de Munch, un tableau nous apparaît aussitôt dans la tête : Le cri (1893).
Et pour cause. Jamais l’angoisse humaine fut-elle exprimée d’aussi directe manière, condensée, saisie à la racine ? Par quoi donc est horrifiée cette figure humaine réduite au crâne, yeux exorbités et bouche distordue, mains portées aux oreilles, silhouette serpentine sur un pont où les eaux tordent leurs méandres affolants qu’écharpe un ciel de sang, lancinant…
Edvard Munch se promenait avec deux amis au soleil couchant, « le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang, raconte-t-il, je m’arrêtai, m’adossai, épuisé à mort contre une barrière. Le fjord d’un noir bleuté et la ville étaient inondés de sang et ravagés par des langues de feu. Mes amis poursuivirent leur chemin, tandis que je tremblais encore d’angoisse, et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini. » Cette image venue inopinément assaillir Munch ne l’a plus quitté et a fait basculer sa sensibilité et son œuvre dans la déchirure intime qui fera toute son originalité universelle puisque, depuis, son Cri peint retentit dans nos mémoires.

Deux contrepoints au Cri : Smile (Pärker Finn), Edvard Munch, la danse de la vie (Peter Watkins)

A propos d’angoisse ultime, l’actualité culturelle nous présente ces jours-ci une curieuse analogie par l’opposé du cri, par le sourire, qui est normalement l’expression du contentement. Smile, premier long métrage de l’Américain Parker Finn, avec l’actrice Sosie Bacon dont le visage va progressivement se creuser et se tordre au fur et à mesure qu’elle passe de psychiatre à démente, est ce que l’on pourrait appeler un « serial smile », où le sourire semble venir de l’envie de sauter dans la panique pour qu’elle cesse. Sinon, pour quelle raison dix-neuf personnes se sont-elles successivement suicidées avec le sourire qu’elles sont seules à avoir soudain vu sur la précédente personne paniquée ? Ne dit-on pas que la mort nous « sourit » à la fin ? A croire que nous avons tous la faille, le sourire.
Le fait est que le public, en salles combles, réagit comme impliqué, comme devant le tableau terrifiant de Munch terrifié.

La biographie de ce grand peintre du tourment donna lieu à un des meilleurs films qui soit pour comprendre de l’intérieur l’itinéraire d’un artiste (et qu’on ne saurait trop inviter à rééditer en ce moment) : Edvard Munch, la danse de la vie, est né d’une visite de Peter Watkins au musée Munch d’Oslo, et a été tourné avec des acteurs non-professionnels (habitants d’Oslo et de son fjord) dans les lieux que Munch fréquenta, et dans des tons proches de ceux de ses toiles. Film très éprouvant, à l’image de la vie du peintre, torturé entre la tuberculose qui a tué sa mère et sa sœur dans sa jeunesse, la schizophrénie qui en emportera une autre, et lui-même sera soigné pour dépression nerveuse.

Edvard Munch L’enfant Malade, 1896. Gothenburg Museum of Art, Suède Photo Hossein Sehatlou

A noter que sa toile L’enfant malade, une des premières œuvres qu’il expose, à l’âge de vingt-trois ans, fait scandale au Salon d’automne d’Oslo en 1886. Ce ne sera pas la dernière fois. En 1937 les Nazis ne s’y tromperont pas et confisqueront quatre-vingt-deux tableaux de Munch conservés dans les musées allemands ; il est vrai qu’il est plus sain de semer l’horreur que de dégénérer dans l’angoisse qui fait partie de l’humaine condition. Cela résume aussi l’importance et la reconnaissance européenne qu’eut Edvard Munch assez tôt de son vivant .

Son angoisse ne venait pas d’être artiste maudit.

Edvard Munch. Jour de printemps, rue Karl Johan, 1890

La bascule esthétique, du postimpressionnisme pointilliste au pré-expressionnisme

Il s’est manifestement passé quelque chose en lui au début des années 1890. L’intervalle de la crise peut être illustré par deux toiles représentant la même rue. Dans celle de 1892, Jour de printemps, rue Karl Johan, Munch assimile le pointillisme postimpressionniste qu’il a glané chez Georges Seurat lors de son séjour à Paris : couleurs, délicatesse, calme et humains sages.

Deux ans plus tard, dans Soir, rue Karl Johan, les paisibles promeneurs ont fait place à une procession de spectres qui viennent vers nous dans un halo crépusculaire, la vibration de lumière a fait place aux larges coups de pinceaux. Munch s’en explique : il ne cherche plus à décrire l’apparence du monde et des éléments naturels, mais à les exprimer tels que « l’état d’âme » les fait percevoir. « Exprimer » est le mot, qui aura une grande postérité picturale avec l’Expressionnisme, surtout en Allemagne et dans les pays du Nord, sans oublier auparavant le Fauvisme.

Edvard Munch, Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892 Bergen, KODE Bergen Art Museum (collection Photo Dag Fosse KODE)

L’importance de Munch se mesure à ce qu’il a libéré pour les générations suivantes.

Edvard Munch. Madone 1895-1896 Photo The Gundersen Collection Morten Henden

L’énergie vitale

Cela étant, qui dit tourment dit déchirure et tension entre des forces différentes et contradictoires. Les courbes nerveuses de Munch expriment, dans la touche même, une énergie considérable et qui voudrait s’épanouir. Il est frappant en effet, et cette exposition le montre fort bien, de voir qu’à côté des toiles d’angoisse on trouve autant d’œuvres torsadées par le désir et la fascination pour la féminité. Une féminité envoutante, comme dans Madone (1894-1895) qui s’abandonne les yeux fermés à on ne sait quelle danse intérieure, dont les ondes concentriques miment l’attirance.

Dans ces mêmes années, Munch peint la série des Trois âges de la femme, où l’érotisme fait place à une étreinte de consolation douloureuse de l’homme qui semble sangloter et être vampirisé sous la chevelure enveloppante et rousse de la femme. Trace d’un échec intime, qui prouve a contrario que Munch n’avait pas l’énergie du désespoir mais du désir contrarié par son intensité même.

Edvard Munch. Le Baiser, 1894. Un poème de vie, d’amour et de mort Orsay. Photo Jean-Philippe Domecq

Car il faut tout de même constater que le peintre du Cri est aussi celui du Baiser (1897) et d’une sérigraphie qui noue les deux corps dans la représentation la plus condensée du baiser. Le jeune Picasso commettra un dessin de baiser qui en est très proche, où il reprend le coup de génie de Munch : le baiser est si ardent que les bouches s’effacent, intériorisées par la sensation convulsive.
Un summum de justesse expressive dans toute l’histoire de l’art.

#Jean-Philippe Domecq

Références bibliographiques

jusqu’au 22 janvier 2023, Musée d’Orsay

Un conseil, prendre ses précautions. En raison de l’affluence pour « Edvard Munch », seule la réservation d’un créneau horaire dédié garantit l’accès, et en profiter pour voir en même temps Rosa Bonheur (1822-1899) à partir du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023.

Catalogue d’exposition : Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort. 256 p. 160 ill. 45 € Coédition RMN Grand Palais Musée d’Orsay.

 » Il y a toujours une narration larvée dans les toiles de Munch, une dimension parallèle énigmatique et à la lisière du fantastique, éclaire Claire Bernardi dans le somptueux catalogue qu’elle a dirigé. C’est ce qui rend son corpus symbolique très cinématographique. On comprend que la culture populaire l’ait repris. Il reproduit ses contemporains dans les affres du quotidien, il calque sur eux ses tourments pour les exorciser. Ses peintures sont en quelque sorte des arrêts sur image dans lesquels on se projette aisément car on se retrouve dans les émotions décrites. »
Le Beaux-livre favorise une lecture globale d’une œuvre encore à découvrir, mettant en avant la grande cohérence de sa création, « plutôt que d’opposer un symbolisme fin-de-siècle à un expressionnisme qui ancrerait Munch dans la scène moderne ». Les cycles que Munch développe régulièrement confirment la conviction que l’humanité et la nature sont inexorablement unies dans le cycle de la vie, de la mort et de la renaissance.

Les Mots de Munch. 128 p. 80 ill. 14,90€ éd. RMN Orsay

L’art naît avec ce besoin qu’a l’homme de livrer son être à un autre.
Tous les moyens se valent.

(Note, 1890-1892)

Munch a écrit toute sa vie durant : poèmes, notes, listes de toutes sortes, lettres, cartes postales, télégrammes… La collection du Munchmuseet d’Oslo compte plus de 12 000 manuscrits de l’artiste, dont une sélection est réunie dans ce petit livre bien illustré.  Cinq thèmes (Art et nature, Norvège, Introspection, Tourmens, Amour et Existence) nous entrainent dans sa quête obsessionnelle : « D’un pinceau brûlant peindre jusqu’à mon dernier souffle. »
Une éclairante introduction sans filtre à une œuvre aussi puissante que lucide.

Mon art est une confession.
J’y cherche à clarifier mon rapport au monde
Donc une sorte d’égoïsme.
Pourtant j’ai toujours pensé et senti que mon art permettra aussi d’aider d’autres hommes
dans leur recherche de la vérité

(Carnet de croquis, 1927-1934)

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