Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

Être directeur artistique d’un festival estival de musique classique n’a jamais été une sinécure. Subventions en baisse et répertoire trop ignoré, il faut trouver le juste équilibre entre une programmation suffisamment éclectique pour intéresser tous les publics et l’exigence de renouveler le genre. Singular’s est allé à la rencontre de ces médiateurs de l’ombre qui forgent et réenchantent le paysage musical de notre pays. A rebours des vents de la mode et de l’éphémère.

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

Stephan Maciejewski, directeur artistique du Festival de Saintes (du 12 au 20 juillet) et de la musique au T.A.P de Poitiers. Photo © Sébastien-Laval

Plus qu’un métier, une passion

Ils sont parfois musiciens comme les pianistes Claire-Marie Le Guay à Dinard et Jean-Philippe Collard à Reims, ou le violoniste Vladimir Spivakov à Colmar. Ils peuvent aussi exercer la même mission pendant l’année soit sur une scène nationale comme Stephan Maciejewski (Saintes) pour la musique du T.A.P de Poitiers, ou François Delagoutte (Rencontres musicales de Vézelay), directeur de la Cité de la Voix, soit pour un autre festival comme Vincent Morel (Bach en Combrailles) au Festival de Musiques vivantes (du 28 juin au 14 juillet) toujours en Auvergne…
Ancrés dans un territoire, ils peuvent être aussi directeur de l’action musicale de leur région comme Jean Vergnière dans l’Aisne, menant à bien de nombreuses manifestations musicales importantes (Saint-Michel en Thiérache, Laon, Les orgues de l’Aisne) ou encore littéraires (Les Belles Pages), voir mélomane très actif comme l’historienne Anne Blanchard à Beaune ou Philippe Toussaint au Septembre musical de l’Orne

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

L’historienne Anne Blanchard, Directrice artistique du Festival international d’opéra baroque et romantique de Beaune dont le 37é edition se tient  jusqu’au 28 juillet. Photo © DR

Réenchanteurs du patrimoine

Le directeur artistique de festival vient d’horizon très divers, une même profession de foi pour la valorisation, le transmission et le partage d’un patrimoine les fédère. Qu’il soit architectural (Abbaye aux Dames à Saintes, Cathédrale de Vézelay ou de Laon, Hospices de Beaune, …) ou dédiés à un répertoire spécifique: Bach en Combrailles, opéra baroque et romantique à Beaune, Berlioz à la Cote Saint André, symphonique à Laon, pianistique à la Roque d’Antheron, Dinard ou Menton… Il faut à la fois voir large pour diversifier le public mais pas trop avec le risque d’être un fourre-tout pour les artistes en tournée estivale. Avec la baisse des subventions aimantées par des musiques plus actuelles, « les musiciens ont compris qu’il fallait s’adapter, confie Jean Vergnière (Laon). Force de propositions pour s’inscrire dans l’identité d’un lieu, ils deviennent de plus en plus militants, et soucieux d’aller à la rencontre du public avant ou après les concerts. »

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

François Delagoutte, directeur de la Cité de la Voix anime les Rencontres musicales de Vézelay (22 au 25 août). Photo © DR

Hommes-orchestre et dénicheurs de talents

Leur savoir-faire est par nature polyvalent. Aucune formation n’est nécessaire pour créer, développer et pérenniser un festival de musique. Et éviter toute forme d’instrumentalisation des édiles, des pouvoirs en place. Comme qualités premières, il faut de l’entregent pour mobiliser son réseau de musiciens, de la conviction pour fédérer le conseil d’élus de la ville et de la région, le sens de l’économie pour faire feu de tout bois avec parfois des bouts de ficelle, et du charisme pour rallier sous son panache des cohortes de bénévoles, sans qui aucun festival ne pourrait exister. Ils reconnaissent tous construire leur programmation toute l’année autour du triptyque : les musiciens, les compositeurs, les lieux. Avec une contrainte de plus en plus exacerbée de n’avoir peu ou prou pas aucune véritable visibilité sur le budget avant le début de l’année…. Alors que l’impérative gageure reste de tenir le budget de chaque édition ! d’où de remarquables alchimies « L’enjeu est de garder une dynamique d’intérêts pour chaque programmation. insiste Stephan Maciejewski (Saintes). Quand trop de choix, ou trop long le public se perd, et la dynamique s’essouffle. Je me pose constamment les questions ‘qu’est-ce qui manque.’ et ‘qu’est-ce que ce concert va apporter ?’ » Claire-Marie Le Guay qui reprend le festival de Dinard enfonce le clou : « Chaque concert doit avoir son identité, en rayonnement le sens. Un festival doit nourrir un esprit de fête dans la ville. »

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

En reprenant le Festival de Dinard (10 au 18 aout 2019) Claire Marie Le Guay souhaite réenchanter une continuité dans une ville musicale. Photo © C.Bellaiche.

Un impératif : l’exigence de qualité

D’où pour tous, une exigence de qualité dans les musiciens retenus et dans les programmes. « Chaque année est un combat. L’attention à l’exigence budgétaire nous oblige et … nous libère » insiste Vincent Morel (Bach en Combrailles), ce qui lui permet de refuser toute transcription de Bach et de commander une œuvre contemporaine (Philippe Hersant cette année). De son coté, Anne Blanchard construit elle-même les distributions dédiées aux neuf opéras programmés, c’est par cette expertise qu’elle a fait de Beaune une scène lyrique unique pour le renouveau de l’opéra baroque. Pour les deux institutions, comme le dit joliment Vincent Morel, « c’est un miracle qu’un festival aussi exigeant se retrouve dans un territoire aussi improbable. »

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

Vincent Morel, directeur artistique des festivals Musiques vivantes (jusqu’au 14 juillet) et de Bach en Combrailles du 11 au 17 août, tous deux au cœur de l’Auvergne. Photo © DR

Sentiment d’imposture, s’abstenir

Enfin et surtout nourrir en permanence le culot pour rester inventif dans les formats, les lieux comme dans les tarifs. La nécessité d’inventer de nouveaux formats s’impose tant pour s’adapter au public (concert d’après plage à 17h à Dinard) ou les 4 rendez-vous musicaux quotidien au durée distincte à Bach en Combrailles (10h, 12h, 16, 21h et 23h) et à Saintes (12h30, 16h30, 19h30 et 22h). A chaque horaire, le public que chacun va chercher sait qu’il aura la qualité et la surprise… (Vezelay va plus loin : « Pour les gourmands, un pique-nique champêtre avec Marc Meneau ;  pour les sportifs, le réveil chinois avec de l’initiation au Qi gong tous les matins à 8h, également de l’initiation  la danse de bal avec Arnaud Marzoratti et sa Clique des Lunaisiens (voir article Singulars), pour le grand Bal des 20 ans du samedi 24 aout… »
Autre impératif. Dénicher de nouveaux talents pour ciseler des répertoires fédérateurs. A ceux qui attendent toujours des « découvertes », Stephan Maciejewski rappelle qu’il reste aux musiciens de nous faire entendre le répertoire sous un nouveau jour. »

Festivals d’été de musique classique : rencontre avec les « médiateurs de l’ombre »

Jean-Michel Duverigne, responsable de l’ADAMA, anime les festivals de l’Abbaye Saint Michel en Thiérache et de Laon (du 6 sept. au 9 nov). Photo © DR

Pour vivre  de nouvelles expériences affectives, sensorielles et corporelles

A celles et ceux qui croiseront pendant leur pérégrination estival un festival de musique classique, soyez assez curieux de franchir le seuil de la porte de l’église, du château, ou de la salle de village pour rendre hommage à cette belle dose d’(in)conscience (je laisse le lecteur juge) qui permet de découvrir et de faire vivre un répertoire ! « On ne développe pas si souvent l’écoute. Nous lançons cette invitation. » déclare avec un enthousiasme Claire-Marie Le Guay.

En lâchant prise sur vos stéréotypes (musique pas faite pour moi, exigeant des connaissances), vous permettez à ces passeurs de continuer à porter contre vents et marées, des événements qui fêtent pour certains leur 20é anniversaire pour Bach en Combrailles, le 30éme pour Reims, 31é pour Laon, 37e pour Beaune ou encore le 40é pour Vézelay et Menton… L’histoire grâce à ces femmes et ces hommes de l’ombre entre de plein pied dans le futur.