Les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati réenchantent le patrimoine des chansonniers

Avec ses Lunaisiens, le baryton Arnaud Marzorati investit plus de cinq siècles de chansons françaises avec une passion tendre et décalée. Pour de petites ballades sonores de Villon à Brassens, croquées avec tendresse.

Des chantres décomplexés

Avec ‘Les Ballades de Monsieur Brassens’, titre de leur dernier enregistrement (Muso), l’ensemble créé et animé par le baryton Arnaud Marzorati n’est pas à son premier coup de chant. Depuis en 2008, Les Lunaisiens – en référence aux ‘habitants de la Lune » colorés et poétiques chers à Raymond Queneau – font revivre tout un patrimoine chansons à textes, ballades et complaintes, mélopées et romances.
Dans cette investigation érudite et savoureuse, entre gourmandise des mots et des notes, et petites histoires de rues, le tout mené tambour battant, les complices font feu de toutes contraintes, quitte à recréer des notes ou des rythmes sur des textes silencieux, à jouer sur les mots et sur les répertoires enfouis dans notre mémoire : « Pour aimer ce répertoire il faut aimer d’abord les livres, Brassens était de ceux-là. souligne Marzorati. N’oublions pas que des auteurs comme Pierre-Henri Béranger ou Gustave Nadaud étaient aussi célèbres en leur temps que Victor Hugo. Avec des éditions massives de leurs textes que l’on retrouve aujourd’hui encore chez les bouquinistes. »

Les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati réenchantent le patrimoine des chansonniers

Arnaud Marzorati a crée et anime l’ensemble Les Lunaisiens pour valoriser 5 siècles de répertoire de chansonniers. Photo © DR

Réenchanter une musique populaire sous-estimée

Avec comme mot d’ordre « ne pas se prendre au sérieux, et investir les notes avec du panache et de l’ambition », ce patrimoine longtemps délaissé ou méconnu qui remonte au siècle de François Villon (1431-1463), resurgit ainsi. Et la démarche ne manque pas de culot, en témoignent l’utilisation d’instruments clairement populaires et quotidiens, qui vaut manifeste pour la troupe : « Avec le flageolet, la viole de gambe et le luth, nous recréons une atmosphère musicale totalement acoustique et baroque pour redonner encore plus d’étonnement et d’émerveillement à ce répertoire vocal qui se doit de dépasser toutes les frontières et tous les préjugés. »

La liberté assumée de faire « chanter la musique… »

La liberté de ton se retrouvent aussi dans les titres de leurs spectacles : « On n’est pas là pour chanter des cantiques » dédié aux chansons de Lupanar ; les « Clefs du Caveau », recueil de chansons à boire au XVIIIe et XIXe siècle ; « Votez pour moi, duel électoral en chansons » ; « Euphonia 2344, ou la Cité musicale du Futur selon Berlioz » ; « Ces gens de la mer », consacré aux chansons de marins ; « La Guerre des théâtres, sur l’origine de l’Opéra Comique ». Dans cette mine à ciel ouvert, les angles de découvertes et les passerelles avec notre temps ne manquent pas. « L’histoire de la chanson populaire ne date pas du phonographe, rappelle Arnaud Marzorati. Plus que de la rénover, nous montrons qu’il y a une tradition qui existait bien avant. Qui garde une véritable actualité et saveur. »
Au fil de leurs conquêtes, le spectateur comprend mieux l’histoire, entre la grande et celle de la rue, d’où il vient et ce qui s’est perdu….

Du haut de Brassens, plus de 5 siècles de chansons vous contemplent

Flûte, basson, viole de gambe et archiluth, les instruments qui portent ses « ballades de Brassens » surprendront les oreilles les moins averties de l’auteur de « La route des quatre chansons » ou  de « La religieuse », ou encore ceux qui s’attendent à une reprise « à la manière de ». Marzorati ne tâte pas de ce bois creux là.
Ici « la Ballade de merci » de Villon, « Minois dont l’aspect suffoque » de Jean-Joseph Vadé (1720-1757) ,« Ce petit air badin » d’Alexis Piron (1686-1773) côtoient « Le moyenâgeux » et « Saturne » de Brassens. Et il assume : c’est « une invitation à cheminer avec Brassens dans l’univers parfois fantasmé des ménestrels, troubadours et autres chansonniers de la Renaissance au XIXe siècle, dont il se revendiquait. »
Aussi, comme dans tous leurs spectacles, l’interprétation est subjective, faite d’enthousiasme, de simplicité et de pragmatisme : « Dans la chanson à texte, ce qui importe n’est jamais écrit sur un feuillet ou sur une page de portées musicales. » Que ce soit pour le disque, et encore plus sur scène, les Lunaisiens s’y connaissent pour surprendre, associer jeu théâtral et sens du geste poétique. Brassens baigne « dans la plus pure tradition de ces aïeuls, aèdes et ménestrels, chanteurs de textes et de poésies, admirateurs de Villon, Ronsard, Nerval ou Baudelaire qui comprirent que la Langue française était si belle, lorsqu’elle était chantée. » Laissez donc « balader », au détour des « tours de chant » jubilatoires et proprement hors du temps.