Culture

Hommage à Maurizio Pollini (1942-2024), pianiste passeur d’absolu

Il fut le plus discret, mais le moins secret des pianistes d’une génération qui a marqué le piano du XXe siècle. Capable de tout jouer, de Beethoven à Boulez, de Chopin à Nono, Maurizio Pollini réussit aussi tout jouer de chaque œuvre. Sans chercher ni à briller, ni à séduire, sa quête exigeante oblige à écouter. L’ « esthétique Pollini » habite pour Olivier Olgan une discographie d’une densité rare (exclusivement chez DG Universal) construite dans l’exigence morale plutôt que la virtuosité, dans l’équilibre raisonné plutôt que dans une urgence instable, dans la cohérence d’une œuvre exemplaire.

 

Il suffisait d’avoir assister à un seul concert de ce géant – de l’avoir vu surgir brusquement des coulisses rejoindre à la hâte le piano, prenant à peine le temps de la courbette de rigueur – et se jeter sur le clavier pour comprendre les puissances qui animait et maitrisait ce pianiste, qui refusait autant le statut de star que de maître.

Ce « moine pianiste » ne faisait rien plaire.

On pouvait ne pas l’aimer, mais guère le contester. Il n’avait pas de limite, ni de lacune, des engagements claires et nettes, d’aucun disaient « analytiques » qu’elles soient musicales et rhétoriques. S’il n’a cessé de jeter des passerelles entre des paysages musicaux étrangers voir antipathiques, associant dans ses concerts compositeurs contemporains, « les martyrs et les maudits du XXe » et quelques anciens, triés sur le volet.
Choisir,  c’est se définir.

Une exigence morale définit l' »esthétique Pollini« 

Depuis sa victoire au Concours Chopin de Varsovie en 1960, à peine âgé de 18 ans, à ses derniers enregistrements des sonates de Beethoven en 2022, Maurizio Pollini (1942 – 2024) n’a cessé de fasciner. Le plus réservé – et silencieux – des grands pianistes du XXe brûle le clavier comme certains grands acteurs brûlent les planches. Avec la tête froide, et une totale maîtrise de soi et de ses moyens.

D’une concentration infaillible,  il plonge dans les répertoires les plus périlleux – des grands phares romantiques – Beethoven, Schubert, Chopin – aux compositeurs de son temps : Schönberg, Webern, Berg, Bartok… mais aussi . Sa rigueur qui tient au fanatisme décape les textes sans aucun sentimentalisme n’y réchappe. Pollini sollicite l’auditeur, le force à le suivre dans les chemins exigus de l’exigence.
Le miracle : des partitions épurées, limpides et aériennes.  Souvent, la vérité nue dans chaque note.

A la fois brillant et intérieur, sa maitrise d’architecte de dépasse toute analyse.

S’il renonce à participer à la grandiloquence de son temps, dont il refuse simulacres et facilités, cet artiste ne vit pas dans un tour d’ivoire.  Rien à cacher de cette vie consacré à la musique. Rien à dire non plus de cette trajectoire aussi droite qu’une portée musicale, ses actes parlent d’eux-mêmes.  Pianiste engagé qu’il vit son sacerdoce, sans mise en scène. A l’instar de son maître, Arturo Benedetti Michelangeli (1920-1995), c’est un moine du piano. Loin des fracas du temps, la main toujours tendu vers ceux qui cherchent la vérité, ou partagent l’intelligence d’y croire. Son engagement dans la vie est à l’ image de son jeu, lucide.

Il plaide à sa manière avec ses moyens, qui lui sont propres, épinglant l’indifférence de ses contemporains. Que se soit, avec son ami Claudio Abbado, dans les quartiers ouvriers de Milan et de Reggio, ou sur des scènes prestigieuse, à chaque concert, son éthique revendique à chaque instant de se mettre en péril. Comme s’il dialoguait avec un compositeur pour la dernière fois. Pas surprenant, alors si la différence de ses contemporains, ; il enregistre peu. Laisser une trace exige, elle aussi, de prendre d’infinies précautions.

Toute la démarche de ce géant musical tend à la réalisation d’un alliage fragile qui piège dans la même alchimie, perfection et inquiétude, béatitude et tensions. Ce poète unique a construit son statut d’interprète au cœur de l’éphémère, transforme chaque harmonie réussie en une quête infinie.
Si, être conscient est devenu un crime, alors Pollini a toujours plaidé coupable.

Olivier Olgan

Pour aller plus loin avec Maurizio Pollini

Discographie sélective chez DG Universal où il a enregistré depuis 1960

  • Beethoven, The Piano Concertos, Berliner Philharmoniker, Claudio Abbado, 1994
  • Beethoven, 32 Sonates pour piano. intégrale, 8 cd enregistrés entre juin 1975 et juin 2014 à Lucerne, Munich, Vienne.
  • Chopin, 6 cd 2011
  • Debussy. 12 études. Berg. Sonates op.1. DG.
  • 20th Century, Bartók, Boulez, Manzoni, Nono, Prokofiev, Schoenberg, Stravinsky and Webern, 6 cd DG

Bach, 1er livre du Clavier bien tempéré, enregistré en 1985. Ce cadeau de sérénité est le fruit de près de 25 ans de maturation ! Son contrôle légendaire réussit ce mélange d’humilité et de métaphysique et fait aussi sa singularité avec Bach. Sa clairvoyance architecturale constitue une leçon d’espoir et d’intelligence. Pollini s’attache à restituer cette humanité nourrie de spiritualité, cette quête qui trouve son salut dans l’exigence et la beauté vraie dans la simplicité.
Un ascétisme rayonnant et purificateur que l’auditeur doit (un peu) mériter pour mieux s’en pénétrer.

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